Algues « barbe à papa » en Méditerranée : Port-Cros face à une prolifération qui interroge

Culture nautique
Charline David
Par Charline David

Au cœur des eaux limpides de Parc national de Port-Cros, un phénomène discret mais de plus en plus visible attire l’attention des plongeurs : des amas d’algues brunes, légers et cotonneux, colonisent certains fonds marins. Derrière cette apparence presque esthétique, la prolifération de Acinetospora crinita révèle des déséquilibres environnementaux qui questionnent l’évolution récente de la Méditerranée.

Au cœur des eaux limpides de Parc national de Port-Cros, un phénomène discret mais de plus en plus visible attire l’attention des plongeurs : des amas d’algues brunes, légers et cotonneux, colonisent certains fonds marins. Derrière cette apparence presque esthétique, la prolifération de Acinetospora crinita révèle des déséquilibres environnementaux qui questionnent l’évolution récente de la Méditerranée.

© DORIS - Véronique Lamare

Un phénomène visuel qui intrigue plongeurs et plaisanciers

Au large du Parc national de Port-Cros, certaines zones sous-marines prennent depuis quelques saisons un aspect inattendu. Sur les rochers, les herbiers et parfois même les fonds sableux, des amas brunâtres et légers évoquent de véritables nuages cotonneux. Ces formations, souvent surnommées « algues barbe à papa », correspondent à une espèce bien identifiée : Acinetospora crinita. Leur apparence attire immédiatement le regard. Fines, souples, elles ondulent au moindre courant et recouvrent rapidement les surfaces, donnant à certains paysages sous-marins un aspect presque irréel. Mais derrière cette esthétique surprenante se cache une dynamique écologique bien plus complexe.

Un simple cycle naturel ou un signal d’alerte écologique ?

La question se pose désormais : peut-on considérer la prolifération d’Acinetospora crinita comme un simple cycle naturel méditerranéen ou comme un véritable signal d’alerte écologique lié au réchauffement des eaux ?
Pour Véronique Lamare, formatrice au sein de la Commission Environnement et Biologie Subaquatiques de la FFESSM et représentante de la FFESSM dans le réseau Alien PACA, le phénomène relève des 2 logiques à la fois. L’algue existe naturellement en Méditerranée, mais les conditions actuelles semblent favoriser des épisodes plus fréquents et plus visibles.
« Leur prolifération est naturelle, mais le changement climatique, en augmentant la température et en modifiant le régime des vents, la rend plus fréquente », explique-t-elle. Avant d’ajouter une comparaison parlante : « C’est un peu comme les orages et les événements climatiques extrêmes sur terre. »
Le parallèle permet de mieux comprendre ce qui se joue sous la surface. Le phénomène n’est pas forcément nouveau, mais il peut devenir plus récurrent, plus marqué et plus durable dans un environnement marin qui se réchauffe. En Méditerranée, où les épisodes de chaleur marine se multiplient, les espèces opportunistes comme Acinetospora crinita disposent de fenêtres de développement plus favorables.

 

© DORIS - Véronique Lamare

 

Une espèce opportuniste favorisée par les conditions actuelles

Acinetospora crinita n’est pas une inconnue en Méditerranée. Cette algue brune filamenteuse fait naturellement partie des écosystèmes côtiers. Toutefois, sa prolifération récente interpelle par son ampleur et sa rapidité. L’augmentation de la température de l’eau joue un rôle clé, en accélérant le cycle de croissance de nombreuses espèces opportunistes. À cela s’ajoutent les apports en nutriments, souvent liés aux activités humaines ou au ruissellement, qui peuvent favoriser le développement de ces algues au détriment d’espèces plus lentes à se régénérer.
Dans ce contexte, ces filaments peuvent coloniser rapidement de larges surfaces, notamment là où les équilibres naturels sont déjà fragilisés. Leur développement devient alors un indicateur supplémentaire des transformations en cours dans les écosystèmes côtiers méditerranéens.

Quels risques pour les herbiers de posidonie et la biodiversité ?

Dans une zone protégée comme le Parc national de Port-Cros, l’apparition massive de ces algues soulève des questions importantes. Quels risques réels cette algue « barbe à papa » représente-t-elle pour les herbiers de posidonie et la biodiversité si le phénomène continue de s’amplifier ? Véronique Lamare insiste sur l’effet de recouvrement, qui peut devenir problématique lorsque le phénomène s’installe dans la durée. « Le voile cotonneux, parfois très dense, recouvre le substrat, les herbiers, mais aussi les roches, les gorgones, etc. », détaille-t-elle.
Ce recouvrement ne touche donc pas seulement les herbiers de posidonie. Il peut aussi concerner tout un ensemble d’organismes fixés ou dépendants de la circulation de l’eau autour d’eux. « De ce fait, tous les organismes suspensivores, qui récupèrent leur nourriture en suspension dans l’eau, ou qui filtrent l’eau, ont un accès plus compliqué à leurs ressources alimentaires », poursuit-elle. La durée du phénomène devient alors un facteur déterminant. Une présence brève peut être absorbée par l’écosystème. Une prolifération persistante, en revanche, peut fragiliser les organismes concernés. « Plus cela dure, plus cela va poser problème et affaiblir les populations », résume Véronique Lamare.
Les herbiers de posidonie, essentiels à la biodiversité méditerranéenne, ne sont donc pas forcément attaqués directement par l’algue, mais leur environnement peut être modifié. La lumière circule moins bien, certains échanges avec la colonne d’eau sont perturbés et les espèces fixées peuvent subir une pression supplémentaire. Pour la faune, les effets restent variables : certaines petites espèces peuvent temporairement trouver refuge dans ces structures filamenteuses, tandis que d’autres voient leur habitat devenir moins accessible ou moins favorable.

