Marin sans port d’attache, aventurier sans uniforme et lecteur de poésie, Corto Maltese a changé la représentation du voyage en mer. Avec lui, la bande dessinée ne raconte plus seulement des traversées : elle transforme les cartes en promesses et les océans en territoires intérieurs.

Il entre en scène attaché à une croix de bois, dérivant dans le Pacifique. Peu de héros de bande dessinée ont connu apparition plus saisissante. Lorsque Corto Maltese surgit en 1967 dans La Ballade de la mer salée, Hugo Pratt ne présente ni un capitaine triomphant ni un naufragé impuissant. Son marin est déjà entre deux mondes : libre, ironique, cultivé, capable de combattre mais peu soucieux d’obéir.
Plus d’un demi-siècle après cette première aventure, la silhouette reste immédiatement reconnaissable. Casquette blanche, boucle d’oreille, favoris noirs et regard lointain : Corto est devenu une icône qui dépasse largement les lecteurs de bande dessinée. Il incarne une certaine idée du marin, moins définie par la technique que par la disponibilité au voyage.
Avant Corto, la mer des héros et des pirates
La bande dessinée n’a pas attendu Hugo Pratt pour prendre la mer. Les albums de Tintin ont lancé leurs lecteurs à la recherche du trésor de Rackham le Rouge. Barbe-Rouge a remis la grande piraterie au cœur de l’aventure franco-belge. Popeye, créé aux États-Unis en 1929, a imposé une autre silhouette de marin, populaire, bagarreuse et immédiatement lisible.
Ces œuvres ont construit un vocabulaire collectif : cartes au trésor, épaves, sabres, tempêtes, ports lointains et capitaines hauts en couleur. Elles ont rendu la mer accessible à des générations d’enfants qui ne l’avaient parfois jamais vue. Mais elle demeurait souvent un décor d’action, une succession d’obstacles entre le départ et le but.
Pratt reprend cet héritage et le déplace. Chez lui, l’océan n’est pas seulement la route menant à l’aventure. Il est le lieu où les certitudes se dissolvent, où les frontières deviennent imprécises et où les récits se mêlent. Le marin n’y conquiert pas le monde : il accepte de s’y perdre.
Un personnage né dans une mer déjà chargée d’histoires
La Ballade de la mer salée se déroule en 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale, dans un Pacifique partagé entre puissances coloniales, trafics et révoltes. Corto y croise pirates, officiers, populations insulaires et adolescents naufragés. Le récit repose sur une documentation historique solide, mais laisse constamment entrer la légende.
Cette méthode vient en partie de la vie de Pratt. Né à Rimini en 1927, élevé à Venise, il passe une partie de son adolescence en Éthiopie avant de travailler en Argentine pendant les années 1950. Ses voyages nourrissent ses décors, mais il ne cherche pas la reproduction photographique. Il rassemble cartes, lectures, souvenirs et rencontres pour fabriquer un monde crédible précisément parce qu’il reste ouvert au rêve.
Corto voyage ensuite de l’Irlande à l’Afrique, de Venise à la Sibérie, des Caraïbes à l’Asie centrale. La mer relie ces espaces sans les uniformiser. Chaque escale possède ses langues, ses croyances et ses luttes. Le héros traverse les marges des empires et se tient rarement du côté des puissants.
Le marin qui refuse l’uniforme
Corto Maltese connaît les codes de la mer, commande parfois un bateau et sait lire les situations. Pourtant, il n’est pas défini par un navire précis, un grade ou une mission. Il peut devenir contrebandier, allié de circonstance, témoin d’une révolte ou chercheur de trésor. Sa fidélité va davantage aux personnes qu’aux drapeaux.
Cette liberté a profondément renouvelé le héros maritime. Le marin de Pratt n’est ni un modèle de discipline ni un pur aventurier intéressé par le butin. Il doute, lit, écoute et change parfois de camp. Face à Raspoutine, son compagnon brutal et imprévisible, son élégance paraît presque morale, même si Corto refuse le rôle du justicier.
La fameuse ligne de chance qu’il se serait tracée lui-même dans la paume résume le personnage. Plutôt que d’accepter un destin écrit, il choisit de l’inventer. C’est aussi ce que fait tout navigateur lorsqu’il dessine une route sur une carte : la ligne est précise, mais la mer conserve le dernier mot.
La littérature embarquée dans les cases
Hugo Pratt préférait parler de « littérature dessinée ». L’expression n’était pas une coquetterie. Les aventures de Corto sont traversées par Rimbaud, Melville, Conrad, Stevenson, Jack London ou Kipling. Des écrivains apparaissent parfois comme personnages ; ailleurs, une citation ou un livre ouvre une porte vers une autre histoire.
Cette bibliothèque invisible donne aux voyages une profondeur particulière. Le lecteur peut suivre l’intrigue sans connaître toutes les références, mais il comprend que chaque port possède plusieurs couches. Sous la ville réelle demeure une ville rêvée ; derrière l’événement historique circule une légende ; au-delà de la carte officielle commence une géographie intime.
Le dessin joue le même rôle. Les noirs, les silences et les grands espaces blancs laissent respirer le récit. Une mer peut tenir dans quelques lignes horizontales, un horizon dans presque rien. Cette économie oblige le lecteur à compléter l’image. La navigation devient une expérience mentale autant qu’un déplacement.
Des cartes qui donnent envie de partir
Les albums de Corto Maltese ont souvent été lus comme des invitations au voyage. Ils ne fournissent pourtant ni routes sûres, ni mouillages, ni instructions. Leur précision se situe ailleurs : dans le nom d’une île, le détail d’un uniforme, la présence d’un peuple oublié ou la trajectoire d’une guerre lointaine.
En mêlant lieux réels et passages imaginaires, Pratt a rendu les cartes désirables. Le blanc entre deux terres n’est plus un vide à traverser, mais un espace où quelque chose peut arriver. Beaucoup de récits maritimes contemporains, en bande dessinée comme dans l’illustration de voyage, doivent quelque chose à cette manière de faire tenir ensemble documentation et liberté.
La série elle-même a continué après la mort de Pratt en 1995. Depuis 2015, Juan Díaz Canales au scénario et Rubén Pellejero au dessin prolongent les aventures du marin, preuve que le personnage peut changer d’auteur sans perdre son pouvoir d’appel. D’autres relectures ont encore déplacé son époque et son apparence.
La mer comme territoire de liberté
Corto Maltese n’a pas appris aux marins à naviguer. Il leur a offert une figure dans laquelle reconnaître une part moins technique de leur désir : partir sans tout maîtriser, rester curieux des rives, préférer la rencontre à la conquête. Son influence tient à ce mélange de compétence supposée et de disponibilité au hasard.
Le neuvième art possède pour cela une force particulière. Il montre la mer sans la figer, fait entendre une tempête sans produire un son et transforme un trait d’encre en horizon. Entre deux cases, le lecteur accomplit lui-même une partie de la traversée.
C’est peut-être là que Corto a le plus durablement façonné l’imaginaire maritime. Il n’a pas donné envie de posséder l’océan, mais d’accepter son mystère. Sous sa casquette, le marin regarde toujours vers un ailleurs que la page ne montre pas encore. Il suffit alors de tourner la suivante.
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