Au sextant autour du monde : un renouveau de la navigation « à l’ancienne » ?

Culture nautique
Virginie Lepoutre
Par Virginie Lepoutre

Le 6 septembre 2026, des solitaires quitteront Les Sables-d’Olonne pour un tour du monde sans escale, sans assistance et sans GPS utilisable. À bord de voiliers robustes, menés au sextant, au compas et à la carte papier, les concurrents de la Golden Globe Race ne rejoueront pas seulement une page d’histoire. Ils poseront une question très actuelle à tous les plaisanciers : saurions-nous encore naviguer si les écrans s’éteignaient ?

Le 6 septembre 2026, des solitaires quitteront Les Sables-d’Olonne pour un tour du monde sans escale, sans assistance et sans GPS utilisable. À bord de voiliers robustes, menés au sextant, au compas et à la carte papier, les concurrents de la Golden Globe Race ne rejoueront pas seulement une page d’histoire. Ils poseront une question très actuelle à tous les plaisanciers : saurions-nous encore naviguer si les écrans s’éteignaient ?

© Illustration AdobeStock - Uwe

Naviguer sans GPS ni liaison satellite : le retour de la vraie navigation hauturière ?

Il y a quelque chose de presque irréel dans le départ d’une Golden Globe Race. Sur les pontons, les visiteurs auront leur téléphone à la main, prendront des photos, suivront les bateaux en ligne, commenteront les trajectoires. Les marins, eux, s’apprêteront à quitter la terre avec un sextant, des cartes papier, un compas, des règles de navigation, un livre d’éphémérides, un baromètre et un journal de bord. Et c’est tout ! Tout le paradoxe est là. Jamais le public n’a autant voulu suivre les navigateurs. Jamais ces navigateurs n’auront été aussi volontairement coupés des outils qui façonnent aujourd’hui la navigation hauturière. Pas de GPS utilisable pour faire le point, pas de carte électronique, pas de pilotage automatique électrique, pas de routage personnalisé, pas de conversation permanente avec la terre. La Golden Globe Race n’est pas une course contre la technologie. Elle est plus subtile que cela. Elle oblige à se demander ce qu’il reste du marin lorsque l’on retire les aides auxquelles il s’est habitué. Une question qui n’est en rien passéiste. Elle est même très contemporaine. Les plaisanciers naviguent désormais avec des bateaux bardés d’électronique. Ces outils ont amélioré la sécurité et le confort. Ils permettent de mieux se préparer. Mais ils ont aussi créé une dépendance silencieuse. Qui, parmi nous, tient encore une estime sérieuse sur papier ? Qui sait recouper une position, lire le ciel, interpréter une chute de pression, calculer une droite de hauteur au sextant ? La Golden Globe Race répond à cette interrogation par l’extrême. Non, le GPS n’est pas inutile. Mais cette course rappelle simplement qu’un marin ne devrait jamais dépendre d’un seul système…

Le sextant, ou l’humilité retrouvée

Apprendre à naviguer sans GPS en 2026 reste parfaitement possible. La navigation astronomique n’a rien de magique. Elle demande une méthode, de la rigueur et de l’entraînement. Il faut mesurer la hauteur d’un astre au-dessus de l’horizon, noter l’heure avec précision, corriger l’observation, utiliser les tables, tracer une droite de hauteur et croiser ce résultat avec l’estime. Sur une table de cours, l’exercice paraît presque scolaire. En mer, après une nuit hachée, dans un cockpit trempé, avec un bateau qui roule et un horizon imparfait, il prend une tout autre dimension. La difficulté n’est pas seulement de faire le calcul. Elle est de faire le bon geste au bon moment, puis d’accorder au résultat le juste niveau de confiance. Un point au sextant peut être excellent. Il peut aussi être médiocre. Le navigateur doit le sentir, le critiquer, le comparer à sa route estimée. C’est là que le sextant devient plus qu’un instrument : il oblige le marin à penser. Il ne remplace pas le jugement, il l’exige.

Pour un plaisancier habitué au GPS, cette pratique peut sembler lointaine. Elle est pourtant salutaire. Le sextant force à regarder dehors. Il reconnecte au soleil, à l’horizon, à l’heure, au mouvement du bateau. Il apprend l’humilité, car une erreur se paie immédiatement sur la carte. Il offre aussi une satisfaction rare : obtenir une position par soi-même, sans antenne, sans signal, sans écran.

