Haubans, étai, cadènes : ces pièces silencieuses à contrôler avant d’appareiller

Mark Bernie
Par Mark Bernie

Sur un voilier de voyage, le gréement dormant travaille jour et nuit. Il encaisse les rafales, les milles au large, les roulis au mouillage et les tensions répétées que l’équipage ne voit plus. Pourtant, c’est souvent dans un embout serti, une cadène humide ou un câble fatigué que se prépare l’une des avaries les plus redoutées : le démâtage. Avant une traversée ou un grand départ, inspecter son gréement n’est pas une dépense de confort. C’est du bon sens marin !

On imagine trop souvent un démâtage arrivant uniquement par gros temps. On voit la mer qui blanchit, le bateau qui enfourne, une voile mal réduite, puis ce bruit terrible du mât qui tombe. La réalité est souvent plus sournoise. Beaucoup de ruptures ne naissent pas dans la tempête, mais des années auparavant, dans une fissure minuscule au ras d’un sertissage, dans une cadène mal ventilée, dans un ridoir légèrement désaligné ou dans un étai caché sous un enrouleur que personne n’a ouvert depuis trop longtemps. Le gréement dormant porte d’ailleurs mal son nom. Il ne dort jamais. Même au mouillage, le mât oscille. Les haubans vibrent, le pataras reprend les à-coups, l’étai supporte les mouvements de l’enrouleur. En mer, chaque vague et chaque rafale ajoutent un cycle de charge. Sur un voilier de grand voyage, ces cycles se comptent par centaines de milliers. L’avarie majeure n’est donc pas toujours le fruit d’un événement exceptionnel. Elle est souvent la conséquence d’une fatigue lente.

L’inox ne prévient pas toujours

L’acier inoxydable rassure. Il brille, semble propre, inspire confiance. Mais l’inox marin n’est pas invulnérable. Il peut se piquer, se fissurer, se fragiliser dans les zones confinées et humides. Sa grande faiblesse, pour le plaisancier, est de pouvoir paraître sain alors qu’il est déjà atteint. Les zones les plus exposées sont rarement au milieu du câble. Elles se trouvent aux extrémités : embouts sertis, chapes, axes, ridoirs, cadènes, ferrures de mât, sorties de barres de flèche. C’est là que les efforts se concentrent. C’est là aussi que le sel stagne, que l’eau s’infiltre, que les pièces travaillent parfois avec un léger angle. Un hauban qui n’est pas parfaitement dans son axe, une cadène prise dans une cloison humide, un ridoir grippé ou un embout marqué peuvent devenir les premiers maillons faibles d’un démâtage. Un gréeur professionnel commence toujours une inspection par nettoyer, éclairer et observer. Une trace brunâtre, une fissure longitudinale, un fil cassé, un axe ovalisé, un sertissage gonflé : autant de signes qui doivent arrêter net la discussion. En grande croisière, un “ça tiendra encore” peut coûter très cher.

Dix ans : une règle simple, pas une garantie

On entend souvent qu’un gréement dormant doit être remplacé tous les dix ans. Cette règle est utile, car elle donne un repère clair. Mais elle ne suffit pas. Un voilier qui navigue quatre semaines par an, rincé, hiverné et suivi, ne vieillit pas comme un bateau parti trois ans autour de l’Atlantique, exposé au sel, au soleil, aux mouillages rouleurs et aux traversées longues. Pour un câble monotoron en inox, la durée de vie couramment retenue se situe autour de dix à douze ans en usage côtier ou semi-hauturier bien entretenu. En grand voyage, il est plus prudent de raisonner entre sept et dix ans, surtout sous les tropiques ou après plusieurs traversées océaniques. Le nombre de milles parcourus, les coups de vent encaissés, l’exposition au sel et l’historique du bateau comptent autant que l’âge inscrit sur la facture. Les câbles compactés, plus performants à diamètre égal, offrent une meilleure tenue mécanique et moins d’allongement. Ils intéressent les voiliers puissants ou bien toilés. Mais leur durée de vie pratique ne doit pas être surestimée : les terminaisons, cadènes et ferrures restent soumises aux mêmes contraintes. Un câble plus noble ne sauvera jamais une cadène malade.

Les gréements textiles, en fibres aramides ou en polyéthylène haut module, séduisent par leur légèreté. Ils diminuent le poids dans les hauts et améliorent le comportement du voilier. Mais ils exigent une surveillance attentive. Ils craignent les ultraviolets, le ragage, les pliures mal conçues et les terminaisons approximatives. Selon l’usage et la protection, leur durée de vie peut varier fortement, souvent entre cinq et huit ans en programme exigeant. Ils ne rouillent pas, mais ils vieillissent autrement.

