Comment vit-on seul pendant la Route du Rhum ? Sommeil, repas, hygiène et quotidien à bord
Au départ de Saint-Malo, les skippers s'élancent seuls vers Pointe-à-Pitre, avec plus de 3 500 milles nautiques à parcourir. Derrière les images spectaculaires des voiliers lancés à pleine vitesse se cache pourtant une réalité beaucoup plus ordinaire : pendant toute la traversée, il faut continuer à dormir, à manger, à se laver et à prendre soin de soi.
Un véritable défi lorsque le bateau ne s'arrête jamais, que les conditions météorologiques dictent le programme et que personne ne peut prendre le relais. D'autant que les réalités sont très différentes entre les géants de la classe ULTIM, les IMOCA, les Ocean Fifty et les Class40. Alors, à quoi ressemble réellement une journée dans la peau d'un skipper solitaire ?
Retrouvez chaque jour notre analyse météo de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe avec METEO CONSULT Marine.
C'est probablement l'une des questions les plus fréquentes : comment dormir lorsque personne ne peut assurer la surveillance du bateau ? Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les navigateurs ne restent pas éveillés pendant toute la traversée. Ils apprennent plutôt à fractionner leur sommeil, en alternant de courtes périodes de repos et des phases de navigation. À l'occasion de la Route du Rhum 2022, Thomas Ruyant, qui ne sera pas au départ de cette Route du Rhum 2026, expliquait à 20 Minutes son organisation : « Sur 24 heures, je vais dormir entre quatre et six heures, sous forme de sieste de 20 à 30 minutes. » Le navigateur disposait également d'un réveil équipé d'alertes lumineuses et sonores, avec une sirène particulièrement puissante pour le tirer de sa
Mais le repos dépend largement des conditions rencontrées. Lorsque la météo se complique, que les manœuvres s'enchaînent ou que la concurrence impose un rythme soutenu, les périodes de sommeil peuvent considérablement diminuer. À l'inverse, lorsque la situation se stabilise, le skipper peut essayer de récupérer davantage.
La préparation du sommeil est d'ailleurs devenue un véritable enjeu de performance. Avant sa première Route du Rhum en Ocean Fifty, en 2022, Quentin Vlamynck avait travaillé avec un médecin du sommeil afin d'identifier ses meilleures périodes de récupération. Le navigateur savait qu'il devrait apprendre à gérer sa fatigue sur plusieurs jours, tout en restant suffisamment alerte pour manœuvrer son trimaran. Car le manque de sommeil peut entraîner des conséquences surprenantes. Pendant la Route du Rhum 2022, Roland Jourdain racontait au Journal du Dimanche avoir ressenti la présence de son équipe à bord, alors qu'il naviguait seul. Il évoquait notamment « un petit brouhaha sympa avec des bribes de conversation dans ma tête », une hallucination qu'il attribuait à son épuisement.
La fatigue peut même devenir particulièrement dangereuse dans les dernières heures de course. Après sa victoire en IMOCA lors de l'édition 2022, Thomas Ruyant confiait à 20 Minutes s'être surpris à s'endormir debout dans son cockpit, au terme d'une lutte particulièrement intense face à Charlie Dalin.
Pas question de remplir un réfrigérateur comme à la maison. Sur un bateau de course, chaque kilogramme embarqué compte, et les provisions doivent pouvoir être conservées pendant toute la traversée. Les navigateurs privilégient donc des aliments faciles à stocker, rapides à préparer et suffisamment énergétiques pour répondre aux efforts physiques. Les plats lyophilisés, auxquels il suffit d'ajouter de l'eau, occupent une place importante dans les réserves. Ils peuvent être complétés par des plats stérilisés, des fruits secs, des barres énergétiques, du chocolat ou encore quelques aliments frais pour les premiers jours.
Avant la Route du Rhum 2022, Quentin Vlamynck expliquait avoir organisé ses provisions sous forme de sachets correspondant chacun à une journée. Dans un entretien publié par son partenaire Arkema, il précisait : « J’ai prévu deux plats chauds par jour, lyophilisés et appertisés, ce qui permet de varier les textures. » Son programme comprenait également du fromage, de la charcuterie et plusieurs collations.
