Route du Rhum : collision entre Violette Dorange et Romain Pilliard, erreur de navigation ou faute à pas de chance ?
À ce stade, aucune responsabilité définitive ne peut être attribuée. La collision survenue le 1er novembre 2026, au large de Bréhat, oppose deux interprétations : celle d'un trimaran qui aurait brutalement ralenti et modifié sa trajectoire, et celle d'un IMOCA arrivant à grande vitesse qui n'aurait pas pu éviter le choc. Les règles de priorité, les trajectoires et les possibilités d'évitement devront être examinées par le jury de la Route du Rhum.
Dimanche 1er novembre, la Route du Rhum vient à peine de commencer. Les concurrents ont quitté Saint-Malo, direction la Guadeloupe, avec plusieurs milliers de milles devant eux. Mais pour Violette Dorange, à bord de son IMOCA Initiatives-Cœur, et Romain Pilliard, skipper du trimaran Use It Again, l'aventure prend une tournure inattendue dès les premières heures.
Vers 15 h 15, au large de l'île de Bréhat, les deux bateaux entrent en collision. L'IMOCA de Violette Dorange, lancé à environ 28 nœuds, percute le trimaran de Romain Pilliard, qui aurait ralenti autour de 6 nœuds pour réduire sa voilure. Le foil tribord du monocoque heurte le flotteur bâbord du multicoque, provoquant d'importants dégâts sur les deux unités.
Heureusement, aucun des deux navigateurs n'est blessé. Mais les dommages matériels sont suffisamment importants pour contraindre les skippers à rejoindre Roscoff. Très vite, les circonstances de l'accident soulèvent des interrogations. Comment deux bateaux engagés dans la même course ont-ils pu se retrouver sur une trajectoire de collision ? Et surtout, qui aurait dû manœuvrer pour éviter le choc ?
Dans un entretien accordé à L'Équipe, Romain Pilliard raconte avoir vu arriver l'IMOCA de Violette Dorange alors que les deux bateaux étaient déjà dangereusement proches. « Je l'ai vue arriver à trois longueurs, j'ai gueulé, mais ça n'a rien changé », confie le navigateur, encore marqué par la violence de l'accident.
Selon son récit, les deux concurrents naviguaient depuis un moment sur des trajectoires voisines, avec des vitesses relativement similaires. Mais à l'approche de Bréhat, le vent s'est renforcé et Romain Pilliard a entrepris une manœuvre pour affaler son gennaker. C'est à cet instant, selon lui, que la situation a dégénéré.
Le skipper de Use It Again estime que Violette Dorange n'a probablement pas aperçu son trimaran au moment où leurs trajectoires se sont croisées. Il explique avoir tenté de l'alerter, sans succès, alors que son bateau était engagé dans une manœuvre de réduction de voilure.
Pour autant, Romain Pilliard ne transforme pas son témoignage en accusation personnelle. Il évoque un accident malheureux et se préoccupe également de l'état de sa concurrente et de son bateau. Sa version met néanmoins en avant un élément essentiel : selon lui, l'IMOCA est venu heurter son trimaran alors qu'il était en train de manœuvrer.
Du côté d'Initiatives-Cœur, l'interprétation est sensiblement différente. Interrogé par L'Équipe, Ronan Deshayes, directeur technique de l'équipe de Violette Dorange, estime que la manœuvre effectuée par Romain Pilliard a directement contribué à créer la situation dangereuse.
Selon lui, les deux bateaux progressaient parallèlement avant que le trimaran ne modifie sa trajectoire pour réduire sa voilure. En ralentissant brutalement, Use It Again se serait retrouvé sur la route de l'IMOCA, qui naviguait beaucoup plus rapidement. Une situation que Ronan Deshayes résume par une image particulièrement parlante : « Il a mis un coup de frein à main devant elle. »
Le directeur technique estime que Violette Dorange ne disposait que de 25 secondes pour réagir. Il souligne également que le trimaran n'était alors plus dans le champ de détection du radar ou de l'AIS, réduisant encore les possibilités d'anticipation de la navigatrice.
Pour Ronan Deshayes, le fait que Violette Dorange ait été le bateau rattrapant ne suffit donc pas à établir automatiquement sa responsabilité. Il considère que Romain Pilliard devait également tenir compte des autres concurrents avant d'engager sa manœuvre et leur laisser suffisamment de temps pour réagir.
L'équipe Initiatives-Cœur a ainsi décidé de porter réclamation, estimant que les circonstances de la collision doivent être examinées par le jury de la course. Cette analyse rejoint celle de Violette Dorange, qui explique avoir été surprise par le choc alors qu'elle se trouvait à l'intérieur de son IMOCA pour effectuer des réglages.
En voile, une collision ne se résume pas nécessairement à déterminer quel bateau a heurté l'autre. Les règles de priorité, les positions respectives, les changements de cap et les possibilités d'évitement doivent également être examinés. Et dans le cas présent, les deux versions ne permettent pas de désigner aussi facilement un responsable.
