Océanographe, photographe, écrivaine et infatigable femme de terrain, Anita Conti a embarqué là où aucune femme n’était attendue. Des chalutiers de l’Atlantique Nord aux pirogues africaines, elle a documenté la pêche industrielle, dénoncé le gaspillage et pressenti l’épuisement des ressources marines bien avant que l’écologie ne s’impose dans le débat public.

Une enfance tournée vers le large
Anita Caracotchian naît le 17 mai 1899 à Ermont, alors en Seine-et-Oise. Son père, médecin d’origine arménienne, encourage une éducation libre et mobile. Très jeune, elle voyage, observe et photographie. Sur l’île d’Oléron, où la famille passe ses étés, la baignoire devient un aquarium improvisé : poissons et animaux du rivage y sont examinés avec une curiosité qui ne la quittera plus.
Dans les années 1920, elle écrit, pratique la reliure d’art et construit une indépendance rare pour une femme de son époque. En 1927, elle épouse le diplomate Marcel Conti. Elle adopte son nom, mais certainement pas une vie rangée. Ses articles consacrés à la mer lui ouvrent peu à peu les portes d’un univers presque exclusivement masculin.
Sa rencontre avec le biologiste Édouard Le Danois est déterminante. Directeur de l’Office scientifique et technique des pêches maritimes, ancêtre lointain de l’Ifremer, il comprend l’intérêt de cette journaliste capable d’observer, d’expliquer et de transmettre. Au début des années 1930, Anita Conti commence à travailler avec l’Office et embarque pour suivre les campagnes scientifiques.
Une femme au cœur d’un monde de marins
En 1935, elle participe à l’aventure du Président-Théodore-Tissier, premier grand navire français spécialement consacré à la recherche océanographique. Elle cartographie des zones de pêche, étudie les conditions de capture, photographie les gestes et les hommes. Sa science n’est jamais séparée du réel : elle observe les poissons, mais aussi les méthodes, l’économie et la fatigue des équipages.
En 1939, elle embarque sur le chalutier à vapeur Viking pour une campagne morutière de plusieurs mois dans les eaux arctiques. Sa présence intrigue, puis son endurance impose le respect. Elle travaille au milieu du froid, du bruit, des embruns et des cadences exténuantes. Ses images ne cherchent pas l’héroïsme facile. Elles montrent les visages, les mains abîmées, les ponts encombrés de poissons et la puissance presque industrielle d’une pêche qui change d’échelle.
La guerre ne la ramène pas à terre. Elle monte à bord de dragueurs de mines en Manche et en mer du Nord et participe aux opérations de déminage autour de Dunkerque. La Cité de la Mer la présente comme la première femme embarquée sur des bâtiments de la Marine nationale pour de telles missions. Cette place, elle ne l’obtient pas comme figure décorative, mais par sa compétence et sa capacité à tenir dans des conditions difficiles.

L’Afrique, la pêche et l’idée de ne rien perdre
À partir de 1941, Anita Conti travaille en Afrique occidentale. En 1943, le gouvernement d’Alger lui demande d’étudier les pêches traditionnelles et les moyens d’améliorer l’alimentation des populations. Elle navigue, rencontre les pêcheurs, compare les techniques et s’intéresse à la transformation du poisson. Dans un contexte colonial qu’il faut aujourd’hui regarder sans naïveté, elle porte néanmoins une attention inhabituelle aux savoir-faire locaux et aux conditions de vie.
Elle se heurte surtout à un paradoxe : l’océan paraît immense, mais les prélèvements et le gaspillage ne sont pas sans limite. Poissons sans valeur marchande rejetés, captures mal conservées, espèces décimées pour une seule partie de leur corps… Conti cherche des usages, expérimente des procédés de conservation et défend l’idée d’une exploitation plus complète, plus rationnelle et moins destructrice.
Cette conviction la conduira plus tard vers l’aquaculture. Dans les années 1960, elle expérimente des élevages en milieu marin sur le littoral adriatique, puis en mer du Nord. Tempêtes et pollution interrompent ces projets, mais l’intuition demeure : si l’humanité veut se nourrir sans épuiser les stocks sauvages, elle doit apprendre à produire autrement.
Le Bois-Rosé et le livre d’une vie
En juillet 1952, Anita Conti embarque pour six mois sur le Bois-Rosé, un chalutier-saleur qui part pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve, au Groenland et en mer du Labrador. Soixante hommes vivent et travaillent à bord. Elle partage leur quotidien, effectue des relevés, photographie, filme et écrit. La campagne rapporte une masse considérable de poissons, mais elle révèle aussi la violence du métier et l’ampleur nouvelle des captures.
De cette expérience naît Racleurs d’océans, publié en 1953. Le livre n’est ni un rapport technique ni un simple récit d’aventure. C’est une plongée littéraire dans le « grand métier », attentive à la beauté du large autant qu’à la brutalité du travail. Anita Conti y fait sentir le froid, la houle et l’épuisement, sans dissimuler la question qui l’obsède déjà : jusqu’où l’océan pourra-t-il supporter de tels prélèvements ?
Quatre ans plus tard, Géants des mers chaudes prolonge son travail africain. En 1971, L’Océan, les Bêtes et l’Homme rassemble ses réflexions sur la vulnérabilité du vivant marin et la responsabilité humaine. Ces ouvrages font d’elle une pionnière de l’écologie maritime, à une époque où l’on parle encore volontiers de ressources inépuisables.

Une œuvre de science, d’art et d’alerte
Réduire Anita Conti au titre de « première femme océanographe française » serait pourtant insuffisant. Elle n’a pas suivi le parcours académique classique d’une chercheuse de laboratoire. Sa méthode est celle du terrain, de l’enquête et de l’image. Elle associe mesures, témoignages, photographie, cinéma et écriture pour rendre l’océan intelligible à ceux qui ne l’ont jamais vu depuis le pont d’un chalutier.
Son œuvre photographique, forte de dizaines de milliers d’images, constitue aujourd’hui une archive majeure du monde maritime du XXe siècle. On y voit des techniques disparues, des ports transformés, des équipages au travail et les débuts d’une industrialisation dont elle avait compris les conséquences. Son fonds, conservé notamment par les Archives de Lorient, a permis de redonner toute sa place à ce regard longtemps resté dans l’ombre.
Anita Conti meurt à Douarnenez le 25 décembre 1997, à 98 ans. Ses cendres sont dispersées en mer d’Iroise. Elle laisse moins une doctrine qu’une manière de regarder : s’approcher au plus près, observer sans complaisance et raconter pour obliger à comprendre. À l’heure de la surpêche, du réchauffement et de l’effondrement de certaines populations marines, ses avertissements n’ont rien perdu de leur force. Ils semblent même avoir attendu le présent pour être pleinement entendus.
vous recommande