Lin, basalte, résines recyclables : la plaisance entre dans l’ère des coques responsables

Mark Bernie
Par Mark Bernie

Le polyester renforcé de fibre de verre a façonné la plaisance moderne pendant plus de 60 ans. Mais face aux enjeux de déconstruction, de bilan carbone et de recyclage, les chantiers navals explorent désormais de nouvelles solutions. Reste une question essentielle pour les plaisanciers : ces matériaux peuvent-ils vraiment offrir la même solidité, la même durabilité et la même facilité de réparation qu’un sandwich verre époxy traditionnel ?

Construction navale : la fin du tout composite a-t-elle vraiment commencé ?

La plaisance moderne repose sur une recette industrielle redoutablement efficace : de la fibre de verre, de la résine polyester ou époxy, des moules, de la production en série et une promesse simple, celle de construire des bateaux solides, abordables et relativement faciles à entretenir. Cette combinaison a permis à des milliers de plaisanciers d’accéder à la croisière côtière, au voyage en famille, à la grande traversée ou au tour du monde. Ce modèle n’a pas seulement transformé les chantiers. Il a aussi changé la manière de naviguer. Les coques en composite ont remplacé le bois dans la grande série, allégé les bateaux, simplifié leur entretien et rendu possible une production régulière de voiliers, de catamarans et d’unités à moteur à des coûts bien maîtrisés. Mais le donne commence à changer. La question n’est plus seulement de savoir si une coque est rigide, légère, solide et bien fabriquée. Il faut désormais se demander ce qu’elle deviendra dans 30 ou 40 ans. C’est là que le polyester renforcé de fibre de verre montre ses limites. Il a donné naissance à des bateaux très durables, parfois même plus durables que prévu, mais il reste difficile à recycler proprement lorsqu’il arrive en fin de vie. Et c’est aujourd’hui tout le sujet de la transition qui s’ouvre. On ne parle pas bien sûr d’une révolution spectaculaire. Les ports ne vont pas se remplir demain de coques entièrement végétales ou de bateaux fabriqués comme des objets recyclables à l’infini. Le mouvement est plus progressif, plus technique, mais, cependant, bien réel. Fibre de lin, basalte, résines recyclables, matrices thermoplastiques, âmes de sandwich issues de filières recyclées : les alternatives se multiplient. Encore faut-il savoir ce qu’elles valent vraiment en mer.

Pourquoi le polyester reste encore si difficile à remplacer

Dire que le polyester est dépassé serait tentant, mais ce serait faux. Dans la construction navale de grande série, il conserve de solides arguments. Les matières sont disponibles, les procédés sont connus, les équipes savent les travailler, les coûts restent contenus et les réparations peuvent être effectuées dans presque tous les bassins de navigation du monde. Pour un plaisancier, cette dernière qualité compte énormément. Un bateau de croisière n’est pas destiné à rester dans un laboratoire ou dans le périmètre d’un chantier ultra spécialisé. Il talonne parfois, subit des chocs à quai, vieillit sous les UV, travaille dans la mer formée, passe des années au port ou au mouillage, puis doit pouvoir être réparé en Grèce, aux Canaries, aux Antilles ou en Polynésie. Sur ce terrain, le composite verre polyester ou verre époxy garde une avance considérable. 

La fibre de lin, une vraie piste pour la plaisance

Parmi les matériaux biosourcés, la fibre de lin est aujourd’hui l’une des plus crédibles. Elle est produite en Europe, offre un bon rapport entre rigidité et poids, absorbe bien les vibrations et présente un intérêt environnemental réel lorsqu’elle est utilisée avec une matrice adaptée. Elle attire donc logiquement l’attention des chantiers, notamment pour certaines pièces de pont, des éléments d’aménagement, des cloisons, des panneaux ou des structures secondaires. Son principal avantage tient à son équilibre. Le lin n’est pas seulement intéressant parce qu’il pousse dans les champs. Il possède aussi des propriétés mécaniques sérieuses et un comportement acoustique apprécié. À bord, cela peut se traduire par des pièces moins sonores, plus agréables, avec une empreinte carbone potentiellement réduite. Mais il faut rester prudent. Une coque de voilier de croisière n’est pas un panneau de décoration. Elle travaille en torsion, subit des efforts de gréement, supporte les contraintes autour de la quille, des cadènes, des safrans et des moteurs. Elle vit aussi dans l’humidité, parfois dans la chaleur, sous le soleil, au contact de l’eau salée et des cycles répétés de charge. Or les fibres végétales sont sensibles à l’eau. Le lin peut absorber l’humidité si la matrice, l’imprégnation et les protections ne sont pas parfaitement maîtrisées. Avec le temps, cette absorption peut altérer certaines propriétés mécaniques. Cela ne signifie pas que le lin n’a pas sa place dans la construction navale. Cela signifie qu’il doit être utilisé avec discernement. Le scénario le plus crédible n’est donc pas celui d’une coque hauturière entièrement en lin, du moins pas à grande échelle dans l’immédiat. Le lin semble plus pertinent en usage hybride, associé à de la fibre de verre, du basalte ou d’autres renforts selon les zones. Il peut permettre de réduire l’impact environnemental de certaines pièces sans compromettre la sécurité structurelle du bateau.

