Lithium à bord : entre révolution énergétique et spectre de l’incendie

Equipements
Par Mark Bernie

Les batteries au lithium ont révolutionné notre manière de naviguer en offrant autonomie et puissance. Mais, elles ont aussi leurs défauts qui peuvent être dangereux. Alors, on passe au lithium ou pas ?

Les batteries au lithium ont révolutionné notre manière de naviguer en offrant autonomie et puissance. Mais, elles ont aussi leurs défauts qui peuvent être dangereux. Alors, on passe au lithium ou pas ?

Le silence est devenu le nouveau luxe en mer. Finis les ronronnements incessants du groupe électrogène au mouillage pour alimenter le dessalinisateur ou la machine à expresso. Depuis quelques années, une révolution silencieuse a envahi nos cales : la batterie au lithium. Il est devenu rare aujourd’hui de croiser un voilier de grand voyage ou une unité à moteur de prestige qui ne soit pas équipé de cette technologie offrant une densité énergétique exceptionnelle. Pourtant, derrière la promesse d'une autonomie sans fin, un débat enflamme les pontons et les bureaux des assureurs. Le lithium est-il une bombe à retardement sous nos couchettes ou un allié injustement décrié ? Entre les fantasmes liés aux incendies spectaculaires et la réalité technique, il est temps de faire le point avec la rigueur de l'expert et le recul du marin.

La fin du plomb et l’avènement du LiFePO4

Pour comprendre le débat, il faut d’abord dissiper un malentendu technique majeur. Lorsque l’on parle de danger d'incendie, le grand public a souvent en tête les images de smartphones ou de voitures électriques en proie à des flammes impossibles à éteindre. Or, la chimie utilisée dans le nautisme, le Lithium Fer Phosphate (LiFePO4), est structurellement bien plus stable que le Lithium-Ion Cobalt de nos appareils nomades. Le risque d'emballement thermique, ce point de non-retour où la batterie produit sa propre chaleur et s'embrase, est quasi nul avec le LiFePO4 dans des conditions normales d'utilisation. Cependant, comme le souligne un expert maritime indépendant que nous avons interrogé, le danger ne vient pas de la cellule elle-même, mais de son environnement. Un court-circuit sur une batterie capable de délivrer une intensité phénoménale en quelques secondes peut transformer un câble sous-dimensionné en un filament incandescent plus rapidement qu’il ne faut pour crier « au feu ».

Le rôle crucial du BMS : le chef d’orchestre de votre sécurité

Si la batterie est le cœur du système, le BMS (Battery Management System) en est le cerveau et le gardien. Un système lithium sans un BMS de haute qualité, capable de couper la charge ou la décharge au moindre signe de faiblesse, est une hérésie technique. Les professionnels du nautisme sont catégoriques : la sécurité repose sur la capacité du système à s’isoler automatiquement. Un bon BMS doit surveiller la tension de chaque cellule, mais aussi et surtout la température. En cas de surchauffe due à une charge trop rapide ou à un environnement de cale mal ventilé, le système doit pouvoir déconnecter les batteries avant que les dommages ne deviennent irréversibles. C’est ici que le bât blesse souvent sur les installations « maison » ou les kits bon marché achetés sur internet, où les composants de sécurité sont parfois sacrifiés sur l'autel de l'économie.

La ventilation et le confinement : des points trop souvent négligés

L'un des principaux retours d'expérience des experts en sinistres concerne l'emplacement des parcs de batteries. Contrairement aux anciennes batteries au plomb qui dégageaient de l'hydrogène lors de la charge, le lithium est étanche. Pour autant, il redoute la chaleur. Installer un parc lithium dans un coffre moteur exigu, où la température peut grimper en flèche lors d'une longue navigation au moteur par mer calme, est une erreur stratégique. Une ventilation forcée ou, au minimum, un espace de circulation d'air suffisant est indispensable pour garantir la longévité et la sécurité du système. De plus, la fixation doit être irréprochable. Dans une mer formée, si une batterie de trente kilos se désolidarise de son support et vient sectionner un jeu de barres ou un câble de forte section, l'arc électrique généré est capable de percer une coque en aluminium ou d'enflammer un composite en quelques instants.

Ce que votre assureur exige réellement en 2026

Le temps de la tolérance administrative est révolu. Les assureurs, échaudés par quelques sinistres coûteux, sont devenus extrêmement pointilleux. Aujourd'hui, posséder des batteries lithium sans pouvoir présenter un dossier de conformité complet est le meilleur moyen de se voir refuser toute indemnisation en cas de sinistre, même si celui-ci n'est pas lié aux batteries. Les experts recommandent de conserver précieusement trois documents essentiels. D'abord, la facture d'installation par un professionnel certifié, prouvant que le dimensionnement des câbles et des protections (fusibles de type T ou ANL) est adéquat. Ensuite, le certificat de conformité CE des batteries et du BMS. Enfin, un schéma électrique à jour montrant l'intégration du parc lithium avec les sources de charge : alternateurs, panneaux solaires et chargeurs de quai.

La nécessité d’une approche globale de la charge

Un autre point de friction majeur réside dans la compatibilité des sources de charge. Brancher un alternateur standard sur un parc lithium sans régulateur externe ou convertisseur DC/DC, c’est condamner l’alternateur à la surchauffe, car le lithium « absorbe » tout ce qu’on lui donne sans la résistance interne du plomb. C'est l'anecdote que nous racontait récemment Luc, un skipper professionnel en route pour un tour du monde. Au large des Canaries, son alternateur a littéralement fondu, dégageant une fumée noire inquiétante dans le carré, simplement parce que le régulateur n'était pas adapté au débit constant exigé par son nouveau parc lithium.

Un choix raisonné pour une navigation sereine

En définitive, le lithium à bord n'est pas plus dangereux qu'un réservoir de gasoil ou une bouteille de gaz, à condition d'être traité avec le respect dû à sa puissance. La dangerosité réside dans l'approximation. Pour le plaisancier averti, le passage au lithium doit s'accompagner d'une mise à jour globale du réseau électrique. Il ne s'agit pas d'un simple remplacement  de batteries, mais d'une réflexion sur la protection, la section des câbles et la communication entre les appareils. En respectant une grille de conformité stricte et en s'entourant de professionnels pour la mise en service, le gain en confort et en poids devient un atout indéniable qui transforme l'expérience de la croisière hauturière. La mer reste un environnement exigeant où l'erreur pardonne peu, et l'électricité, bien que de plus en plus présente, ne déroge pas à cette règle séculaire.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.