Une maquette de trois-mâts suspendue à la voûte d’une chapelle, un tableau montrant un navire malmené par la tempête, une plaque gravée, une bouée ou parfois même un objet provenant du bateau… Pendant des siècles, les marins ont laissé dans les sanctuaires des ex-voto pour remercier d’avoir survécu à un naufrage, une avarie ou une terrible traversée. Derrière ces objets se cachent autant de récits de mer, mais aussi une étonnante mémoire de la navigation.

Une promesse faite lorsque tout semble perdu
Le principe de l’ex-voto tient dans une promesse. L’expression vient du latin ex voto suscepto et désigne une offrande réalisée à la suite d’un vœu. Dans le monde maritime chrétien, celui-ci pouvait être formulé dans une situation particulièrement dangereuse : une tempête, une voie d’eau, un échouement, une collision ou toute autre circonstance laissant craindre que le bateau et ses hommes ne reviennent jamais au port. Le marin promet alors une offrande à la Vierge, au Christ ou à un saint protecteur s’il échappe au danger. Une fois revenu à terre, il lui reste à tenir parole.
Mais cette offrande n’est pas nécessairement un tableau. Elle peut prendre la forme d’une maquette de bateau, d'une plaque, d'un objet personnel, d'un élément de gréement ou de tout autre objet suffisamment symbolique pour matérialiser la reconnaissance du marin. C'est justement cette diversité qui fait toute la richesse des ex-voto marins.
Les historiens distinguent notamment les ex-voto gratulatoires, déposés après un événement en remerciement d'une grâce obtenue, des ex-voto propitiatoires, offerts pour solliciter une protection. Dans les deux cas, l'objet établit un lien très concret entre la mer, le marin et le sanctuaire. Et celui qui le dépose n'est pas forcément celui qui se trouvait à bord. Une famille restée à terre, une épouse, un équipage entier, une confrérie ou une communauté de pêcheurs peut également être à l'origine de l'offrande.
Tableaux, maquettes, objets de bord : l’ex-voto sous toutes ses formes
Les tableaux sont probablement aujourd'hui les ex-voto marins les plus immédiatement lisibles. Ils racontent parfois l'événement presque comme une scène de théâtre : en bas, le navire lutte contre une mer démontée ; au-dessus apparaît la Vierge, le Christ ou le saint auquel les marins ont demandé protection. Une inscription peut préciser le nom du bateau, celui du capitaine, la date ou les circonstances de l'événement. On rencontre aussi les lettres « V.F.G.A. », pour Votum fecit, gratiam accepit : « il a fait un vœu, il a reçu la grâce ».
Mais il suffit de lever les yeux dans certaines chapelles maritimes pour découvrir une autre forme spectaculaire d'ex-voto : les bateaux suspendus. Goélettes, bricks, trois-mâts, bateaux de pêche ou navires marchands sont reproduits sous forme de maquettes et accrochés aux voûtes ou exposés dans les sanctuaires. Certaines représentent un bâtiment bien réel, parfois celui sur lequel naviguait le donateur. D'autres ont une fonction davantage symbolique et incarnent plus largement les marins, leur métier ou leur communauté.
Ces modèles peuvent être particulièrement soignés. Coque, mâture, gréement, voiles et parfois pavillons sont reproduits avec suffisamment de détails pour permettre d'identifier un type de navire. L'objet religieux devient alors, presque involontairement, un témoignage sur l'histoire maritime. D'autres ex-voto sont beaucoup plus modestes. Une plaque portant quelques mots peut suffire à remercier pour un retour. Plus tard apparaissent également des photographies, des bouées ou différents objets liés au sauvetage et à la navigation. Ce n'est donc pas la valeur artistique ou financière de l'objet qui fait l'ex-voto, mais le geste et la signification qui lui sont attribués.
Quand une maquette devient la mémoire d’un bateau
Les maquettes occupent une place particulièrement intéressante dans cette tradition parce qu'elles se situent à la frontière entre objet religieux, modèle naval et mémoire familiale. Certaines sont fabriquées spécialement pour être offertes. Leur réalisation peut être confiée à un artisan, mais elle peut aussi être l'œuvre de marins eux-mêmes. Dans tous les cas, le bateau miniature donne une présence matérielle à celui qui navigue au loin. Cette dimension prend tout son sens dans les communautés vivant au rythme des grandes campagnes de pêche. Lorsque les hommes partent plusieurs mois, le navire représente à la fois leur absence et l'espoir de leur retour. Lors des pardons et des processions maritimes, certaines maquettes sont ainsi portées par les habitants avant de retrouver leur place dans une chapelle ou une église.
Le Musée national de la Marine conserve notamment une statuette représentant deux femmes portant une maquette de terre-neuvier, associée au pardon des Islandais à Paimpol. Derrière le modèle réduit apparaît alors toute une société littorale : les hommes partis en mer, les familles restées à terre et une communauté réunie autour du même espoir de retour. La maquette n'est donc pas simplement la reproduction miniature d'un joli bateau. Elle peut incarner un équipage, une profession et parfois tout un port.
