Ils ne sont qu’une quarantaine, portent parfois l’uniforme sans être militaires, signent leurs œuvres d’une ancre et embarquent au plus près des marins. Les Peintres officiels de la Marine, les POM, forment l’un des corps artistiques les plus singuliers de France. Entre tradition, création contemporaine et mémoire maritime, leur rôle dépasse largement la peinture de bateaux.

Un titre rare, entre art et Marine nationale
Dans le monde maritime français, les trois lettres POM désignent une institution aussi discrète que prestigieuse : les Peintres officiels de la Marine. Le nom peut prêter à confusion, car tous ne sont pas peintres au sens strict. Le corps accueille aussi des sculpteurs, graveurs, illustrateurs, photographes, dessinateurs de bande dessinée ou artistes travaillant d’autres formes visuelles. Leur point commun n’est donc pas seulement la technique, mais le sujet : la mer, les ports, les bâtiments, les équipages, les missions, les arsenaux, les paysages maritimes et plus largement la vie navale.
Être Peintre officiel de la Marine, ce n’est pas occuper un poste salarié au sein de l’armée. Le titre ne donne pas droit à une rémunération et ne garantit aucune commande publique. Il offre en revanche une reconnaissance officielle rare, ainsi que des facilités pour embarquer, accéder aux ports, suivre des missions et travailler au contact direct du monde maritime. C’est là que se trouve le cœur du statut : les POM sont des artistes témoins. Leur rôle consiste à regarder la Marine de l’intérieur, non comme des communicants, mais comme des créateurs capables de transformer l’expérience navale en œuvre.
Cette place singulière explique la force symbolique de leur signature. Depuis le milieu du XXe siècle, les Peintres officiels de la Marine peuvent faire suivre leur nom d’une petite ancre. Ce signe, presque discret, dit beaucoup : il rattache l’artiste à une tradition, à une communauté et à un imaginaire maritime très français.
Une histoire qui remonte bien avant le statut officiel
L’histoire des POM ne commence pas avec un décret, mais avec le besoin ancien de représenter la puissance maritime. Dès l’Ancien Régime, la Marine comprend que l’image joue un rôle essentiel. Il faut montrer les ports, les arsenaux, les batailles, les grands hommes, les navires et les conquêtes. La mer devient un sujet politique autant qu’artistique.
Au XVIIe siècle, sous Louis XIII et Richelieu, la construction d’une Marine royale s’accompagne déjà d’un besoin de représentation. Les artistes sont sollicités pour fixer les victoires, les sièges, les expéditions et les ambitions navales du royaume. Au XVIIIe siècle, Joseph Vernet donne une dimension majeure à cette peinture de marine avec sa célèbre série des Ports de France, commandée par Louis XV. Ses toiles ne sont pas seulement décoratives : elles documentent les quais, les activités, les navires, les métiers et l’atmosphère des grands ports du royaume.
La bascule institutionnelle intervient plus tard, en 1830, sous la Monarchie de Juillet. Deux artistes, Louis Philippe Crépin et Théodore Gudin, sont inscrits pour la première fois dans l’annuaire de la Marine comme artistes attachés au ministère. La décision ne repose pas encore sur un véritable texte fondateur, mais elle marque la naissance du corps tel qu’il est encore connu aujourd’hui. À partir de là, la Marine dispose peu à peu de ses artistes officiels, capables d’accompagner une époque où les navires, les expéditions et les guerres navales façonnent l’image de la puissance française.
Le statut se précise au XXe siècle. En 1920, un décret officialise le titre de peintre du département de la Marine. En 1941, le Salon de la Marine est créé, donnant au corps une scène artistique et institutionnelle. En 1953, la distinction entre peintres agréés et peintres titulaires s’installe durablement, tandis que l’ancre accolée à la signature devient l’un des privilèges les plus visibles du titre. Le cadre actuel découle ensuite du décret de 1981 sur les Peintres des armées, dont la Marine constitue l’une des spécialités.
Comment devient-on Peintre officiel de la Marine ?
On ne devient pas POM par candidature spontanée envoyée au hasard d’un ministère. La voie passe par le Salon de la Marine, rendez-vous majeur de l’art maritime en France. Les artistes présentent des œuvres consacrées à l’univers naval et maritime. Un jury examine les dossiers, sélectionne les œuvres exposées et peut proposer certains artistes à la nomination.
La décision finale revient au ministre des Armées, sur proposition du jury. Le titre est donc à la fois artistique et institutionnel. Il récompense un parcours, un regard, une capacité à travailler sur la mer et la Marine avec une vraie cohérence d’œuvre. Ce n’est pas un concours de débutant, ni un simple prix de salon. Les artistes nommés ont déjà construit une démarche solide, souvent nourrie par les ports, les navires, les missions en mer ou les paysages littoraux.
Le premier niveau est celui de peintre agréé. Il est accordé pour trois ans renouvelables. Les agréés peuvent ensuite devenir titulaires après trois périodes de trois ans, si leur parcours et leur engagement le justifient. Le nombre de peintres agréés est limité, tandis que celui des titulaires ne l’est pas. C’est ce système qui explique pourquoi le corps compte aujourd’hui une quarantaine d’artistes seulement : le titre reste rare, sélectif et fortement lié à la durée.
