Corto Maltese et la bande dessinée : comment le neuvième art a façonné l’imaginaire des marins

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Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Marin sans port d’attache, aventurier sans uniforme et lecteur de poésie, Corto Maltese a changé la représentation du voyage en mer. Avec lui, la bande dessinée ne raconte plus seulement des traversées : elle transforme les cartes en promesses et les océans en territoires intérieurs.

Marin sans port d’attache, aventurier sans uniforme et lecteur de poésie, Corto Maltese a changé la représentation du voyage en mer. Avec lui, la bande dessinée ne raconte plus seulement des traversées : elle transforme les cartes en promesses et les océans en territoires intérieurs.

© Wikipédia

Il entre en scène attaché à une croix de bois, dérivant dans le Pacifique. Peu de héros de bande dessinée ont connu apparition plus saisissante. Lorsque Corto Maltese surgit en 1967 dans La Ballade de la mer salée, Hugo Pratt ne présente ni un capitaine triomphant ni un naufragé impuissant. Son marin est déjà entre deux mondes : libre, ironique, cultivé, capable de combattre mais peu soucieux d’obéir.

Plus d’un demi-siècle après cette première aventure, la silhouette reste immédiatement reconnaissable. Casquette blanche, boucle d’oreille, favoris noirs et regard lointain : Corto est devenu une icône qui dépasse largement les lecteurs de bande dessinée. Il incarne une certaine idée du marin, moins définie par la technique que par la disponibilité au voyage.

Avant Corto, la mer des héros et des pirates

La bande dessinée n’a pas attendu Hugo Pratt pour prendre la mer. Les albums de Tintin ont lancé leurs lecteurs à la recherche du trésor de Rackham le Rouge. Barbe-Rouge a remis la grande piraterie au cœur de l’aventure franco-belge. Popeye, créé aux États-Unis en 1929, a imposé une autre silhouette de marin, populaire, bagarreuse et immédiatement lisible.

Ces œuvres ont construit un vocabulaire collectif : cartes au trésor, épaves, sabres, tempêtes, ports lointains et capitaines hauts en couleur. Elles ont rendu la mer accessible à des générations d’enfants qui ne l’avaient parfois jamais vue. Mais elle demeurait souvent un décor d’action, une succession d’obstacles entre le départ et le but.

Pratt reprend cet héritage et le déplace. Chez lui, l’océan n’est pas seulement la route menant à l’aventure. Il est le lieu où les certitudes se dissolvent, où les frontières deviennent imprécises et où les récits se mêlent. Le marin n’y conquiert pas le monde : il accepte de s’y perdre.

Un personnage né dans une mer déjà chargée d’histoires

La Ballade de la mer salée se déroule en 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale, dans un Pacifique partagé entre puissances coloniales, trafics et révoltes. Corto y croise pirates, officiers, populations insulaires et adolescents naufragés. Le récit repose sur une documentation historique solide, mais laisse constamment entrer la légende.

Cette méthode vient en partie de la vie de Pratt. Né à Rimini en 1927, élevé à Venise, il passe une partie de son adolescence en Éthiopie avant de travailler en Argentine pendant les années 1950. Ses voyages nourrissent ses décors, mais il ne cherche pas la reproduction photographique. Il rassemble cartes, lectures, souvenirs et rencontres pour fabriquer un monde crédible précisément parce qu’il reste ouvert au rêve.

Corto voyage ensuite de l’Irlande à l’Afrique, de Venise à la Sibérie, des Caraïbes à l’Asie centrale. La mer relie ces espaces sans les uniformiser. Chaque escale possède ses langues, ses croyances et ses luttes. Le héros traverse les marges des empires et se tient rarement du côté des puissants.

Le marin qui refuse l’uniforme

Corto Maltese connaît les codes de la mer, commande parfois un bateau et sait lire les situations. Pourtant, il n’est pas défini par un navire précis, un grade ou une mission. Il peut devenir contrebandier, allié de circonstance, témoin d’une révolte ou chercheur de trésor. Sa fidélité va davantage aux personnes qu’aux drapeaux.

Cette liberté a profondément renouvelé le héros maritime. Le marin de Pratt n’est ni un modèle de discipline ni un pur aventurier intéressé par le butin. Il doute, lit, écoute et change parfois de camp. Face à Raspoutine, son compagnon brutal et imprévisible, son élégance paraît presque morale, même si Corto refuse le rôle du justicier.

La fameuse ligne de chance qu’il se serait tracée lui-même dans la paume résume le personnage. Plutôt que d’accepter un destin écrit, il choisit de l’inventer. C’est aussi ce que fait tout navigateur lorsqu’il dessine une route sur une carte : la ligne est précise, mais la mer conserve le dernier mot.

La littérature embarquée dans les cases

Hugo Pratt préférait parler de « littérature dessinée ». L’expression n’était pas une coquetterie. Les aventures de Corto sont traversées par Rimbaud, Melville, Conrad, Stevenson, Jack London ou Kipling. Des écrivains apparaissent parfois comme personnages ; ailleurs, une citation ou un livre ouvre une porte vers une autre histoire.

Cette bibliothèque invisible donne aux voyages une profondeur particulière. Le lecteur peut suivre l’intrigue sans connaître toutes les références, mais il comprend que chaque port possède plusieurs couches. Sous la ville réelle demeure une ville rêvée ; derrière l’événement historique circule une légende ; au-delà de la carte officielle commence une géographie intime.

Le dessin joue le même rôle. Les noirs, les silences et les grands espaces blancs laissent respirer le récit. Une mer peut tenir dans quelques lignes horizontales, un horizon dans presque rien. Cette économie oblige le lecteur à compléter l’image. La navigation devient une expérience mentale autant qu’un déplacement.

Des cartes qui donnent envie de partir

Les albums de Corto Maltese ont souvent été lus comme des invitations au voyage. Ils ne fournissent pourtant ni routes sûres, ni mouillages, ni instructions. Leur précision se situe ailleurs : dans le nom d’une île, le détail d’un uniforme, la présence d’un peuple oublié ou la trajectoire d’une guerre lointaine.

En mêlant lieux réels et passages imaginaires, Pratt a rendu les cartes désirables. Le blanc entre deux terres n’est plus un vide à traverser, mais un espace où quelque chose peut arriver. Beaucoup de récits maritimes contemporains, en bande dessinée comme dans l’illustration de voyage, doivent quelque chose à cette manière de faire tenir ensemble documentation et liberté.

La série elle-même a continué après la mort de Pratt en 1995. Depuis 2015, Juan Díaz Canales au scénario et Rubén Pellejero au dessin prolongent les aventures du marin, preuve que le personnage peut changer d’auteur sans perdre son pouvoir d’appel. D’autres relectures ont encore déplacé son époque et son apparence.

La mer comme territoire de liberté

Corto Maltese n’a pas appris aux marins à naviguer. Il leur a offert une figure dans laquelle reconnaître une part moins technique de leur désir : partir sans tout maîtriser, rester curieux des rives, préférer la rencontre à la conquête. Son influence tient à ce mélange de compétence supposée et de disponibilité au hasard.

Le neuvième art possède pour cela une force particulière. Il montre la mer sans la figer, fait entendre une tempête sans produire un son et transforme un trait d’encre en horizon. Entre deux cases, le lecteur accomplit lui-même une partie de la traversée.

C’est peut-être là que Corto a le plus durablement façonné l’imaginaire maritime. Il n’a pas donné envie de posséder l’océan, mais d’accepter son mystère. Sous sa casquette, le marin regarde toujours vers un ailleurs que la page ne montre pas encore. Il suffit alors de tourner la suivante.

 

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.