Le basalte, un renfort minéral prometteur…

Le basalte occupe une place particulière dans cette transition. Il ne s’agit pas d’une fibre végétale, mais d’une fibre minérale issue d’une roche volcanique fondue puis filée. Son image est plus naturelle que celle du carbone, son coût est généralement plus accessible, et ses propriétés mécaniques intéressent les ingénieurs. Sur le papier, le basalte peut offrir un bon niveau de rigidité, une bonne résistance thermique et un comportement intéressant dans certaines structures composites. Il peut donc apparaître comme un compromis entre la fibre de verre, très répandue, et le carbone, plus performant mais coûteux, plus exigeant et pas toujours justifié sur un bateau de croisière. Pour autant, le basalte n’est pas un remplacement automatique de la fibre de verre. En milieu marin, le vieillissement reste un sujet déterminant. Les essais d’immersion, les cycles de température, l’exposition au sel et la qualité de l’interface entre fibre et résine sont essentiels. Un renfort performant lors d’un essai initial peut perdre de son intérêt si ses propriétés diminuent trop fortement après plusieurs mois ou plusieurs années dans un environnement humide. C’est pourquoi le basalte semble aujourd’hui plus réaliste en renfort ciblé ou en stratifié hybride. Il peut trouver sa place dans des zones spécifiques, là où l’on recherche un supplément de rigidité, une meilleure tenue thermique ou un compromis entre performance et coût. Mais avant d’en faire une solution de grande série pour les coques, il faut encore accumuler des retours d’expérience fiables sur le long terme.

Les résines recyclables, le vrai tournant industriel

Le débat sur les nouveaux matériaux se focalise souvent sur les fibres, car elles sont plus faciles à comprendre pour le plaisancier - et l’acheteur - classique. Pourtant, la vraie rupture pourrait venir de la résine. Dans un composite classique, la matrice thermodurcissable durcit de manière irréversible. C’est ce qui donne au matériau sa stabilité, mais c’est aussi ce qui rend son recyclage difficile. Les résines recyclables cherchent à répondre à cette contradiction. Certaines formulations permettent, dans des conditions contrôlées, de séparer plus facilement la matrice des fibres ou de récupérer une partie de la matière. Pour l’industrie nautique, c’est L’enjeu ! Une coque plus responsable ne sera pas seulement une coque contenant des fibres naturelles. Ce sera une coque dont les constituants auront été choisis pour être identifiés, séparés et valorisés lorsque le bateau arrivera en fin de vie. Cela suppose une nouvelle manière de concevoir les pièces, les collages, les renforts et les assemblages. Une résine recyclable compatible avec les exigences mécaniques d’une coque, utilisable en production industrielle, réparable correctement et intégrée dans une filière de traitement crédible changerait réellement les règles du jeu.

La construction navale avance vers l’hybridation

L’avenir ne s’écrit clairement pas comme un grand remplacement… Il est beaucoup plus nuancé. Les coques de demain mélangeront sans doute plusieurs familles de matériaux selon les zones et les usages. On pourra trouver du lin dans des pièces non critiques ou semi structurelles, du basalte dans certains renforts, du verre là où il reste le meilleur compromis, des résines à plus faible impact, des matrices recyclables sur des pièces bien maîtrisées et des âmes de sandwich issues de matières recyclées. Ce sera moins spectaculaire qu’une annonce de coque 100 % biosourcée, mais plus sérieux et rassurant pour le plaisancier.

Pour les chantiers, cette approche permet d’avancer sans prendre de risques excessifs. Pour les plaisanciers, elle peut offrir des bateaux plus responsables sans sacrifier la sécurité, la longévité ou la réparabilité.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.