
Quand la performance fait tomber les derniers doutes
En course au large, une chose ne se discute jamais très longtemps : le chronomètre. Et ces dernières années, il a cessé d’alimenter le débat sur la légitimité des femmes. Sur le dernier Vendée Globe, la Suissesse Justine Mettraux termine dans le top 10, signant le meilleur temps féminin jamais enregistré sur l’épreuve. Derrière elle, Clarisse Crémer confirme qu’une femme peut enchaîner les grandes campagnes IMOCA avec le même niveau d’exigence et de fiabilité que les meilleurs.
Ces classements ne sont pas des symboles. Ils traduisent des saisons complètes, des milliers de milles accumulés, des projets menés sur la durée. En solitaire, sans équipage ni assistance, la mer ne corrige personne. Elle valide ou elle sanctionne. Et elle valide désormais des trajectoires féminines au plus haut niveau.
Florence Arthaud, une victoire fondatrice... et longtemps isolée
Pour comprendre la portée du moment actuel, il faut revenir à une image qui n’a rien perdu de sa force : Florence Arthaud remportant la Route du Rhum en 1990. Ce jour-là, elle ne gagne pas « chez les femmes ». Elle gagne tout court. À armes égales, face aux meilleurs marins de son époque.
Cette victoire ouvre une brèche immense, mais elle ne suffit pas à transformer durablement le système. Pendant de longues années, la course au large reste un monde où l’accès au meilleur bateau, aux budgets solides et aux réseaux conditionne presque tout. Or, sans projet structuré, il est difficile d’accumuler de l’expérience, et sans expérience, encore plus difficile d’obtenir un projet. Beaucoup de navigatrices talentueuses se heurtent à ce plafond invisible.
Un changement de fond, pas seulement de façade
Ce qui évolue aujourd’hui dépasse la seule question du palmarès. La course au large moderne est devenue une discipline collective, où la performance se construit autant à terre qu’en mer. Les équipes techniques, les directions de projet, l’ingénierie, la préparation physique et mentale jouent un rôle central. La féminisation progresse aussi dans ces sphères longtemps restées très masculines.
Dans la classe IMOCA, cette évolution est désormais assumée comme un enjeu structurel. L’objectif n’est plus uniquement de voir des femmes sur la ligne de départ, mais de leur permettre d’accéder à toutes les strates du projet sportif, y compris là où se prennent les décisions et où se conçoit la performance. C’est un levier essentiel pour inscrire les carrières dans la durée et éviter que chaque génération reparte de zéro.
Route du Rhum et Vendée Globe, deux terrains d’affirmation
La Route du Rhum et le Vendée Globe sont les deux courses les plus médiatisées du calendrier. Elles n’imposent pas les mêmes logiques, mais jouent un rôle complémentaire dans cette transformation. La transat permet parfois un basculement spectaculaire, une victoire ou un coup d’éclat qui marque les esprits. Le tour du monde, lui, installe une crédibilité sur le long terme. Qualification, fiabilité, gestion de l’usure, résistance mentale : rien n’y est improvisé.
Quand une skippeuse boucle un Vendée Globe, et plus encore quand elle se classe aux avant-postes, ce n’est plus un événement exceptionnel. C’est la démonstration d’un professionnalisme abouti, comparable à celui de n’importe quel concurrent.
Des freins qui subsistent, mais qui reculent
Les obstacles n’ont pas disparu. Ils sont souvent plus discrets : orientation des parcours, accès différencié aux opportunités, nécessité de concilier des trajectoires personnelles et sportives très exigeantes. La course au large reste un milieu où le temps de mer compte énormément, et où les carrières se construisent tôt.
Mais ces freins reculent à mesure que les modèles se multiplient. Voir des femmes diriger des projets, mener des équipes, encaisser les échecs et rebondir change profondément la perception du métier. Cela ouvre aussi des perspectives nouvelles pour toute la filière nautique, bien au-delà des seules lignes de départ.
Un bénéfice collectif, sportif et culturel
L’essor des femmes en course au large est d’abord une bonne nouvelle sportive. Plus de talents, plus de diversité de parcours, plus de concurrence, c’est un niveau général qui s’élève. C’est aussi un atout pour l’industrie nautique, qui élargit son vivier de compétences et renouvelle ses façons de travailler.
Mais l’impact le plus durable est peut-être ailleurs. Pour les petites filles, voir des femmes traverser les océans en solitaire transforme un rêve lointain en possibilité concrète. Pour les petits garçons, grandir avec ces images ancre une évidence : la maîtrise, l’engagement et la performance n’ont pas de genre. La mer, elle, n’en a jamais eu. La course au large commence enfin à s’en souvenir pleinement.
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