Une plaie profonde, une brûlure ou une forte fièvre se traitent facilement à terre. Au milieu de l’Atlantique, le premier médecin peut se trouver à une semaine de navigation. La sécurité médicale d’un équipage ne dépend alors pas seulement du contenu de sa pharmacie, mais aussi de sa formation, de son organisation et de sa capacité à communiquer avec un médecin resté à terre. Trousse médicale, téléconsultation, pathologies fréquentes et stages indispensables : voici comment préparer sérieusement la médecine du bord avant une grande croisière.

À terre, une blessure ou une douleur conduisent généralement chez un médecin ou aux urgences. Au milieu de l’Atlantique, le raisonnement change. Le premier hôpital peut se trouver à plusieurs jours ou même semaines de navigation, un hélicoptère hors de portée et le port le plus proche à plusieurs centaines de milles. L’équipage doit alors examiner le malade, transmettre un bilan précis, appliquer les gestes demandés et surveiller son évolution dans un bateau qui tangue, manque d’espace et ne possède évidemment ni laboratoire ni bloc opératoire… La médecine hauturière ne consiste pas à embarquer une armoire remplie de médicaments. Elle repose en revanche sur un ensemble cohérent : un bilan de santé avant le départ, une pharmacie adaptée à l’équipage et au programme, une formation aux premiers secours, des procédures simples et des moyens fiables pour joindre un médecin depuis le large.
En haute mer, le premier soignant est un équipier
Imaginons un voilier en route vers les Antilles, à plusieurs jours des Canaries comme de la Barbade. En préparant le déjeuner, un équipier reçoit une casserole d’eau bouillante sur la cuisse. La brûlure est étendue, très douloureuse et des cloques commencent rapidement à apparaître. À terre, le blessé serait pris en charge en quelques (dizaines) de minutes. À bord, le skipper doit refroidir la zone, évaluer la surface touchée, protéger la plaie, traiter la douleur et rechercher les signes de gravité. Il doit surtout être capable de décrire précisément ce qu’il observe à un médecin situé à plusieurs milliers de kilomètres. Une brûlure de quelques centimètres ne nécessite pas la même conduite qu’une lésion couvrant une grande partie de la cuisse. Une personne consciente, bien hydratée et sans atteinte du visage ne présente pas la même urgence qu’un blessé confus ou victime, par exemple, d’une inhalation de fumées. En téléconsultation, les yeux et les mains du médecin sont ceux de l’équipier. Celui-ci doit pouvoir prendre une température, compter un pouls, observer la respiration, rechercher une déformation ou photographier une plaie, tout en continuant à assurer la marche du bateau. La préparation médicale doit donc commencer plusieurs mois avant l’appareillage. Il faut réfléchir non seulement à ce que l’on embarque, mais aussi à la manière dont l’équipage s’organisera lorsqu’une personne sera blessée, qu’une deuxième devra assurer les soins et qu’une troisième devra continuer à naviguer…
Une trousse médicale adaptée au programme de navigation
Le matériel réglementaire obligatoire à bord constitue un minimum. Pour une transatlantique, une circumnavigation ou une croisière dans des régions isolées, la pharmacie doit être dimensionnée en fonction de la durée maximale sans escale, du nombre d’équipiers, de leur âge, de leurs antécédents et de l’éloignement réel des secours. Un couple naviguant trois semaines entre les Canaries et les Antilles n’aura pas exactement les mêmes besoins qu’une famille partie pour quatre ans autour du monde. La présence d’enfants, d’une personne diabétique, d’un équipier allergique ou d’un traitement chronique impose également des adaptations. Avant le départ, le contenu de la trousse doit être validé par un médecin connaissant le programme. Certains traitements, notamment les antibiotiques, les médicaments injectables ou les antalgiques puissants, nécessitent une prescription. Ils ne doivent jamais être utilisés au hasard.
Le médecin pourra préparer des ordonnances nominatives, vérifier les allergies et les interactions, puis rédiger des protocoles simples précisant dans quelles circonstances utiliser chaque produit. Ces fiches sont particulièrement utiles lorsqu’un équipier fatigué doit agir rapidement, de nuit et dans une mer formée. La préparation passe aussi par un bilan de santé complet. Une carie ou une dent fragilisée se traite facilement avant le départ ; elle peut devenir un véritable cauchemar au milieu du Pacifique. Les soins dentaires, les vaccinations, le renouvellement des lunettes et la vérification des traitements habituels font pleinement partie de la préparation d’un bateau de voyage.
