Certaines régates ne se gagnent pas – uniquement – en passant la ligne d’arrivée en tête. C’est le cas de la dernière course à laquelle ont participé Nicolas Navarro, Olivier de Roffignac et quelques autres membres de l’équipe Pantaenius fin juin à Groix. Autour de l’île mythique, les équipages doivent, pour l’emporter, également cuisiner en mer, lancer une touline avec précision et maîtriser l’art délicat de la godille. Derrière son apparente fantaisie, cette régate organisée chaque dernier week-end de juin défend une certaine vision de la plaisance : ouverte, intergénérationnelle et capable de faire naviguer ensemble des bateaux et des marins aussi différents que possible…

Sur la plage des Grands Sables, les équipiers attendent le signal du départ avec une impatience difficile à dissimuler. Devant eux, leurs voiliers sont au mouillage. Pour les rejoindre, chacun a choisi son embarcation : paddle, kayak, annexe légère ou, pour les plus téméraires, simple maillot de bain. Lorsque le départ est donné, la scène évoque moins une régate classique qu’un mélange de départ des 24 Heures du Mans et de compétition de sauvetage côtier. Les concurrents s’élancent sur le sable, mettent leur embarcation à l’eau ou plongent directement, puis rejoignent leur bateau. Une règle demeure intangible : personne ne peut relever l’ancre avant que l’équipier envoyé à terre ne soit remonté à bord. Quelques minutes plus tard, les mouillages remontent dans un grand désordre organisé. Les voiles se hissent, les premiers choix tactiques apparaissent et la flotte s’étire progressivement devant la côte orientale de Groix. La Rubi’s Cup peut commencer.
Une régate qui refuse de se prendre trop au sérieux
Créée en mémoire de Bernard Rubinstein, figure historique de la presse nautique française décédée en 2020, la Rubi’s Cup se déroule à Groix depuis 2022. Elle est organisée avec le Club nautique de Groix et rassemble chaque année, à la fin du mois de juin, une flottille volontairement hétéroclite. Le principe est simple en apparence : effectuer un parcours autour de l’île. Mais la course autour de Groix ne constitue qu’une partie de l’épreuve. Pour prétendre à la victoire finale, les équipages doivent aussi être capables de faire… bien plus ! Autrement dit, le meilleur régatier n’est pas nécessairement le grand vainqueur.
Cette mécanique donne immédiatement le ton. Nous ne sommes pas ici face à une énième régate de propriétaires attachés à la seule performance de leur bateau, ni à un simple rassemblement de passionnés dans lequel le classement serait purement symbolique. Non : la compétition est bien réelle et même acharnée. Les départs se préparent, les réglages sont discutés, les options tactiques peuvent coûter plusieurs places et on fait tout pour ne pas être dépassé… par qui que ce soit ! Mais cette recherche de la performance n’est jamais dissociée de l’équipage, de la débrouillardise et d’un certain sens de la fête maritime. L’édition 2026, organisée du 26 au 28 juin en partenariat avec Pantaenius, affichait complet avant même le début de l’été. La capacité d’accueil avait été fixée à 40 bateaux, seuil correspondant aux possibilités du bassin de Port-Tudy. Une liste d’attente avait même dû être ouverte. Les bateaux présents, allant du petit Beluga au Boreal 47.2 montrent l’éclectisme des participants.

À Groix, les différences de bateaux deviennent une richesse
Dans de nombreuses compétitions nautiques, les voiliers sont regroupés par classes, par tailles ou par jauges afin de réduire autant que possible les écarts de performance. Ici, c’est la diversité qui fait au contraire partie du spectacle. Un petit voilier ancien en bois peut partager le même plan d’eau qu’un croiseur moderne en aluminium conçu pour la grande navigation. Les équipages familiaux côtoient des régatiers expérimentés, des voyageurs au long cours, des plaisanciers du week-end et parfois des professionnels du nautisme. Cette diversité oblige naturellement à distinguer le classement en temps réel du classement compensé. Le premier récompense le bateau qui franchit la ligne en tête. Le second applique un coefficient lié aux caractéristiques et au potentiel théorique de chaque voilier, afin de comparer des unités qui ne disposent ni de la même longueur, ni du même déplacement, ni de la même surface de voilure. La jauge ne supprime jamais complètement les différences. Elle permet toutefois à un bateau plus ancien ou plus lent de défendre ses chances grâce à une navigation propre, à de bons choix tactiques et à un équipage efficace.
Mais à Groix, le classement compensé lui-même ne suffit pas à départager les concurrents. La régate reine est intégrée à un ensemble plus vaste, dans lequel le cuisinier, le lanceur de touline ou le spécialiste de la godille peut devenir aussi précieux – même plus - que le barreur. C’est probablement ce qui explique l’attachement des équipages à l’événement. Chacun peut y trouver une manière de contribuer… et d’offrir la victoire à son équipage selon ses compétences.
Une cuisine installée dans un bateau qui gîte
Avant le départ, chaque équipage reçoit un panier de produits avec une mission : préparer un plat pendant la navigation et le présenter au jury après l’arrivée. L’exercice paraît simple. Il est, en réalité, assez exigeant. Cuisiner dans la cuisine d’un voilier en course suppose de composer avec la gîte, les mouvements de la mer, le manque de place et les changements d’allure. Les ingrédients doivent être rangés pour ne pas traverser le carré au premier virement. Les casseroles doivent rester calées. Les couteaux exigent une attention particulière et le cuisinier doit parfois interrompre une préparation pour participer à une manœuvre. L’épreuve révèle ainsi une compétence familière aux navigateurs hauturiers : savoir produire un repas correct dans un environnement mobile, humide et contraint.
Sur un bateau, l’alimentation est tout sauf un détail. Elle agit sur la fatigue, le moral et la cohésion de l’équipage. Après plusieurs jours de mer, un plat chaud réussi peut transformer l’atmosphère du bord. Inversement, une cuisine mal organisée, des réserves difficiles d’accès ou des menus inadaptés peuvent rapidement devenir une source de tension. La Cooking Cup transpose cette réalité dans un format ludique. Lors de l’édition 2026, les paniers ont été distribués dès 8 heures le samedi matin. La dégustation était prévue à 17 heures, après le retour de la flotte et l’épreuve de lancer de touline.
Le résultat ne dépend donc pas seulement du talent culinaire du cook. Il faut gérer le temps, l’état de la mer et le programme sportif. Certains bateaux choisissent de cuisiner avant que les conditions ne se dégradent. D’autres attendent une allure plus stable. Les plus organisés répartissent les rôles dès le départ… À l’arrivée, les assiettes témoignent d’une inventivité qui contraste avec l’exiguïté des cuisines utilisées pour les préparer.