![Ex-voto, Le navire l'Eliza de Bordeaux engagé dans une mer déchaînée, 1821[12] (musée d'Aquitaine). Ex-voto, Le navire l'Eliza de Bordeaux engagé dans une mer déchaînée, 1821[12] (musée d'Aquitaine).](https://static1.mclcm.net/iod/images/v2/103/photo/466037/440xXXX_100_300_ffffffx30x0.jpg?ts=20260916095203)
Des naufrages racontés en une seule image
Lorsque l'ex-voto prend la forme d'un tableau, le récit fonctionne différemment. Tout doit être compris presque immédiatement. Le bateau est généralement placé au cœur du danger. Les voiles peuvent être déchirées, les mâts brisés, la coque fortement inclinée sous les rafales. Une autre embarcation peut apparaître lorsqu'un secours intervient. Dans le ciel, souvent séparée de la scène par des nuées, figure la puissance religieuse invoquée. Les proportions ne sont pas nécessairement réalistes. Une vague peut sembler gigantesque, le bateau anormalement grand ou l'apparition céleste occuper une part considérable de la composition. Le but n'est pas de réaliser un relevé technique de l'accident : il faut raconter en un regard le danger, l'appel à la protection et le salut.
Cela n'empêche pas certains tableaux d'être étonnamment précis lorsqu'il s'agit du navire lui-même. Les peintres travaillant dans les ports connaissent souvent les bâtiments qu'ils représentent. Mâture, pavillons, couleurs de coque, gréement ou disposition des embarcations peuvent être soigneusement reproduits. Le commanditaire tient à reconnaître son bateau. Car ce n'est pas une tempête abstraite que l'on raconte : c'est sa tempête et son retour.
Une source précieuse pour comprendre la navigation d’autrefois
C'est ce qui rend aujourd'hui les ex-voto particulièrement intéressants pour les historiens. Derrière leur fonction religieuse, ils peuvent conserver des informations qui ont disparu des archives classiques. Les peintures montrent les silhouettes des navires, les gréements, certaines manœuvres ou encore les vêtements portés à bord. Les maquettes permettent d'observer des formes de coque, des mâts, des voiles et des équipements caractéristiques d'une époque. Certains bâtiments représentés n'ont laissé que très peu d'autres traces.
Ces témoignages doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Un ex-voto n'est ni un plan d'architecte naval ni un rapport d'accident. Le peintre peut exagérer la violence des vagues, réunir plusieurs moments dans une même composition ou utiliser des conventions propres à son atelier. De la même manière, une maquette peut simplifier certains éléments du bateau réel. L'intérêt est ailleurs : ces objets montrent ce que les marins et leurs familles ont choisi de conserver de l'événement et la manière dont ils voulaient le transmettre.
Des chapelles devenues des mémoires de la mer
Sur les côtes françaises, plusieurs sanctuaires ont accumulé au fil du temps ces témoignages. Le résultat peut être spectaculaire : maquettes suspendues au plafond, tableaux couvrant les murs, plaques et objets divers forment progressivement une véritable mémoire collective des dangers rencontrés en mer. À Marseille, Notre-Dame de la Garde conserve ainsi une importante tradition votive liée aux pêcheurs, aux marins de commerce et aux voyageurs. À Fécamp, la chapelle Notre-Dame du Salut reste étroitement associée à l'histoire maritime de la ville et aux campagnes des Terre-Neuvas, confrontés pendant des mois aux tempêtes, aux glaces, aux collisions et à l'éloignement.
En Bretagne, cette tradition se mêle notamment à celle des pardons maritimes. Des maquettes peuvent être portées en procession, accompagnant symboliquement les hommes partis en mer et rappelant le lien très fort entre les communautés littorales et leurs bateaux. Ces collections constituent aujourd'hui un patrimoine fragile. Les objets n'ont pas toujours été considérés comme des œuvres à préserver et certains ensembles ont été dispersés, dégradés ou volés. À Notre-Dame des Auzils, dans l'Aude, un vol massif d'ex-voto en 1967 a ainsi fait disparaître une partie de cette mémoire maritime.
La mer racontée par ceux qui en avaient peur
Au-delà des bateaux eux-mêmes, les ex-voto racontent surtout le rapport des sociétés littorales au danger.Pendant des siècles, partir en mer signifie accepter la possibilité de ne pas revenir. Une tempête peut faire disparaître un équipage sans laisser de traces. Les familles n'ont pas toujours de corps à enterrer ni même de récit précis des dernières heures. Chaque retour après une situation périlleuse prend alors une dimension particulière.
L'ex-voto donne une forme à cette expérience. Il transforme un événement individuel en mémoire publique. Suspendu dans une chapelle ou accroché à un mur, il rappelle aux autres marins qu'un équipage a été en danger et qu'il est revenu. Les femmes occupent également une place importante dans cette histoire. Épouses, mères et filles participent aux processions, commandent parfois les objets et entretiennent la mémoire des hommes partis en mer. Un vœu formulé à bord peut ainsi prendre forme plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard entre les mains de ceux qui ont attendu à terre.
Au XXe siècle, les moyens de communication, la photographie, les enquêtes techniques, le développement du sauvetage organisé et des assurances ont profondément changé la manière de raconter les accidents maritimes. La tradition de l'ex-voto n'a pourtant pas totalement disparu. Elle s'est transformée, adoptant de nouveaux objets et de nouveaux supports. Tableau spectaculaire, maquette suspendue à plusieurs mètres du sol ou simple plaque portant quelques mots : tous racontent finalement la même chose. Derrière l'objet se trouve quelqu'un qui a pris la mer, cru ne jamais en revenir et voulu laisser une trace de son retour.
Et c'est peut-être ce qui rend les ex-voto marins si émouvants aujourd'hui : avant d'être des œuvres, des modèles réduits ou des pièces de musée, ils sont les souvenirs très concrets d'hommes et de femmes pour lesquels rentrer au port n'avait rien d'une évidence.
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