
De la victoire d’Adrien Hardy au triomphe de Yann Éliès en passant par les émois de tous les participants, cet ultime parcours restera à jamais dans les esprits.
Après 57 heures et 2 minutes de patience, de fracas intenses, de gifles assénées par les embruns, de montée d’adrénaline à la limite de la suffocation et d’espérances, Adrien Hardy (Agir Recouvrement) a arraché samedi soir la victoire à Dieppe de la 4e étape de la Solitaire du Figaro-Éric Bompard Cachemire 2013. Une des plus extraordinaires pages de la saga des solitaires depuis des décennies. 7e au classement final, Michel Desjoyeaux (TBS) en décrivait le mieux l’âpreté quelques minutes après avoir plongé son étrave dans la marmite dieppoise : « Je ne me rappelle pas avoir connu un truc aussi diversifié. En 520 milles, on a fait tout le panel de ce que l’on peut rencontrer sur une étape du Figaro. Du louvoyage, du rase-cailloux, du courant, du brouillard, du spi, du reaching. Tout. On a tout fait. Il fallait être opportuniste. Il y avait plein de coups à rater. Je ne sais pas combien de leaders différents il y a eu, mais je pense que cela doit être impressionnant ».
En quittant Roscoff jeudi dernier, les 40 concurrents encore en course savaient qu’ils allaient être mangés à une sauce douce amère. Dans un premier temps, les conditions étaient plutôt paisibles. Il fallait faire un tour en mer d’Iroise et se risquer à titiller la pointe de Sein avant de remonter et foncer vers Wolf Rock, roche plantée au bout le plus occidental de l’Angleterre. La brume était là dans ce parcours où les cailloux poussaient à qui mieux-mieux. La lancinante corne également. Le personnel du PSP Flamant, le bateau suiveur de la Marine nationale, s’en souvient encore. Wolf Rock enroulé après un louvoyage en bout de Manche, la mayonnaise allait changer. Les écarts n’étaient pas significatifs entre les prétendants à la victoire finale mais le rythme prenait une autre allure. Presque endiablée. Jérémie Beyou (Maître CoQ) 6e de l’étape et 5e au classement final provisoire en présentait encore les stigmates, le verre de champagne traditionnel ingurgité : « Cela vaut le coup d’être vécu. On ne fait pas souvent des bords comme ça à fond la caisse, sans visibilité, sans savoir ce que font les autres, si tu vas mieux ou moins bien. C’était dur de savoir quand envoyer le spi, quel angle tenir comme quand je suis passé à la pointe de Start Point. Le verdict était au petit matin. Et apprendre que je tenais la cadence avec les gros bras était vraiment satisfaisant ».
Dans cette chevauchée héroïque, Damien Guillou (La Solidarité Mutualiste) a laissé son mât. Paul Meilhat (Skipper Macif 2011) sa potence de tête de pieu. Tous deux abandonnant la mort dans l’âme en terres anglaises. Rejoignant Yannig Livory (Thermacote France), Didier Bouillard (Jehol), Joan Ahrweiller (Région Basse Normandie) et Vincent Biarnes (Prati Bûches) sur le banc des contrits.
En route vers la marque annonçant la seconde traversée de Manche, Fairway à l’Ouest des Needles et l’île de Wight, la nuit était noire et les taquets incandescents. Les spis bombés d’arrogance. Yoann Richomme (DLBC), toujours aux avant-postes depuis le départ de l’épreuve, n’en pu mais au moment de l’emballée finale : « J’ai vu passer une fusée bleue dans la nuit et je n’ai pas pu tenir le rythme. Adrien Hardy a su gérer la suite. Terminer finalement à 4e place au général, c’est énorme, largement au dessus de mes objectifs de départ. Quant à Yann Éliès, il a démontré qu’il était bien le meilleur. Il a mené tout cela de main de maître malgré sa casse sur la 3e étape. C’est beau ».
Le sprint pour le podium était déjà hors de portée du leader au moment du coup de canon de Roscoff. Frédéric Duthil (Sepalumic), le spi déchiré dans la brafougne, ne pouvait que voir inexorablement s’étioler ses rêves de victoire. Il termine finalement à la 6e place finale.
Les honneurs sont à présent pour Yann Éliès (Groupe Quéguiner-Leucémie Espoir). Quelle que soit la trajectoire de sa carrière, il restera le premier solitaire a remporté par deux fois consécutivement la course des géants. Xavier Macaire (Skipper Hérault) et Morgan Lagravière (Vendée), sur son porte-bagages, peuvent eux aussi être considérés comme des héros.