Les POM ne sont pas des militaires. Ils n’ont ni grade ni commandement, mais leur titre leur donne une place particulière dans l’ordre des préséances. Les agréés sont assimilés au lieutenant de vaisseau, les titulaires au capitaine de corvette. Ils peuvent porter l’uniforme, notamment lors de certaines missions ou cérémonies, mais sans confusion avec les officiers de carrière. Cette ambiguïté apparente fait partie de leur identité : ils appartiennent à la Marine par le regard, pas par la hiérarchie.

Des artistes embarqués
La particularité des POM tient à leur accès au terrain. Un peintre de marine peut bien sûr travailler depuis un atelier, à partir de souvenirs, de croquis, de photos ou de carnets. Mais le titre prend tout son sens lorsqu’il permet l’embarquement. À bord d’un bâtiment, dans un port militaire, auprès d’un équipage ou au cours d’une mission, l’artiste observe ce qu’un regard extérieur ne voit pas toujours : les gestes de quart, la fatigue, les manœuvres, les silences, les lumières sur la coque, la tension d’un départ, la précision d’un équipage au travail.
C’est cette proximité qui distingue les POM d’une simple peinture maritime décorative. Leur sujet n’est pas seulement le bateau. C’est tout ce qui fait la vie de mer : le rapport au temps, au risque, au collectif, à la technique, aux éléments. Certains travaillent sur la grande peinture de paysage, d’autres sur le dessin de reportage, la photographie, la sculpture ou la bande dessinée. Cette diversité permet au corps de rester vivant, loin de l’image figée d’une institution tournée vers le passé.
Les grands noms qui ont porté ce titre racontent d’ailleurs cette variété. Félix Ziem, Paul Signac, Albert Marquet, Mathurin Méheut ou Marin Marie appartiennent à l’histoire de l’art maritime français. Plus récemment, des artistes comme Yann Arthus Bertrand, Jean Gaumy, Titouan Lamazou, Ewan Lebourdais ou Emmanuel Lepage montrent que le titre s’est ouvert à la photographie, au carnet de voyage, à la bande dessinée et à des formes plus contemporaines de récit visuel.
Cette évolution est essentielle. À l’époque des images satellites, des caméras embarquées et des réseaux sociaux, on pourrait croire que les POM n’ont plus la même utilité. C’est peut-être l’inverse. Dans un monde saturé d’images immédiates, leur travail propose un autre rythme. Ils ne se contentent pas d’enregistrer. Ils choisissent, interprètent, recomposent, donnent une mémoire sensible à ce qui pourrait disparaître dans le flux.
Une tradition toujours vivante
Le Salon de la Marine reste le grand moment de visibilité des POM et des artistes qui aspirent à le devenir. En 2026, sa quarante sixième édition s’inscrit dans les célébrations des quatre cents ans de la Marine nationale, au musée national de la Marine, à Paris. Le thème, « quatre cents ans d’art et de combat », résume bien l’enjeu : montrer que la création artistique accompagne la Marine depuis ses origines, mais aussi qu’elle continue à produire des regards contemporains sur le monde naval.
Les POM se situent donc à un croisement rare. Ils appartiennent à une tradition ancienne, mais leur mission n’est pas de répéter indéfiniment les mêmes images de voiliers, de tempêtes ou de ports militaires. Leur rôle est de faire entrer la mer d’aujourd’hui dans une histoire longue. La Marine a changé, ses navires aussi, ses missions également. Les artistes qui l’accompagnent doivent saisir les nouvelles formes de présence en mer, les enjeux stratégiques, humains, environnementaux et technologiques qui traversent le monde maritime.
C’est ce qui rend ce corps aussi intéressant. Derrière l’apparat, l’ancre et l’uniforme, il y a une question très actuelle : comment raconter la mer lorsque celle-ci est devenue à la fois un espace militaire, économique, écologique, scientifique et imaginaire ? Les Peintres officiels de la Marine apportent une réponse par l’art. Ils ne remplacent ni les archives, ni les reportages, ni les images officielles. Ils ajoutent autre chose : une mémoire incarnée, sensible, parfois lente, capable de donner à voir ce que la mer fait aux hommes et ce que les hommes projettent sur elle.
Ils ne sont qu’une quarantaine, et c’est sans doute ce qui entretient leur mystère. Les POM forment un cercle restreint, mais leur sujet est immense. À travers eux, la Marine ne se raconte pas seulement par ses navires, ses batailles ou ses missions. Elle se raconte aussi par la lumière d’un port, un visage à bord, une coque dans la houle, un dessin pris sur le vif, une photographie, une toile ou une sculpture. Autant de traces qui rappellent que l’histoire maritime ne s’écrit pas uniquement dans les journaux de bord. Elle se peint, se grave, se photographie et se signe, parfois, d’une ancre.
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