Au large, le premier médecin, c’est l’équipage

Culture nautique
Virginie Lepoutre
Par Virginie Lepoutre

A plusieurs centaines de milles du premier hôpital, une fièvre, une chute ou une douleur abdominale ne se gèrent plus comme à terre. En grande croisière, la médecine embarquée est une compétence indispensable du marin. Comment partir loin, longtemps, et ne pas découvrir trop tard que la santé fait partie de la préparation du voyage ?

A plusieurs centaines de milles du premier hôpital, une fièvre, une chute ou une douleur abdominale ne se gèrent plus comme à terre. En grande croisière, la médecine embarquée est une compétence indispensable du marin. Comment partir loin, longtemps, et ne pas découvrir trop tard que la santé fait partie de la préparation du voyage ?

© Illustration AdobeStock - 18042011

La préparation d’une grande croisière, on connaît : de l’équipement à l’avitaillement en passant par la météo. Mais quand est-il de la préparation médicale ? Souvent, elle arrive en fin de liste. Une pharmacie achetée au dernier moment, quelques antalgiques, des pansements, un antiseptique, et l’on se rassure en se disant que « ça ira bien ». Pourtant, en hauturier, la santé n’est pas un sujet secondaire. C’est même l’une des rares compétences qui peuvent décider de la suite d’un voyage. Une entorse sévère au mouillage, une brûlure en cuisine, une plaie infectée, une crise d’asthme, une forte déshydratation, une suspicion d’appendicite ou un équipier tombé à l’eau ne se traitent pas de la même manière selon que l’on se trouve à dix minutes d’un port ou à plusieurs jours de navigation du premier hôpital. Aujourd’hui, les navigateurs partent de plus en plus loin, plus longtemps et parfois dans des zones où l’assistance reste complexe. 

La médecine embarquée commence avant le départ

La pharmacie de bord ne s’achète pas chez le pharmacien. Elle se prépare dans un cabinet médical. Avant une traversée ou un grand voyage, chaque membre d’équipage devrait faire un point de santé complet : traitements habituels, allergies, antécédents, tension, problèmes dentaires, vue, vaccinations, risques cardiaques, asthme, diabète, troubles digestifs, sommeil, anxiété. Les dents méritent une attention particulière. Une rage dentaire au milieu du Pacifique peut transformer une traversée de rêve en supplice. Il faut aussi constituer un dossier médical simple pour chaque personne embarquée. Pas besoin d’un roman : identité, âge, traitements, allergies, antécédents importants, coordonnées d’un proche, ordonnances, assurance et éventuelles contre-indications. Ce dossier doit exister en version papier et en version numérique, consultable sans accès à internet. Cette étape est encore plus importante pour les équipages familiaux, les navigateurs seniors ou les couples qui partent longtemps. Les enfants ne sont pas de petits adultes : les doses, les signes de déshydratation, la fièvre et les traitements doivent être anticipés avec un médecin. Les équipiers plus âgés devront, eux, prévoir leurs traitements sur plusieurs mois, les conserver à l’abri de la chaleur et répartir les stocks dans deux endroits du bateau.

Une pharmacie adaptée à la navigation réelle

La pharmacie universelle n’existe pas ! Une semaine de cabotage en Bretagne, une traversée vers les Açores, une boucle Atlantique ou un tour du monde ne demandent pas le même niveau d’autonomie. Il faut prévoir de quoi tenir jusqu’à pouvoir avoir un avis médical… et agir en conséquence. 

Pour une navigation côtière, la pharmacie doit traiter les petits traumatismes, les plaies, les brûlures, le mal de mer, les coups de soleil, les douleurs et les troubles digestifs courants. En semi-hauturier, il faut déjà penser en heures d’attente : arrêter une hémorragie, immobiliser un membre, surveiller une personne qui fait un malaise, réchauffer un équipier tombé à l’eau.

En hauturier, on raisonne en jours. Il faut pouvoir stabiliser un blessé, suivre une fièvre, nettoyer et protéger une plaie, gérer une douleur, hydrater correctement, surveiller des constantes et dialoguer avec un médecin à distance. La pharmacie doit donc être rangée par familles : pansements et plaies, traumatologie, douleurs et fièvre, troubles digestifs, allergies, infections, mal de mer, soins des yeux, problèmes de peau, matériel de surveillance. Un thermomètre fiable, un tensiomètre, un oxymètre, des gants, des compresses, des bandes, des attelles légères, des pansements adaptés, une couverture de survie, des solutions de réhydratation et une liste claire des médicaments disponibles sont aussi importants que le contenu lui-même. Une pharmacie complète mais introuvable au fond d’un coffre ne sert à rien. Elle doit être accessible, étiquetée, inventoriée et vérifiée régulièrement.

Pour les médicaments soumis à prescription, la règle est simple : aucune improvisation. Leur présence à bord doit être décidée avec un médecin et un pharmacien. Le rôle de l’équipage n’est pas de se transformer en médecin, mais de disposer des moyens nécessaires pour appliquer correctement un avis médical.

