Le 6 septembre 2026, des solitaires quitteront Les Sables-d’Olonne pour un tour du monde sans escale, sans assistance et sans GPS utilisable. À bord de voiliers robustes, menés au sextant, au compas et à la carte papier, les concurrents de la Golden Globe Race ne rejoueront pas seulement une page d’histoire. Ils poseront une question très actuelle à tous les plaisanciers : saurions-nous encore naviguer si les écrans s’éteignaient ?

Naviguer sans GPS ni liaison satellite : le retour de la vraie navigation hauturière ?
Il y a quelque chose de presque irréel dans le départ d’une Golden Globe Race. Sur les pontons, les visiteurs auront leur téléphone à la main, prendront des photos, suivront les bateaux en ligne, commenteront les trajectoires. Les marins, eux, s’apprêteront à quitter la terre avec un sextant, des cartes papier, un compas, des règles de navigation, un livre d’éphémérides, un baromètre et un journal de bord. Et c’est tout ! Tout le paradoxe est là. Jamais le public n’a autant voulu suivre les navigateurs. Jamais ces navigateurs n’auront été aussi volontairement coupés des outils qui façonnent aujourd’hui la navigation hauturière. Pas de GPS utilisable pour faire le point, pas de carte électronique, pas de pilotage automatique électrique, pas de routage personnalisé, pas de conversation permanente avec la terre. La Golden Globe Race n’est pas une course contre la technologie. Elle est plus subtile que cela. Elle oblige à se demander ce qu’il reste du marin lorsque l’on retire les aides auxquelles il s’est habitué. Une question qui n’est en rien passéiste. Elle est même très contemporaine. Les plaisanciers naviguent désormais avec des bateaux bardés d’électronique. Ces outils ont amélioré la sécurité et le confort. Ils permettent de mieux se préparer. Mais ils ont aussi créé une dépendance silencieuse. Qui, parmi nous, tient encore une estime sérieuse sur papier ? Qui sait recouper une position, lire le ciel, interpréter une chute de pression, calculer une droite de hauteur au sextant ? La Golden Globe Race répond à cette interrogation par l’extrême. Non, le GPS n’est pas inutile. Mais cette course rappelle simplement qu’un marin ne devrait jamais dépendre d’un seul système…
Le sextant, ou l’humilité retrouvée
Apprendre à naviguer sans GPS en 2026 reste parfaitement possible. La navigation astronomique n’a rien de magique. Elle demande une méthode, de la rigueur et de l’entraînement. Il faut mesurer la hauteur d’un astre au-dessus de l’horizon, noter l’heure avec précision, corriger l’observation, utiliser les tables, tracer une droite de hauteur et croiser ce résultat avec l’estime. Sur une table de cours, l’exercice paraît presque scolaire. En mer, après une nuit hachée, dans un cockpit trempé, avec un bateau qui roule et un horizon imparfait, il prend une tout autre dimension. La difficulté n’est pas seulement de faire le calcul. Elle est de faire le bon geste au bon moment, puis d’accorder au résultat le juste niveau de confiance. Un point au sextant peut être excellent. Il peut aussi être médiocre. Le navigateur doit le sentir, le critiquer, le comparer à sa route estimée. C’est là que le sextant devient plus qu’un instrument : il oblige le marin à penser. Il ne remplace pas le jugement, il l’exige.
Pour un plaisancier habitué au GPS, cette pratique peut sembler lointaine. Elle est pourtant salutaire. Le sextant force à regarder dehors. Il reconnecte au soleil, à l’horizon, à l’heure, au mouvement du bateau. Il apprend l’humilité, car une erreur se paie immédiatement sur la carte. Il offre aussi une satisfaction rare : obtenir une position par soi-même, sans antenne, sans signal, sans écran.
