Records de vitesse à la voile et au moteur : a-t-on atteint la limite du possible ?

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

Après le record réalisé sur le tour du monde par Thomas Coville et son équipage, la question revient avec insistance : pourquoi les records absolus de vitesse sur l’eau, à la voile comme au moteur, tiennent-ils depuis plus de 10 ans pour l’un et près d’un demi-siècle pour l’autre ? Ces plafonds historiques sont-ils battables, ou traduisent-ils une limite physique que la mer impose encore à la technologie et aux hommes ?

Après le record réalisé sur le tour du monde par Thomas Coville et son équipage, la question revient avec insistance : pourquoi les records absolus de vitesse sur l’eau, à la voile comme au moteur, tiennent-ils depuis plus de 10 ans pour l’un et près d’un demi-siècle pour l’autre ? Ces plafonds historiques sont-ils battables, ou traduisent-ils une limite physique que la mer impose encore à la technologie et aux hommes ?
Le record de vitesse à la voile est toujours détenu par Paul Larsen depuis en 2012 à bord de Vestas Sailrocket II
Le record de vitesse à la voile est toujours détenu par Paul Larsen depuis en 2012 à bord de Vestas Sailrocket II© Vestas Sailrocket

Records de vitesse sur l’eau : 2012 à la voile, 1978 au moteur… vont-ils tomber un jour ?

Les records fascinent parce qu’ils semblent simples à comprendre. Aller plus vite que les autres, plus vite qu’hier, plus vite que ce que l’on croyait possible. Sur l’eau, pourtant, cette quête se heurte à une réalité beaucoup plus complexe. Car la mer n’est ni une piste, ni un circuit. Elle bouge, absorbe, renvoie, et surtout ne pardonne pas l’erreur.

Depuis 2012, le record absolu de vitesse à la voile reste figé à 65,45 nœuds. Depuis 1978, celui au moteur tient à 511,11 km/h. Deux chiffres, deux disciplines, mais un même constat : malgré des progrès spectaculaires en matériaux, en calculs numériques, en prévision météo et en pilotage, personne n’a réussi à aller plus vite.

La voile : quand la vitesse devient un problème de contrôle

Le 24 novembre 2012, Paul Larsen signe un exploit qui fait date. Sur 500 m, il atteint une moyenne de 65,45 nœuds avec un engin radical, conçu pour un objectif unique : réduire au maximum le contact avec l’eau tout en restant contrôlable. À cette vitesse, la voile ne ressemble plus vraiment à la navigation telle que la connaissent les plaisanciers. Il ne s’agit plus d’optimiser un cap ou une polaire, mais de maintenir un équilibre extrêmement instable entre portance aérodynamique et adhérence hydrodynamique.

Le paradoxe est là. Plus on va vite, moins l’eau devient un support fiable. La moindre oscillation, la moindre variation de pression sous la surface portante peut provoquer une perte de contrôle immédiate. C’est ce mur invisible qui explique en grande partie la longévité du record. La limite n’est plus la puissance du vent ou la surface de voile – en fait une aile -, mais la capacité à garder un engin stable pendant quelques secondes cruciales.

À cela s’ajoute un facteur souvent sous-estimé : la météo. Pour battre un record de vitesse pure, il faut beaucoup de vent, mais pas trop. Il faut de la régularité, une orientation parfaite, une mer quasi lisse sur quelques centaines de mètres. Ces fenêtres existent, mais elles sont rares, imprévisibles, et parfois très courtes. Même avec des outils de prévision marine très fins, la réussite tient souvent à une poignée de minutes exploitables après des semaines d’attente.

Des projets bien réels, mais une équation toujours aussi délicate

L’idée de battre le record de vitesse à la voile de 2012 n’est pas abandonnée. Des équipes travaillent activement sur des concepts nouveaux, notamment autour de la traction par kite, avec l’ambition clairement affichée de dépasser les 70, voire 80 nœuds. Ces projets montrent que la vitesse à la voile n’a pas atteint une impasse technologique. Mais ils rappellent aussi une réalité implacable : chaque tentative dépend d’énormément de facteurs allant de la météo au choix du site et bien sûr de la machine en elle-même.

Battre un record ne consiste pas seulement à aller plus vite une fois. Il faut répéter la performance, la mesurer, l’homologuer, et surtout le faire sans mettre en danger le pilote. C’est précisément ce dernier point qui ralentit considérablement les progrès.

Le moteur : un record d’une autre nature

Le record absolu de vitesse sur l’eau au moteur est d’une autre dimension encore. En 1978, Ken Warby atteint 511,11 km/h à bord d’un hydroplane propulsé par un réacteur. À cette vitesse, l’engin ne navigue plus, il effleure la surface. Le contact avec l’eau se réduit à quelques points d’appui minuscules, et la stabilité dépend d’un équilibre extrêmement fragile entre hydrodynamique et aérodynamique.

Ce record est aussi l’un des plus dangereux du sport mécanique. L’histoire des tentatives de vitesse sur l’eau est marquée par de nombreux accidents mortels. Chaque projet se heurte à un risque humain considérable, qui explique la rareté des tentatives depuis plusieurs décennies. Là où la voile peut encore compter sur une certaine progressivité des essais, le moteur impose une brutalité qui laisse très peu de marge.

Les limites sont bien identifiées : cavitation, ventilation, décrochage aérodynamique, instabilité longitudinale. À plus de 500 km/h, la moindre perturbation devient incontrôlable. Le problème n’est plus d’ajouter de la puissance, mais de réussir à la canaliser sur un support liquide qui se comporte presque comme un gaz.

Des tentatives existent, mais à quel prix ?

Malgré tout, certains projets continuent de s’organiser. Ils avancent lentement, méthodiquement, avec une approche très proche de l’ingénierie aéronautique. Chaque détail est analysé, simulé, testé. Mais la question centrale demeure : le jeu en vaut-il la chandelle ? Le risque humain, financier et technique est tel que peu d’équipes peuvent s’engager durablement dans une tentative crédible.

Contrairement à la voile, où les innovations issues de la course au large irriguent ensuite la plaisance et le nautisme professionnel, la vitesse extrême au moteur reste un domaine très isolé. Elle ne bénéficie que marginalement à l’industrie dans son ensemble, ce qui limite mécaniquement les investissements.

Lequel tombera en premier ?

Si l’on se place sur un horizon réaliste, le record à la voile semble aujourd’hui le plus accessible. Les projets sont actifs, les sites sont identifiés, les compétences météo et techniques progressent encore. Il ne s’agit pas de savoir si l’on peut aller plus vite, mais si l’on peut le faire de manière suffisamment maîtrisée pour que le record soit validé.

Le record moteur, lui, reste un sommet beaucoup plus solitaire. Il pourrait tomber, mais au prix d’une rupture majeure, soit technologique, soit conceptuelle, soit dans la manière d’aborder la sécurité.

Au fond, ces records qui tiennent depuis si longtemps racontent surtout une chose : sur l’eau, la vitesse n’est jamais une simple affaire de puissance. Elle est une négociation permanente avec un milieu instable, exigeant, parfois hostile. Et tant que cette négociation n’aura pas trouvé un nouvel équilibre, certains chiffres continueront de résister au temps, comme des bornes posées par la mer elle-même.

Avant de partir en mer, pensez à consulter les prévisions météo sur METEO CONSULT Marine.

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.