Le vrai coût d’un démâtage

Changer un gréement dormant représente une dépense importante. Sur un voilier de 10 à 12 mètres, le remplacement complet peut atteindre plusieurs milliers d’euros. Sur une unité de voyage de 45 pieds, surtout si l’on dépose le mât, si l’on remplace les ridoirs, si l’enrouleur doit être démonté ou si les cadènes sont reprises, la facture grimpe vite. Mais ce coût reste faible face à celui d’un démâtage. Quand le mât tombe, on ne perd pas seulement un profil en aluminium ou en carbone. On peut perdre les voiles, l’enrouleur, les câbles électriques, les antennes, les instruments, les feux, les filières, parfois une partie du pont ou du balcon avant. Il faut sécuriser le bateau, couper ce qui menace la coque, rallier un port, expertiser, commander, réparer. Dans certaines zones de grande croisière, l’immobilisation peut durer des semaines. Pour un voilier d’environ 12 à 13 mètres, un démâtage peut représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros, parfois beaucoup plus lorsque les dégâts annexes s’accumulent ou que les pièces doivent être acheminées loin d’Europe. Pour un bateau ancien, l’avarie peut même conduire l’assureur à considérer que la réparation dépasse la valeur raisonnable de l’unité. Le calcul est vite fait : un gréement remplacé trop tôt coûte moins cher qu’un mât tombé trop tard. Et évidemment on ne parle pas ici des risques de blessure !

L’inspection commence sur le pont

La bonne inspection n’a rien de spectaculaire. Elle commence à hauteur d’homme, avec un chiffon, une lampe, un peu de méthode et du temps. Les ridoirs doivent être propres, libres, bien alignés, protégés sans être enfermés dans l’humidité. Les goupilles doivent être en place. Les axes ne doivent pas être creusés ni ovalisés. Les chapes doivent travailler dans l’axe. Les embouts sertis doivent être examinés à leur base, là où apparaissent les fissures les plus dangereuses. Passer un chiffon le long d’un câble est un geste simple et précieux. S’il accroche, il peut révéler un fil rompu. Un seul fil cassé doit alerter. Il signale une fatigue locale, et les fils voisins travaillent déjà davantage. Le câble n’est plus homogène. Les cadènes méritent une attention particulière. Depuis le pont, elles paraissent parfois parfaites. À l’intérieur, elles peuvent être attaquées par l’humidité, cachées derrière un vaigrage, un meuble ou une cloison. Une cadène inaccessible n’est pas une cadène rassurante : c’est une cadène inconnue. Avant un grand départ, il faut pouvoir la voir, la toucher, la contrôler. Si l’eau s’infiltre autour d’elle, le problème n’est pas seulement esthétique. Il est structurel.

Monter au mât avec méthode

Monter au mât ne sert pas seulement à changer une ampoule ou à vérifier une girouette. C’est une inspection à part entière. Il faut regarder les ancrages de haubans, les ferrures de barres de flèche, les axes, les goupilles, les rivets, les traces de frottement, les sorties de drisses, les réas et la tête de mât. Les extrémités de barres de flèche sont des zones sensibles : les câbles y vibrent, frottent, travaillent. Une marque profonde ou une protection usée ne doit pas être négligée. L’étai est l’un des points les plus délicats, car il est souvent masqué par l’enrouleur. Or, s’il casse, le mât peut tomber très vite. Avant une traversée océanique, un étai ancien ou d’âge inconnu doit être contrôlé sérieusement. Si l’enrouleur n’a jamais été démonté, la prudence commande souvent d’ouvrir, inspecter, voire remplacer. C’est une opération coûteuse et peu plaisante, mais elle évite de découvrir le problème sous génois, loin de tout port…

Le ressuage, révélateur de fissures

Certaines fissures sont trop fines pour être vues à l’œil nu. Le ressuage permet de les révéler. Cette méthode de contrôle consiste à nettoyer parfaitement la pièce, à appliquer un liquide pénétrant coloré, puis un révélateur. Si une fissure débouche en surface, le liquide ressort et dessine une trace visible. À bord, cette technique peut être utile sur les embouts, les chapes, les ridoirs, les cadènes démontées, les ferrures inox et certaines soudures. Elle ne remplace pas le jugement d’un professionnel, car elle doit être réalisée proprement et interprétée avec soin. Elle ne permet pas non plus de voir l’intérieur d’un sertissage fermé. Mais lorsqu’elle révèle une fissure, il n’y a pas de demi-mesure : la pièce doit être changée.

Remplacer avant de regretter

Le bon chef de bord n’est pas celui qui change tout sans réfléchir. C’est celui qui connaît son bateau. Il sait dater son gréement, conserver les factures, noter les contrôles, photographier les pièces suspectes, demander un avis professionnel avant les grandes traversées. Il sait aussi qu’un gréement neuf sur des cadènes douteuses ne règle rien, et qu’un câble impeccable ne compensera jamais une ferrure fatiguée. 

Le gréement dormant n’offre aucune satisfaction immédiate. Une fois remplacé, il ne rend pas le bateau plus confortable au mouillage, ne produit pas d’électricité, ne refroidit pas les boissons et ne donne pas de belles images sur l’écran de navigation. Il fait mieux : il tient le mât. Silencieusement, jour après jour, mille après mille. Et c’est ce mât qui va vous emmener au bout du monde !

Crédit photo couverture : Illustration AdobeStock -  BGStock72 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.