La touline, ce petit objet que tout marin devrait savoir lancer
Après la course et la cuisine vient le lancer de touline. La touline est une ligne légère dont l’extrémité lestée permet d’envoyer une aussière à terre ou vers un autre bateau. Le geste paraît élémentaire jusqu’au moment où il faut atteindre une cible située à plusieurs mètres, avec du vent et sous le regard des autres équipages. Certains concurrents utilisent une technique impeccable, construite par des années de pratique portuaire. D’autres découvrent que la touline possède une étonnante capacité à retomber juste devant leurs pieds, à partir de côté ou à s’emmêler au moment le moins opportun… Derrière son aspect spectaculaire, l’exercice rappelle une compétence concrète. Une touline correctement lovée et bien lancée facilite une prise de coffre, un passage d’amarre ou une manœuvre d’assistance. Mal préparée, elle devient inutilisable.
La compétition remet ainsi au premier plan un savoir-faire marin parfois négligé sur les bateaux modernes, où les équipements électroniques et les propulseurs d’étrave peuvent donner l’impression que la manœuvre dépend essentiellement de la technologie. À Groix, quelques mètres de cordage ont suffi à de nombreux équipages pour rappeler le contraire.
La godille, ultime juge de paix
Le dimanche matin, la godille clôt traditionnellement les épreuves sportives. Le principe consiste à propulser une embarcation avec un seul aviron placé dans une dame de nage à l’arrière. Par un mouvement en forme de huit, le godilleur crée alternativement une poussée de chaque côté de la pelle. Lorsqu’elle est maîtrisée, la technique paraît presque sans effort. L’embarcation avance régulièrement tandis que le rameur conserve une position relativement stable. Lorsqu’elle ne l’est pas, la scène devient plus incertaine : l’annexe zigzague, tourne sur elle-même ou refuse obstinément de suivre la direction souhaitée. Là encore, les niveaux sont très disparates. Les novices absolus affrontent des marins capables de transformer une petite annexe en véritable embarcation de course.
La godille conserve pourtant une utilité réelle. Silencieuse, simple et indépendante de tout moteur, elle permet de déplacer une annexe sans carburant ni batterie. Elle exige peu de matériel, mais beaucoup de coordination. À l’heure où les plaisanciers cherchent à limiter les équipements, les consommations et les pannes possibles à bord, cette technique ancienne retrouve même une certaine modernité. Elle correspond surtout parfaitement à l’esprit de cette régate si particulière : valoriser les gestes marins plutôt que la puissance des équipements.

Groix avant la grande vague estivale
Le choix de Groix contribue largement à l’identité de l’événement. Située face à Lorient, l’île reste habitée et active toute l’année. Port-Tudy constitue à la fois son principal port, son point d’arrivée depuis le continent et l’un de ses lieux de vie les plus animés. La capacité limitée de son bassin explique aussi le nombre restreint d’inscriptions à la Rubi’s Cup. À la fin du mois de juin, les visiteurs et les résidents secondaires ont déjà commencé à revenir, mais l’île n’a pas encore atteint la fréquentation des grandes vacances. Cette période intermédiaire permet de retrouver une Groix vivante sans qu’elle soit entièrement absorbée par la saison touristique.
Le rassemblement commence dès le vendredi, avec l’arrivée progressive des concurrents. Les pontons deviennent un inventaire flottant de la plaisance française. On observe les bateaux voisins, on retrouve d’anciens équipiers et l’on compare les traversées depuis Lorient, Port-Louis, le golfe du Morbihan ou les ports de Bretagne Sud. Le briefing est officiellement consacré à la sécurité, au parcours et aux horaires. Il constitue aussi le premier grand moment collectif du week-end. Les équipages apprennent à se connaître autour d’un verre, parfois avec un enthousiasme qui rend le réveil du samedi plus difficile qu’annoncé…
Après les épreuves et le dîner commun du samedi, les participants se divisent en deux catégories. Les premiers rejoignent rapidement leur couchette afin de préserver quelques forces pour la terrible épreuve de la godille du dimanche. Les seconds prolongent la soirée dans les établissements de l’île, notamment au Ty Beudeff, institution groisillonne bien connue des marins ! Le lendemain, les deux groupes se retrouvent néanmoins sur le port. Les traits sont parfois tirés, mais personne ne souhaite manquer la dernière épreuve.
Pour Pantaenius, partenaire de l’événement, cette participation répond aussi à une volonté de rester au contact de plaisanciers aux pratiques très différentes. L’entreprise assure aussi bien de petites unités de plaisance que des yachts de grande taille. Un rassemblement comme celui de Groix offre un condensé rare de cet univers, loin des salons nautiques, des espaces commerciaux et des présentations de produits.
A l’année prochaine.
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