Des bateaux modestes, mais préparés comme des coffres-forts

L’autre grande leçon de la Golden Globe Race tient aux bateaux. Rien à voir avec les grands monocoques de course actuels. Les concurrents partent sur des voiliers de série, d’environ 10 à 11 mètres, conçus dans l’esprit des unités de grande croisière d’avant l’ère numérique. Ce sont des bateaux lourds, simples, robustes, souvent à quille longue, plus proches du voilier de voyage traditionnel que du pur-sang de compétition. Ils ne sont pas spectaculaires. Ils ne volent pas, ne surfent pas à des vitesses folles, n’impressionnent pas par leur largeur ou leur puissance. Mais ils ont une qualité essentielle : ils encaissent. Leur programme n’est pas de battre un record absolu. Leur mission est de ramener leur marin. Encore faut-il les préparer avec une exigence extrême. Un bateau de Golden Globe Race n’est pas un vieux voilier sorti d’un chantier avec trois réparations rapides. C’est une unité démontée, inspectée, renforcée, simplifiée. Tout doit y être pensé pour plusieurs mois de mer. Le danger, pour les aventuriers qui se lancent dans cette course n’est pas l’avarie spectaculaire (qui peut arriver !). C’est plutôt la petite faiblesse qui grossit. En course moderne, on cherche souvent à gagner du poids et de la performance. Ici, on cherche d’abord à gagner du temps avant la prochaine avarie…

De Robin Knox-Johnston à aujourd’hui : une légende et ses ombres

Impossible de comprendre la Golden Globe Race sans revenir à 1968. Cette année-là, neuf hommes se lancent dans ce qui paraît presque impossible : réaliser un tour du monde en solitaire et sans escale par les caps de Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Un seul termine, Robin Knox-Johnston, après plus de trois cents jours en mer. Son exploit entre immédiatement dans l’histoire maritime. Mais cette première course a aussi sa part d’ombre. Bernard Moitessier, qui pouvait prétendre à la victoire, choisit de continuer vers le Pacifique plutôt que de rentrer vers la gloire. Donald Crowhurst, dépassé par l’aventure, falsifie sa position avant de disparaître en mer. Dès l’origine, la Golden Globe n’est donc pas seulement une histoire de performance. Elle parle de solitude, d’orgueil, de vérité, de rupture intérieure et de limites humaines. La version moderne de la course est évidemment mieux encadrée. Elle ne cherche pas à reproduire les drames. Mais elle conserve une vérité fondamentale : au large, très loin des autres, le marin finit toujours par se trouver lui-même. Et cette rencontre n’est pas forcément confortable…

Golden Globe Race et Vendée Globe : deux visions du tour du monde

Le parallèle avec le Vendée Globe est inévitable. Même port de départ, même idée du tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. Mais deux philosophies presque opposées. Le Vendée Globe est le sommet technologique et sportif de la course au large. Les bateaux sont puissants, rapides, complexes, capables de vitesses extraordinaires. Le marin y devient à la fois chef de bord, technicien, stratège, météorologue et gestionnaire d’une machine d’une rare sophistication. Reste une réalité : le record du Vendée Globe est de 64 jours, celui de la GGR de 211 jours !

Et vous, seriez-vous prêt à partir « à l’ancienne » ?

La plupart des lecteurs de Figaro Nautisme ne feront jamais une Golden Globe Race. Mais cette épreuve parle à tous ceux qui naviguent. Elle pose une question simple : que savons-nous encore faire sans électronique ? Il ne s’agit pas de renoncer au GPS ni aux outils modernes. Ce serait absurde. Ils sont précieux et participent à la sécurité. En revanche, il est indispensable de ne pas les laisser remplacer le sens marin. Tenir une estime, tracer une route sur carte papier, vérifier un compas, comprendre un courant, observer le ciel, suivre le baromètre, anticiper une dégradation, garder une veille sérieuse : tout cela reste la base. 

Alors, on tente le coup pour notre prochaine nav ? On range le GPS et on ressort le sextant ? Chiche !

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.
Nouveau
Hors-Série
Lire le magazine