Le retour sur la terre ferme : cet archipel inconnu où l'amarrage est parfois douloureux

Culture nautique
Par Virginie Lepoutre

Le sillage se referme, l’étrave pointe à nouveau vers le ponton de départ et, soudain, le voyage s’arrête. Pour beaucoup de navigateurs, boucler un tour de l’Atlantique ou du monde de plusieurs années est l’aboutissement d’une vie. Et le retour une étape essentielle qui a souvent été négligée…

Le sillage se referme, l’étrave pointe à nouveau vers le ponton de départ et, soudain, le voyage s’arrête. Pour beaucoup de navigateurs, boucler un tour de l’Atlantique ou du monde de plusieurs années est l’aboutissement d’une vie. Et le retour une étape essentielle qui a souvent été négligée…
Le skipper de MACIF Santé Prévoyance Charlie Dalin (FRA) de retour aux Sables d'Olonne, il remporte le Vendée Globe 2024-2025
Le skipper de MACIF Santé Prévoyance Charlie Dalin (FRA) de retour aux Sables d'Olonne, il remporte le Vendée Globe 2024-2025© Mark Lloyd / Alea

Le choc thermique social : quand le récit se heurte au silence

Le premier paradoxe du retour est celui de la communication. Le navigateur revient riche de milliers d’anecdotes, de tempêtes surmontées et de rencontres au bout du monde. Pourtant, il se rend vite compte que son entourage, resté à terre, n'a que peu de place pour ces récits. Si les amis s'émerveillent au début, le quotidien reprend vite ses droits. Ce décalage est souvent vécu comme une blessure. On se retrouve à parler de la hausse du prix du carburant ou de la dernière série à la mode, alors qu'on a encore le sel sur la peau et le rythme des quarts en tête.

Certains choisissent alors des stratégies de décompression pour ne pas « redescendre » trop brutalement, comme l’écriture d’un livre, la tenue d’un blog ou la réalisation d’un film. C’est une manière de prolonger l’aventure et de partager ces moments incroyables. Étonnamment, dans ce grand chamboulement, ce sont les enfants qui font preuve de la plus grande agilité. Devenus marins en quelques jours au départ, ils redeviennent terriens encore plus vite au retour, retrouvant leurs habitudes avec une gourmandise qui peut parfois dérouter leurs parents, pour qui le processus est bien plus lent et parfois douloureux.

Le défi professionnel : transformer la parenthèse en tremplin

Pour les actifs qui ont mis leur vie professionnelle entre parenthèses, la question de la reprise est centrale. Le salarié ayant bénéficié d'un congé sabbatique retrouve légalement son poste ou un équivalent, ainsi que son salaire. Mais après une ou deux années de liberté totale, retrouver un bureau, des horaires fixes et une hiérarchie peut provoquer un véritable sentiment d'aliénation. Pour ceux qui étaient à leur compte, il faut souvent reconstruire une clientèle ou une patientèle que l'on avait confiée à un remplaçant ou gérée à distance par télétravail.

Cependant, l'expertise acquise en mer est un atout sous-estimé. Un skipper qui a géré son bateau pendant deux ans a développé des compétences en gestion de crise, en autonomie technique et en prise de décision rapide. Dans le milieu du nautisme, on constate que de plus en plus de navigateurs transforment cette expérience en une nouvelle carrière. L'important est de ne pas voir ces années comme un "trou" dans le CV, mais comme une formation intensive à la résilience. La difficulté majeure reste de prendre la décision de "remonter dans le train" professionnel après avoir goûté à l'indépendance absolue.

Le syndrome de la cage : réapprendre à vivre entre des murs

Physiquement, le retour à terre est un choc sensoriel. En mer, l'horizon est la seule limite ; à terre, tout est cloisonné. De nombreux navigateurs témoignent d'une sensation d'oppression dans leur propre maison. Pour pallier ce manque, certains optent pour une transition douce : le mode de vie "6/6". Cette solution, plébiscitée par de nombreux retraités mais aussi par certains indépendants, consiste à vivre six mois à terre et six mois sur le bateau. Cela permet de conserver un pied-à-terre pour profiter de la famille et de la vie culturelle tout en gardant une échappatoire maritime.

Ceux qui vendent tout pour rentrer définitivement doivent aussi faire face à la gestion de l'imprévu matériel. Sur un bateau, on apprend à tout réparer soi-même, de la mécanique diesel au dessalinisateur. À terre, la dépendance aux services extérieurs peut être frustrante. Pour réussir son retour, il faut accepter que la "maison-bateau" irréprochable que l'on a entretenue pendant des mois ne soit plus notre centre de gravité. Certains trouvent des solutions alternatives, comme de garder l’habitude de consulter son appli météo, non plus pour planifier une traversée, mais pour maintenir ce contact avec la nature…

Vers une nouvelle navigation intérieure

Le retour d'une grande croisière n'est pas une fin en soi, mais le début d'une nouvelle navigation, plus intérieure celle-ci. Le vrai coût d'un tel voyage ne se chiffre pas seulement en euros entre l'achat et la revente du bateau. Il se mesure à la transformation profonde de l'individu. Pour que l'atterrissage soit réussi, il faut l'anticiper avec la même rigueur que la préparation du bateau. Accepter que le retour soit une étape à part entière, avec ses zones de calme et ses grains, est la clé pour que cette parenthèse enchantée reste un souvenir moteur plutôt qu'une nostalgie paralysante. Après tout, comme le disent souvent les navigateurs rencontrés aux Antilles, le plus dur n'est pas de partir, mais de savoir revenir sans se perdre en chemin.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
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METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.