
Ils ne sont plus qu’à une étape du mythe. Après 3 500 milles avalés depuis Le Cap, la flotte de la Mini Globe Race a rallié Recife, sur la côte brésilienne, au terme d’une traversée de l’Atlantique Sud tout sauf tranquille. Ce qui devait ressembler à une descente sous les alizés s’est transformé en un concentré de mer croisée, de chaleur étouffante, de duels tactiques et de longues heures face à soi-même.
Et au bout de cette route, un nom revient encore : Renaud Stitelmann.
Renaud Stitelmann, le métronome suisse
Premier à couper la ligne à Recife le 30 janvier à 09h29 UTC, Renaud Stitelmann, skipper de Capucinette (#28 / CH), boucle cette étape en 25 jours, 21 heures, 29 minutes et 23 secondes. Une moyenne de 5,63 nœuds et 135 milles parcourus chaque jour. Depuis le départ d’Antigua, il affiche 21 600 milles au compteur en 164 jours, à 5,49 nœuds de moyenne. Des chiffres impressionnants pour un mini-voilier de 5,8 m construit… dans son jardin. Son plus proche rival, Dan Turner (Immortal Game #05 / AUS), n’a jamais réellement lâché prise. Arrivé quelques heures plus tard à Recife, il pointe à 3 jours et 2 heures au classement général. Plus loin, la bataille reste vive entre Keri Harris, Pilar Pasanau et les autres prétendants. La question flotte désormais dans les esprits : Renaud peut-il conserver son avance sur les 2 500 milles restants ? Les voiles ont souffert. Le pot au noir reste imprévisible. Les débris charriés par l’Amazone constituent une menace invisible. Rien n’est joué.
Une course en deux tempos
En quittant Sainte-Hélène, la flotte s’est scindée en deux dynamiques distinctes. À l’avant, la tension stratégique était permanente. Renaud et Dan ont navigué bord à bord, rarement séparés de plus de 20 à 30 milles. Renaud optimisait la répartition des poids et sa veille, Dan se concentrait avant tout sur la préservation du bateau et du skipper. Deux philosophies, un même objectif.
Derrière eux, Pilar Pasanau (Peter Punk #98 / ES) et Jakub Ziemkiewicz (Bibi #185 / IE) ont livré un duel méthodique. Jakub, confronté à un logement de dérive fissuré, a privilégié l’intégrité de son bateau, fidèle à une approche conservatrice inspirée par Bernard Moitessier. Pilar, plus offensive, a grignoté mille après mille. Plus en arrière encore, le match entre Keri Harris (Origami #47 / UK) et Eric Marsh (Sunbear #79 / AUS) a animé les vacations radio. Les deux skippers ont échangé les positions à plusieurs reprises, sous des températures dépassant 33 °C dans les cabines. Navigation au vent arrière, chaleur accablante, mer croisée : la fatigue s’accumule, mais l’esprit de compétition demeure intact. À l’arrière, Josh Kali (Skookum #157 / US) a choisi une route plus nordique, acceptant quelques milles supplémentaires pour gagner en confort grâce à un courant favorable. Il affiche la moyenne la plus modeste de l’étape, 4,47 nœuds, mais savoure ses derniers jours d’isolement océanique avec philosophie.

28 000 milles autour du monde… sur 19 pieds
La McIntyre Mini Globe Race est une première mondiale. 28 000 milles en solitaire autour du globe sur des voiliers de 19 pieds en contreplaqué, construits artisanalement selon les règles de la classe ALMA Globe 580. Onze marins, aux profils radicalement différents, ont osé défier les sceptiques. Don McIntyre, l’architecte de cette aventure, voit s’achever la trilogie entamée avec le Golden Globe et l’Ocean Globe. Pour lui comme pour les participants, cette course dépasse le cadre sportif. C’est l’aboutissement de 5 ans de préparation, parfois vécus comme un rêve, parfois comme un pari insensé. À Recife, l’émotion est palpable. Certains parlent déjà du blues d’après-aventure alors que l’épreuve n’est pas terminée. Les bières fraîches partagées sur le ponton contrastent avec les semaines de solitude. Le Carnaval brésilien offre une parenthèse colorée avant le dernier grand saut vers les Caraïbes.
L’ombre de TREKKA et l’héritage de John Guzzwell
Cette course fait écho à une autre époque. Il y a 70 ans, John Guzzwell accomplissait un tour du monde sur son voilier de 20 pieds, Trekka. Aujourd’hui, l’un des bateaux engagés porte ce nom en hommage à cette aventure pionnière.
John Guzzwell incarne cette idée simple et puissante : l’exploration n’est pas une question de taille ou de budget, mais de détermination. La Mini Globe Race s’inscrit dans cette lignée.
Dernier acte : cap sur Antigua
Le 19 février à midi, heure locale, la flotte repartira de Recife pour la dernière étape vers la National Sailing Academy d’Antigua. 2 500 milles vers le nord, avec en ligne de mire les calmes équatoriaux, les courants contraires et des vents de face potentiellement piégeux.
Ce sera l’examen final pour des bateaux déjà éprouvés et pour des marins qui commencent à mesurer l’ampleur de ce qu’ils ont accompli. L’océan a testé le matériel, les stratégies et les nerfs. Il reste une dernière confrontation avant que cette première course autour du monde d’Antigua n’entre définitivement dans l’histoire.
À Recife, la fête bat son plein. Mais dans les esprits, la ligne d’arrivée est déjà tracée. Encore 2 500 milles. Encore quelques semaines. Et une page majeure de la course au large amateur s’écrira, loin des budgets démesurés, au plus près de l’essence même de l’aventure maritime.
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