Des bateaux modestes, mais préparés comme des coffres-forts
L’autre grande leçon de la Golden Globe Race tient aux bateaux. Rien à voir avec les grands monocoques de course actuels. Les concurrents partent sur des voiliers de série, d’environ 10 à 11 mètres, conçus dans l’esprit des unités de grande croisière d’avant l’ère numérique. Ce sont des bateaux lourds, simples, robustes, souvent à quille longue, plus proches du voilier de voyage traditionnel que du pur-sang de compétition. Ils ne sont pas spectaculaires. Ils ne volent pas, ne surfent pas à des vitesses folles, n’impressionnent pas par leur largeur ou leur puissance. Mais ils ont une qualité essentielle : ils encaissent. Leur programme n’est pas de battre un record absolu. Leur mission est de ramener leur marin. Encore faut-il les préparer avec une exigence extrême. Un bateau de Golden Globe Race n’est pas un vieux voilier sorti d’un chantier avec trois réparations rapides. C’est une unité démontée, inspectée, renforcée, simplifiée. Tout doit y être pensé pour plusieurs mois de mer. Le danger, pour les aventuriers qui se lancent dans cette course n’est pas l’avarie spectaculaire (qui peut arriver !). C’est plutôt la petite faiblesse qui grossit. En course moderne, on cherche souvent à gagner du poids et de la performance. Ici, on cherche d’abord à gagner du temps avant la prochaine avarie…
De Robin Knox-Johnston à aujourd’hui : une légende et ses ombres
Impossible de comprendre la Golden Globe Race sans revenir à 1968. Cette année-là, neuf hommes se lancent dans ce qui paraît presque impossible : réaliser un tour du monde en solitaire et sans escale par les caps de Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Un seul termine, Robin Knox-Johnston, après plus de trois cents jours en mer. Son exploit entre immédiatement dans l’histoire maritime. Mais cette première course a aussi sa part d’ombre. Bernard Moitessier, qui pouvait prétendre à la victoire, choisit de continuer vers le Pacifique plutôt que de rentrer vers la gloire. Donald Crowhurst, dépassé par l’aventure, falsifie sa position avant de disparaître en mer. Dès l’origine, la Golden Globe n’est donc pas seulement une histoire de performance. Elle parle de solitude, d’orgueil, de vérité, de rupture intérieure et de limites humaines. La version moderne de la course est évidemment mieux encadrée. Elle ne cherche pas à reproduire les drames. Mais elle conserve une vérité fondamentale : au large, très loin des autres, le marin finit toujours par se trouver lui-même. Et cette rencontre n’est pas forcément confortable…
Golden Globe Race et Vendée Globe : deux visions du tour du monde
Le parallèle avec le Vendée Globe est inévitable. Même port de départ, même idée du tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. Mais deux philosophies presque opposées. Le Vendée Globe est le sommet technologique et sportif de la course au large. Les bateaux sont puissants, rapides, complexes, capables de vitesses extraordinaires. Le marin y devient à la fois chef de bord, technicien, stratège, météorologue et gestionnaire d’une machine d’une rare sophistication. Reste une réalité : le record du Vendée Globe est de 64 jours, celui de la GGR de 211 jours !
Et vous, seriez-vous prêt à partir « à l’ancienne » ?
La plupart des lecteurs de Figaro Nautisme ne feront jamais une Golden Globe Race. Mais cette épreuve parle à tous ceux qui naviguent. Elle pose une question simple : que savons-nous encore faire sans électronique ? Il ne s’agit pas de renoncer au GPS ni aux outils modernes. Ce serait absurde. Ils sont précieux et participent à la sécurité. En revanche, il est indispensable de ne pas les laisser remplacer le sens marin. Tenir une estime, tracer une route sur carte papier, vérifier un compas, comprendre un courant, observer le ciel, suivre le baromètre, anticiper une dégradation, garder une veille sérieuse : tout cela reste la base.
Alors, on tente le coup pour notre prochaine nav ? On range le GPS et on ressort le sextant ? Chiche !
vous recommande