Mais tous les navigateurs ne se contentent pas de repas déshydratés. Pour l'édition 2022, Éric Péron avait embarqué des préparations réalisées par le chef étoilé Éric Guérin. Au menu notamment, une blanquette de veau au thym et à la verveine, un risotto de boudin grillé aux noix ou encore du pigeonneau aux petits légumes. Des plats conditionnés sous vide, que le navigateur pouvait réchauffer au bain-marie. Interrogé par RTL, Éric Péron expliquait que ces préparations lui apportaient un véritable réconfort : « Le goût est là et ça me transporte un peu ». Une façon de s'accorder un moment de plaisir lorsque la fatigue et les conditions de navigation rendent le quotidien plus difficile.
Manger reste néanmoins une activité qui doit s'adapter à la course. Lorsqu'une manœuvre urgente se présente, le repas peut attendre. À l'inverse, certains navigateurs essaient de conserver des horaires réguliers pour structurer leurs journées. Thomas Ruyant expliquait ainsi à 20 Minutes essayer de manger à heures fixes, malgré les contraintes de la navigation.
Loin des douches quotidiennes, la toilette d'un skipper en solitaire se résume souvent à quelques gestes essentiels. L'eau douce est une ressource précieuse, utilisée en priorité pour boire et préparer les repas. Même lorsque le bateau dispose d'un dessalinisateur, capable de transformer l'eau de mer en eau douce, les quantités disponibles ne permettent pas nécessairement de se laver comme à la maison. Dans une interview accordée à BonneGueule, Tom Laperche, skipper du trimaran SVR-Lazartigue, résumait la situation avec humour : « C’est plus “lingette” que “douche chaude sous pression”. » Le navigateur expliquait utiliser ponctuellement quelques litres d'eau douce pour sa toilette, mais rarement davantage.
Certains gestes restent néanmoins incontournables. Avant la Route du Rhum 2022, Quentin Vlamynck insistait sur l'importance de se brosser les dents chaque matin et de nettoyer son visage le soir, notamment pour éliminer la crème solaire. Des habitudes qui, au-delà de l'hygiène, permettent de retrouver un peu de fraîcheur et de confort. Il faut toutefois se garder d'imaginer tous les bateaux de la même manière. Certains disposent de davantage d'équipements que d'autres. Jean-Pierre Dick décrivait ainsi, dans une interview publiée sur le site officiel de la Route du Rhum avant l'édition 2022, un monocoque doté de toilettes, d'eau sous pression et même d'une douche chaude. Un confort inhabituel pour un bateau engagé dans une course océanique en solitaire, mais qui montre à quel point les installations peuvent varier d'une embarcation à l'autre.
C'est une question rarement abordée dans les retransmissions de course, mais à laquelle chaque navigateur doit trouver une réponse. Et contrairement aux bateaux de croisière, les voiliers de compétition ne possèdent pas tous de véritables sanitaires.
Sur certaines embarcations, les toilettes se résument à un simple seau. C'est notamment ce que décrivait en juillet 2026 l'équipe de Scott Shawyer, engagé dans la préparation de la Route du Rhum à bord de son IMOCA Emira IV. Sur le site de Canada Ocean Racing, les conditions de vie à bord sont présentées sans détour : une couchette rudimentaire, des repas lyophilisés et un seau faisant office de toilettes. Une installation sommaire qui nécessite quelques précautions lorsque le bateau est soumis aux mouvements de la mer. Les navigateurs doivent s'adapter à l'espace disponible, à la gîte et aux conditions extérieures pour accomplir des gestes pourtant ordinaires à terre.
Là encore, les équipements diffèrent considérablement. Sur son monocoque Notre Méditerranée - Ville de Nice, Jean-Pierre Dick disposait par exemple de véritables toilettes. L'ancien navigateur du Vendée Globe avait choisi un bateau initialement conçu pour combiner performance et confort, avant de l'adapter à la navigation en solitaire pour la Route du Rhum 2022.