Se former : le minimum ne suffit plus

Suivre une formation aux premiers secours est indispensable. Le PSC, qui a succédé au PSC1, donne les bases : malaise, hémorragie, arrêt cardiaque, brûlure, plaie, perte de connaissance, étouffement. C’est le socle. Mais en mer, le problème est différent : les secours n’arrivent pas toujours en quelques minutes. Un navigateur hauturier doit apprendre à tenir dans la durée. Installer un blessé, surveiller son état, noter l’évolution, organiser les quarts, préparer une évacuation, parler clairement à un médecin, garder le bateau en sécurité pendant qu’une personne est immobilisée. Les formations de médecine maritime, notamment celles inspirées des référentiels professionnels, sont beaucoup plus adaptées à cette réalité. L’idéal est de former au moins deux personnes à bord. En équipage réduit, cette formation devient même centrale. Comme pour toutes les manœuvres, un exercice médical mérite d’être répété. Un équipier joue le blessé, un autre cherche le matériel, un troisième prépare les informations à transmettre : position, météo, âge du patient, symptômes, constantes, heure de début, gestes déjà réalisés. C’est souvent un peu artificiel la première fois. Mais le jour où l’accident survient, ces gestes connus évitent la panique.

Télémédecine maritime : être joignable, mais surtout être clair

Les communications en mer ont fait d’immenses progrès. Aujourd’hui, de nombreux bateaux disposent d’une liaison satellitaire permettant d’envoyer des messages, des photos, parfois même de transmettre des documents médicaux. C’est une avancée considérable pour la grande croisière. Mais la technologie ne remplace pas l’organisation. Un bateau hauturier devrait disposer de deux moyens indépendants pour demander un avis médical : une liaison vocale fiable et une solution permettant d’envoyer des informations écrites. La voix rassure, précise, hiérarchise. L’écrit permet de transmettre une photo de plaie, l’évolution d’une rougeur, une ordonnance, des constantes ou un historique.

Le chef de bord doit préparer une fiche d’appel médical avant le départ. Elle doit contenir le nom du bateau, le pavillon, la position, la route, la météo, le nombre de personnes à bord, l’âge du patient, ses antécédents, ses traitements, les signes observés, l’heure de début, les constantes et les gestes déjà effectués. En situation de stress, cette fiche évite les oublis. La qualité de l’appel dépend aussi de la précision des observations. Dire « il ne va pas bien » est humain, mais peu utile. Dire « il a 38,9 °C, un pouls à 110, il vomit depuis six heures, la douleur est localisée à droite et augmente quand il bouge » change tout. Le médecin à distance ne voit pas le patient. Il dépend des yeux, des mains et du calme de l’équipage.

Les urgences à connaître

Le coup de chaleur est l’un des risques les plus sous-estimés à bord. Sous les tropiques, avec la réverbération, les manœuvres, le manque de sommeil et l’hydratation insuffisante, un équipier peut se dégrader rapidement. Fatigue brutale, confusion, peau chaude, malaise, température élevée : il faut mettre la personne à l’ombre, la refroidir, la ventiler, la faire boire si elle est parfaitement consciente et demander un avis médical. Les fractures et entorses sévères sont fréquentes en bateau. Une chute dans la descente, un pied coincé, une main prise dans une manœuvre, un choc dans le carré. L’objectif n’est pas de réparer, mais de ne pas aggraver : calmer, immobiliser, surveiller la circulation, protéger du froid, préparer un débarquement si nécessaire.

Les douleurs abdominales sont plus difficiles. Une indigestion, une infection, une colique néphrétique ou une appendicite peuvent débuter de manière floue. Une douleur qui s’installe, se fixe, s’accompagne de fièvre, de vomissements ou d’un ventre dur doit être prise au sérieux. Il faut observer, noter, éviter de masquer les signes par une médication hasardeuse et appeler rapidement. Les plaies, surtout en zone tropicale, méritent une vigilance constante. Le sel, la chaleur, l’humidité, les coraux, les petites coupures négligées favorisent les infections. Une rougeur qui s’étend, une douleur qui augmente ou une fièvre qui apparaît doivent alerter.

La noyade, enfin, ne se résume pas au sauvetage immédiat. Une personne qui a inhalé de l’eau, toussé longtemps, perdu connaissance ou reste essoufflée doit être surveillée attentivement, même si elle semble aller mieux. La prévention reste la meilleure médecine : gilet, harnais, ligne de vie, déplacements annoncés, prudence en annexe et baignades encadrées.

Une compétence de marin…

On ne part pas en grande croisière pour penser à l’accident. On part pour les alizés, les mouillages, les quarts étoilés, les arrivées au petit matin, les enfants qui barrent, les repas dans le cockpit et cette liberté rare que seul le bateau peut offrir. Mais c’est précisément parce que le voyage est beau qu’il mérite d’être préparé sérieusement. La médecine à bord ne doit pas faire peur. Elle doit rendre plus libre. Un équipage formé, une pharmacie adaptée, une procédure d’appel, des moyens de communication fiables et une vraie discipline d’observation changent tout. Ils n’empêcheront pas la chute, la fièvre ou la mauvaise surprise. Mais ils permettront de gagner du temps, d’aider le médecin à distance et de prendre les bonnes décisions.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.
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