
Une aventure que beaucoup jugeaient impossible
Il y a un an, le 23 février 2025, quinze marins quittaient Antigua à bord de leurs ALMA Class Globe 580, de minuscules voiliers en contreplaqué de 19 pieds, construits pour la plupart par leurs soins. L’idée semblait presque irréaliste : faire le tour de la planète, en solitaire, sur des bateaux plus courts qu’un semi-rigide familial. Depuis, trois concurrents ont abandonné pour raisons financières, un autre pour raison de santé. Ils sont onze à pouvoir encore rêver de boucler la circumnavigation. Derrière eux, des escales exotiques, des moments de peur, des réparations improvisées au large, et une rivalité sportive étonnamment serrée pour une flotte aussi réduite. Quelques jours à peine séparent les leaders.
Recife, un départ chargé d’émotion
Le départ brésilien, orchestré par la Fédération de voile du Pernambouc, s’est déroulé dans des conditions légères mais impeccables. Atmosphère électrique, public enthousiaste, et un sentiment très clair : quelque chose d’important se jouait. Les équipes locales de la marina de Recife ont accueilli la flotte comme une famille. Les organisateurs parlent déjà d’un retour en 2029. Les marins, eux, avaient le regard tourné vers l’Atlantique. Une dernière photo de groupe avant le grand saut. Ce qui avait commencé comme une aventure individuelle est devenu une fraternité indestructible.
Une bataille tactique dès les premières heures
À peine 24 heures après le départ, la course a pris une tournure inattendue. Le Britannique Keri Harris (Origami) et l’Allemand Christian Sauer (Argo) ont tenté un pari audacieux : s’éloigner des côtes pour aller chercher davantage de courant et de vent. Le reste de la flotte a choisi une route plus prudente, au plus près du littoral, dans des vents faibles mais mieux orientés. Quatorze heures plus tard, le verdict tombait : Harris accusait déjà 40 milles de retard. Pendant ce temps, l’Espagnole Pilar Pasanau (Peter Punk) prenait la tête pour la première fois depuis le départ du tour du monde. Elle l’avait annoncé : elle voulait briller sur cette étape. Elle tient parole. Tous, ou presque, rêvent aussi de devancer le Suisse Renaud Stitelmann (Capucinette), vainqueur de chaque étape jusque-là. Le suspense est total.
Le défi final : les pièges de l’Atlantique
Si les premières 24 heures ont été clémentes, la suite s’annonce autrement plus complexe. Les marins devront traverser les zones de calmes équatoriaux, composer avec les puissants courants, éviter les troncs d’arbres charriés par l’Amazone et gérer des vents souvent de travers, voire défavorables, à l’approche d’Antigua. Les voiles sont fatiguées, brûlées par des mois de soleil. Les bateaux, eux, ont prouvé leur robustesse. L’Américain Eric Marsh (Sunbear) a accepté une pénalité de 48 heures pour avoir installé une grand-voile neuve avant le départ. D’autres ont choisi de partir avec leur jeu de voiles usé, misant sur la résistance du matériel. Pari audacieux, mais cohérent dans l’esprit brut et minimaliste de cette course.
La vraie épreuve : mentale
Au-delà de la performance pure, c’est la dimension psychologique qui marque cette édition. Après le passage du cap de Bonne-Espérance et l’arrivée au Cap, plus de la moitié de la flotte a traversé une phase sombre. Doute, fatigue accumulée, remise en question. Un tour du monde en solitaire transforme irrémédiablement ceux qui s’y confrontent. Les marins le disent sans emphase : leur vie a changé. Ils se redéfinissent en mer. La Mini Globe Race n’est pas seulement une compétition. C’est une expérience radicale, presque initiatique. Une navigation dépouillée, sans luxe, sans assistance, où chaque décision compte et où l’erreur se paie immédiatement.
Antigua en ligne de mire
Il reste 2 300 milles. Quelques jours, peut-être deux semaines selon les conditions. Rien n’est joué. Dans ces petits voiliers de 5,80 m, l’Atlantique paraît immense. Mais l’objectif est clair : revenir là où tout a commencé. Quand ils franchiront la ligne à Antigua, ce ne sera pas seulement la fin d’une course. Ce sera l’aboutissement d’un pari que beaucoup considéraient comme déraisonnable. Et pour ces onze marins, ce ne sera sans doute jamais vraiment terminé. On ne referme pas un tour du monde en solitaire comme on referme un carnet de bord.
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