Il n'existe pas vraiment d'emploi du temps fixe au milieu de l'Atlantique. Le rythme des skippers dépend avant tout du vent, de l'état de la mer, des décisions stratégiques et des éventuelles réparations à effectuer. Chaque journée comporte néanmoins plusieurs tâches incontournables : étudier les fichiers météorologiques, ajuster les voiles, vérifier la trajectoire, surveiller les systèmes du bateau et anticiper les prochaines manœuvres. Sans oublier de trouver quelques instants pour manger et dormir.
Naviguer en solitaire ne signifie d'ailleurs pas nécessairement tenir la barre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les voiliers de course disposent de pilotes automatiques qui permettent de maintenir un cap ou un angle par rapport au vent pendant que le skipper effectue d'autres tâches. Le navigateur reste toutefois responsable de sa route, de la surveillance et des décisions à prendre.
Sur les multicoques les plus exigeants, le quotidien peut devenir particulièrement physique. Avant sa première Route du Rhum en Ocean Fifty, Quentin Vlamynck expliquait devoir rester constamment attentif aux réglages de son trimaran. Il racontait avoir aménagé une zone de repos près des winchs afin de pouvoir s'allonger sans trop s'éloigner de son poste de manœuvre. Et lorsque les conditions deviennent difficiles, même les gestes les plus simples demandent beaucoup d'efforts. Le skipper doit parfois renoncer à une sieste, interrompre son repas ou repousser sa toilette pour s'occuper du bateau. À bord, la météo décide souvent du programme bien davantage que l'horloge.
Si la Route du Rhum se dispute en solitaire, les skippers ne sont pas pour autant totalement coupés du monde. Les moyens de communication embarqués leur permettent de recevoir des informations, d'échanger avec la terre et, selon les habitudes de chacun, de conserver un lien avec leurs proches. Thomas Ruyant expliquait ainsi à 20 Minutes utiliser WhatsApp en mer, tout en limitant volontairement les échanges. Pour lui, la solitude fait aussi partie de l'expérience recherchée. La musique, les podcasts et parfois les films permettent également de s'accorder quelques parenthèses loin des préoccupations de la compétition.
D'autres navigateurs entretiennent un lien particulièrement personnel avec leur famille. Pendant la Route du Rhum 2022, Éric Bellion racontait au Journal du Dimanche poursuivre à distance les aventures de Lala la pirate, un personnage qu'il avait inventé pour sa fille. Malgré la fatigue et les conditions de navigation, il trouvait ainsi des moments pour prolonger cette histoire depuis son bateau.
La solitude n'est d'ailleurs pas nécessairement synonyme d'ennui. Entre les réglages, l'analyse de la météo, les repas et les périodes de récupération, les journées sont souvent particulièrement remplies. Certains navigateurs regrettent même de ne pas avoir suffisamment de temps pour simplement contempler l'océan. Éric Bellion faisait ce constat pendant l'édition 2022. Après plusieurs jours de navigation, il confiait au Journal du Dimanche avoir très peu pris le temps d'observer la mer, alors même qu'il traversait l'Atlantique. Une frustration presque paradoxale pour un navigateur dont la vie est consacrée à l'océan.
Finalement, la vie pendant la Route du Rhum repose sur une succession de compromis. Dormir, mais jamais sans anticiper la prochaine manœuvre. Manger suffisamment, sans embarquer trop de poids. Se laver avec peu d'eau. Garder le contact avec ses proches, tout en acceptant de traverser l'océan seul.
Les témoignages des navigateurs montrent surtout que rien n'est véritablement laissé au hasard. Avant même de quitter Saint-Malo, ils préparent leurs réserves alimentaires, organisent leurs espaces de vie et réfléchissent à leurs habitudes de sommeil. Autant de détails qui peuvent sembler secondaires face à la vitesse des bateaux, mais qui conditionnent leur capacité à tenir pendant toute la traversée. Car sur la Route du Rhum, la performance ne se joue pas uniquement dans les voiles et les choix météorologiques. Elle dépend aussi de la capacité du skipper à prendre soin de lui, parfois dans les conditions les plus rudimentaires.
Partenaire météo de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, METEO CONSULT met son expertise de la météo marine au service de la course. Ses prévisionnistes suivent l’évolution des conditions sur l’Atlantique pour accompagner les skippers, informer la direction de course et décrypter les grands enjeux météo de la traversée.