Pour mieux comprendre les enjeux réglementaires, Le Figaro a interrogé Alain Gautier, vainqueur du Vendée Globe 1992. Le navigateur rappelle d'abord que les départs de grandes courses océaniques sont particulièrement délicats, avec des bateaux très proches les uns des autres et des manœuvres qui s'enchaînent dans un espace relativement restreint.
Sur la question des priorités, Alain Gautier souligne un élément important : « Le bateau qui rattrape l'autre n'a pas la priorité. » Une règle qui pourrait, à première vue, jouer en faveur de Romain Pilliard, puisque Violette Dorange arrivait derrière lui à une vitesse nettement supérieure.
Mais l'ancien vainqueur du Vendée Globe se garde bien de conclure trop rapidement. Pour établir les responsabilités, il estime nécessaire d'analyser les trajectoires précises des deux bateaux ainsi que les circonstances de leurs manœuvres. Une précaution d'autant plus importante que l'équipe Initiatives-Cœur considère justement que le changement de trajectoire et le ralentissement du trimaran ont laissé trop peu de temps à Violette Dorange pour éviter la collision.
Alain Gautier soulève également un autre problème : la visibilité à bord des IMOCA modernes. Contrairement aux voiliers plus traditionnels, où les navigateurs passent davantage de temps à l'extérieur, les monocoques de dernière génération disposent de cockpits très protégés, avec une visibilité parfois limitée sur l'environnement immédiat. Cette configuration, pensée pour protéger les skippers et améliorer les performances, peut aussi compliquer la surveillance des autres bateaux.
Quant aux systèmes électroniques censés prévenir les collisions, notamment les caméras et alarmes embarquées, leur rôle reste à éclaircir. Alain Gautier s'étonne que Violette Dorange n'ait pas mentionné de déclenchement d'alarme, tout en reconnaissant ne pas disposer de suffisamment d'informations pour savoir si un dispositif aurait dû l'avertir.
Alors, erreur d'appréciation, manœuvre trop tardive ou défaillance dans la détection de l'autre bateau ? À ce stade, les témoignages ne permettent pas de trancher. Les deux équipes ayant porté réclamation, il appartiendra au jury de la Route du Rhum d'examiner les faits et de déterminer les éventuelles responsabilités.
Pendant que les circonstances de l'accident continuent de faire débat, une autre urgence mobilise les deux équipes : réparer les bateaux. Pour Violette Dorange, les premières inspections réalisées à Roscoff ont révélé des dégâts plus importants qu'espéré. Son foil tribord est endommagé, la structure de l'IMOCA a été touchée et une voie d'eau s'est ouverte, rendant impossible la poursuite immédiate de sa traversée vers la Guadeloupe.
La navigatrice doit donc rejoindre Lorient, son port d'attache, où son équipe technique dispose des moyens nécessaires pour entreprendre les réparations. Malgré cette déconvenue, elle n'entend pas renoncer à sa première Route du Rhum. Le défi est désormais autant technique que sportif : remettre le bateau en état suffisamment rapidement pour espérer reprendre la mer et franchir la ligne d'arrivée avant sa fermeture.
Pour Romain Pilliard, la situation est également délicate. Le flotteur bâbord de son trimaran Use It Again a été endommagé, l'obligeant à interrompre sa progression. Sa participation à la suite de la course dépendra notamment de la possibilité de remettre son multicoque en état. Pour les deux navigateurs, qui avaient consacré des mois de préparation à cette transatlantique, la désillusion est d'autant plus grande que l'accident est survenu à quelques milles seulement du départ.
Ce qui frappe finalement dans cette collision, au-delà des dégâts, c'est l'enchaînement des circonstances. Un vent qui forcit, un trimaran qui ralentit pour réduire sa voilure, un IMOCA lancé à près de 28 nœuds et une navigatrice qui dispose de quelques secondes seulement pour réagir. Autant d'éléments qui, pris séparément, font partie du quotidien des marins, mais qui peuvent devenir particulièrement dangereux lorsqu'ils se produisent simultanément.
Dans son entretien au Figaro, Alain Gautier rappelle d'ailleurs que ce type d'accident peut toucher les navigateurs les plus expérimentés. Lui-même a déjà connu des situations délicates sur des départs de course, où la concentration et l'anticipation sont mises à rude épreuve. Une simple erreur d'attention peut alors suffire à compromettre non seulement sa propre course, mais également celle d'un concurrent.
La malchance fait incontestablement partie de la course au large. Mais elle ne dispense pas d'examiner les responsabilités, d'autant que les conséquences de cette collision pourraient être importantes sur le plan sportif et financier. Le jury devra donc déterminer si les deux navigateurs ont respecté leurs obligations ou si une manœuvre aurait pu permettre d'éviter l'accident.
En attendant, une certitude demeure : pour Violette Dorange comme pour Romain Pilliard, la Route du Rhum 2026 a commencé de la manière la plus cruelle qui soit. Non pas face à une tempête au milieu de l'Atlantique, mais à quelques milles seulement des côtes bretonnes, dans un accident que personne n'avait vu venir suffisamment tôt pour l'éviter.
Le jury de la Route du Rhum devra examiner les réclamations et les éléments disponibles pour déterminer si les règles de course ont été respectées.