L'art de l'avitaillement hauturier : bien plus qu'une simple liste de courses

Equipements
Par Virginie Lepoutre

Partir pour une traversée de quinze, vingt ou trente jours, c'est accepter de rompre le cordon ombilical avec la terre ferme et ses facilités de consommation immédiate. Pour le plaisancier, qu'il soit novice préparant sa première boucle Atlantique ou vieux loup de mer habitué aux navigations australes, la question de l’avitaillement dépasse largement le cadre de la simple logistique alimentaire…

Partir pour une traversée de quinze, vingt ou trente jours, c'est accepter de rompre le cordon ombilical avec la terre ferme et ses facilités de consommation immédiate. Pour le plaisancier, qu'il soit novice préparant sa première boucle Atlantique ou vieux loup de mer habitué aux navigations australes, la question de l’avitaillement dépasse largement le cadre de la simple logistique alimentaire…

L’avitaillement est une équation complexe où s'entremêlent la gestion du poids, l'optimisation du stockage, la conservation des produits frais et, surtout, le maintien du moral des troupes. Un équipage mal nourri est un équipage qui fatigue vite, qui s’agace et qui, in fine, perd en lucidité au moment de prendre des décisions cruciales sur le pont.

La méthode du « menu-type » : Le secret des traversées sereines

Si vous interrogez les navigateurs qui fréquentent les pontons de départ à Las Palmas ou à Lorient, beaucoup vous diront qu’un avitaillement raté commence toujours après s’être lancé dans un supermarché sans un plan de bataille rigoureux. La règle est pourtant simple : le calcul par jour et par personne, multiplié par la durée estimée du trajet, majoré d'une marge de sécurité de 20 à 30 %. Pour une traversée de 20 jours à quatre équipiers, on ne raisonne pas en paquets de pâtes, mais en nombre de repas.

Marc, habitué des convoyages transatlantiques, a une technique infaillible : il conçoit ses menus en fonction de l'état de la mer. On prévoit des repas « de gros temps », simples et riches, que l'on peut préparer en quelques minutes sans risque de se brûler, et des repas de « beau temps » où l'on peut se permettre de cuisiner davantage. Un adulte en mer consomme en moyenne entre 2 500 et 3 000 calories par jour, un chiffre qui peut grimper si les conditions météo se durcissent et que le corps doit lutter contre le froid ou la fatigue. L'astuce consiste à rédiger une fiche de menu sur sept jours, que l'on répète cycliquement, facilitant ainsi le calcul des quantités de riz, de conserves et de protéines nécessaires.

Le défi du frais : gagner la course contre le mûrissement

Le premier tiers d'une longue navigation est souvent marqué par une abondance de produits frais, mais la gestion de ces denrées est un véritable savoir-faire. Avant le départ, il convient bien sûr de consulter attentivement les prévisions météo pour connaître l’état de la mer et le vent que vous allez rencontrer, mais aussi les zones de chaleur ! Une température élevée dans le carré accélère irrémédiablement le mûrissement des fruits et légumes. L'erreur classique consiste à acheter tous ses fruits au même stade de maturité. Il faut choisir au contraire des régimes de bananes encore verts, des tomates dures et des avocats de marbre.

Le stockage des produits frais demande une attention quotidienne. On évite de mélanger les types de fruits car l’éthylène dégagé par certains accélère la dégradation des autres. Les filets suspendus sont préférables pour assurer une ventilation optimale. Pour les légumes racines comme les pommes de terre ou les oignons, l'obscurité et la sécheresse – impossible à trouver sur un bateau - sont de mise. Certains navigateurs n'hésitent pas à traiter leurs œufs à la paraffine ou à les retourner chaque semaine pour prolonger leur conservation sur plusieurs semaines sans réfrigération. Quant à la viande, si le congélateur n'est pas de la partie, la mise sous vide reste la solution reine pour tenir une dizaine de jours en conservant une qualité gustative irréprochable.

Stockage et répartition : Quand l'assiette influence l'assiette du bateau

Un avitaillement pour un mois de mer pour quatre personnes représente un poids considérable, dépassant souvent les 400 à 600 kg si l'on inclut les boissons. Ce poids ne doit pas être négligé car il impacte directement les performances et l'équilibre du navire. Les charges lourdes, comme les packs d'eau et les conserves, doivent être stockées le plus bas possible et le plus près du centre de gravité du bateau. Il est crucial d'éviter d'alourdir les extrémités (pointes avant ou coffres arrière) pour ne pas nuire au passage du bateau dans la vague.

Une autre règle d'or consiste à inventorier précisément chaque rangement. Rien n'est plus frustrant que de devoir vider trois coffres sous les couchettes du carré pour trouver la boîte de pâté égarée alors que le bateau affiche 20 degrés de gîte. La création d'un plan de stockage, idéalement plastifié et affiché près de la cuisine, permet de savoir exactement où se trouve chaque catégorie de produits. Enfin, une attention particulière doit être portée aux emballages. Le carton est l'ennemi du marin : il prend l'humidité, se désagrège et peut transporter des œufs de cafards. Alors, la règle est, là encore, de tout déballer sur le quai et de reconditionner les produits dans des boîtes hermétiques. Marquer les contenus des boites de conserves au marqueur permet de savoir ce qu’on va manger quand les étiquettes finissent – et c’est TOUJOURS le cas – par se décoller dans les cales gorgées d’humidité.

Les erreurs qui plombent le budget et le moral

Le coût d'un avitaillement complet pour une transatlantique est loin d'être anodin. On estime généralement qu'il faut compter entre 15 et 25 euros par jour et par personne pour une alimentation de qualité, soit un budget oscillant entre 1 200 et 2 000 euros pour un équipage de quatre personnes partant pour trois semaines. Vouloir faire des économies de bout de chandelle sur la qualité des produits est souvent un mauvais calcul. Le « craquage » psychologique en mer est souvent lié à une alimentation monotone ou de mauvaise qualité.

Parmi les erreurs fréquentes, on note l'oubli des plaisirs dits « de récompense ». Un bon fromage bien conservé, quelques tablettes de chocolat noir ou des fruits secs sont essentiels pour ponctuer les quarts de nuit. De même, la gestion de l'eau douce est vitale. Si le dessalinisateur offre un confort indéniable, il reste une machine sujette à la panne. Conserver une réserve d'eau en bouteille (environ 1,5 litre par jour et par personne en secours) est une précaution de sécurité élémentaire que tout chef de bord responsable doit imposer.

En fin de compte, réussir son avitaillement, c'est transformer une contrainte logistique en un moment de partage et de plaisir, garantissant que l'aventure reste, jusqu'au bout, une "parenthèse enchantée".

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.