D’autres espèces opportunistes profitent déjà du réchauffement

La progression d’Acinetospora crinita ne constitue pas un phénomène isolé. Observe-t-on aujourd’hui en Méditerranée d’autres espèces opportunistes qui profitent des mêmes conditions environnementales ? La réponse de Véronique Lamare est sans détour : « Hélas oui. Plus la mer se réchauffe, plus les espèces méditerranéennes méridionales remontent vers le nord. Et surtout, plus les espèces tropicales de mer Rouge qui ont envahi le bassin oriental via le canal de Suez se rapprochent de chez nous. » Cette dynamique est l’un des grands marqueurs des transformations en cours en Méditerranée. Certaines espèces déjà installées se développent davantage, tandis que d’autres progressent lentement vers l’ouest ou vers le nord. Parmi les espèces susceptibles d’arriver ou déjà observées de manière ponctuelle, Véronique Lamare cite plusieurs exemples très surveillés. « À arriver un jour ou l’autre, on peut citer le poisson-lion, le poisson-lapin, le poisson-flûte, les 2 derniers ayant déjà été observés de manière sporadique », précise-t-elle.
Le phénomène concerne aussi les algues et les plantes marines. Certaines espèces de mers chaudes, déjà présentes en Méditerranée, se développent de plus en plus à mesure que les eaux se réchauffent. « On peut citer l’algue chevelue rouge, Asparagopsis taxiformis, le Lophocladia trichoclados, le Rugulopteryx okamurae, qui a beaucoup fait parler de lui ces dernières années depuis qu’il s’est échappé de la lagune de Thau, ainsi que la plante marine Halophila stipulacea », détaille Véronique Lamare. Ces exemples montrent que la prolifération de l’algue « barbe à papa » s’inscrit dans un contexte plus large. La Méditerranée ne change pas seulement par endroits ou par épisodes isolés : elle voit progressivement évoluer la composition même de ses communautés marines.

 

© DORIS - Frédéric André

 

Le mistral, un frein naturel encore décisif

Dans la région de Marseille et plus largement sur une partie du littoral méditerranéen français, un facteur naturel reste particulièrement important pour limiter la hausse de la température de l’eau : le mistral. En brassant les masses d’eau et en favorisant les remontées d’eaux plus fraîches, ce vent joue un rôle de régulateur. Sur ce point, Véronique Lamare reprend une formule directe, déjà présente dans les fiches naturalistes consacrées à ces espèces : « Comme dit dans la fiche DORIS, il n’y a plus qu’à prier pour qu’on ait du mistral, car c’est le seul facteur efficace pour limiter la température de l’eau dans la région de Marseille. » La remarque peut sembler légère, mais elle résume un élément essentiel. Lorsque les périodes chaudes s’installent durablement, et lorsque le brassage naturel de l’eau se fait moins marqué, les conditions deviennent beaucoup plus favorables aux proliférations d’espèces opportunistes.

Des réseaux de sciences participatives pour mieux suivre les espèces

Face à ces changements, l’observation devient un outil essentiel. Les scientifiques ne peuvent pas suivre seuls l’ensemble du littoral, surtout lorsque les phénomènes apparaissent de manière ponctuelle ou localisée. C’est dans ce contexte que se développent les réseaux Alien, des réseaux régionaux de sciences participatives destinés à faire remonter les observations d’espèces aux scientifiques. « Nous mettons en place des réseaux régionaux de sciences participatives, les réseaux Alien, pour faire remonter les observations d’espèces aux scientifiques », explique Véronique Lamare.
Ces dispositifs existent déjà dans plusieurs régions méditerranéennes françaises. « Ces réseaux sont opérationnels en Corse et en Occitanie depuis plusieurs années et suivent une cinquantaine d’espèces dont la présence est avérée ou qui sont attendues à brève ou moyenne échéance », poursuit-elle. En région PACA, le dispositif est en cours de structuration. « Le réseau de la région PACA est en cours de mise en place. Nous allons finaliser la liste des espèces à suivre dans les prochaines semaines », indique Véronique Lamare.
L’objectif est aussi de mieux associer les usagers de la mer à cette veille environnementale. Plongeurs, plaisanciers, pêcheurs, clubs et naturalistes peuvent jouer un rôle important en signalant leurs observations. Pour faciliter ces remontées de terrain, les réseaux produisent des supports d’information. « Ces réseaux éditent des plaquettes d’informations pour les usagers de la mer afin de favoriser les signalements », précise-t-elle.
Dans un contexte de changements rapides, ces observations deviennent précieuses. Elles permettent de détecter plus tôt l’arrivée d’espèces nouvelles, de suivre leur progression et de mieux comprendre les modifications en cours dans les écosystèmes méditerranéens.

Observer sans perturber

Face à ce type de prolifération, la vigilance reste essentielle. À Port-Cros, la réglementation du parc encourage déjà des pratiques respectueuses des fonds marins, que ce soit en plongée ou en navigation. Observer ces algues sans les arracher ni les disperser permet de limiter leur propagation involontaire.
Plus largement, ces phénomènes rappellent l’importance d’une gestion durable des zones côtières et d’une attention constante portée à la qualité des eaux. Derrière ces filaments légers et mouvants, c’est bien l’équilibre fragile de la Méditerranée qui se dessine, entre cycles naturels, adaptation des espèces et pressions croissantes liées au changement climatique.

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Nathalie Moreau
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.