Les instruments indispensables pour transmettre un bilan fiable
Une bonne pharmacie commence par quelques instruments simples et robustes. Un thermomètre, un tensiomètre automatique et un oxymètre permettent de fournir au médecin des données objectives. Un lecteur de glycémie peut être pertinent selon le profil de l’équipage. Une lampe frontale puissante, des ciseaux, plusieurs pinces, une loupe, des gants à usage unique et des abaisse-langues complètent utilement cet équipement. Dire qu’un équipier « respire mal » apporte peu d’informations. Préciser qu’il respire vingt-huit fois par minute, que sa saturation est basse, qu’il souffre dans la poitrine et qu’il devient somnolent permet au médecin d’évaluer beaucoup plus rapidement la gravité de la situation.
Les appareils doivent être testés avant le départ. Des piles de rechange seront stockées à proximité et leur format clairement identifié. Chaque équipier doit également savoir compter manuellement un pouls et une fréquence respiratoire, car l’électronique peut tomber en panne ou fournir des mesures incohérentes.
Plaies, brûlures et traumatismes : les accidents les plus courants
Les urgences les plus probables ne sont pas nécessairement les plus spectaculaires. En croisière, les coupures, brûlures, contusions, entorses et douleurs musculaires sont fréquentes. Une manivelle de winch qui échappe, un doigt coincé dans une porte, un pied qui glisse dans la descente ou un hameçon planté dans une main suffisent à bouleverser la vie du bord. La pharmacie doit permettre de nettoyer abondamment une plaie, de la désinfecter lorsque cela est indiqué, de rapprocher éventuellement ses bords et de la protéger. Il faut prévoir des compresses stériles, des pansements de différentes tailles, des bandes extensibles et cohésives, du sparadrap résistant à l’humidité, des sutures adhésives et des pansements non collants.
Le matériel de suture est parfois présenté comme indispensable au long cours. Pourtant, recoudre une plaie dans un carré en mouvement n’a rien d’anodin. Le risque est de refermer une blessure contaminée ou de léser un tendon, un nerf ou un vaisseau. La décision doit être prise avec un médecin après un nettoyage rigoureux et une description précise de la plaie.
Pour les traumatismes, le bateau doit disposer de poches de froid instantané, d’écharpes et d’attelles modelables permettant d’immobiliser un membre. Une fracture ne peut pas être réparée en mer, mais elle peut être protégée jusqu’au débarquement. Certains signes imposent un avis médical urgent : un membre déformé et mal vascularisé, une perte de sensibilité, une douleur incontrôlable ou un traumatisme crânien accompagné de confusion, de vomissements répétés ou d’une perte de connaissance. Les brûlures doivent être refroidies rapidement avec de l’eau, puis protégées par des compresses adaptées. Les corps gras et les remèdes improvisés n’ont aucune place dans le traitement initial.
Le mal de mer sévère, une véritable urgence
Le mal de mer est souvent considéré comme un désagrément presque folklorique. Il peut pourtant devenir sérieux. Une personne qui vomit pendant plusieurs jours ne boit plus, n’avale plus ses traitements, perd des sels minéraux et s’épuise. Elle devient incapable de tenir son quart et fragilise l’organisation de tout l’équipage. La prévention commence avant l’appareillage. Chaque personne sensible devrait tester son traitement à terre, sur avis médical. Certains médicaments provoquent une somnolence, des troubles visuels ou une baisse de vigilance difficilement compatibles avec la tenue d’un quart. À bord, le traitement doit être pris suffisamment tôt. Une fois les vomissements installés, un comprimé risque d’être rejeté avant d’avoir agi. Le médecin peut prévoir d’autres formes d’administration lorsque cela est pertinent.
Les solutions de réhydratation orale sont essentielles. Elles doivent être absorbées par petites quantités, mais très régulièrement. L’équipage surveillera l’état de conscience, la capacité à boire et la fréquence des urines. Une faiblesse extrême, une confusion, l’absence prolongée d’urines, la présence de sang dans les vomissements ou l’impossibilité totale de conserver des liquides nécessitent une téléconsultation rapide. Il faut aussi éviter d’attribuer systématiquement les nausées à la mer. Une infection, une douleur abdominale aiguë ou un problème neurologique peuvent produire des symptômes similaires.
Infections : ne pas utiliser les antibiotiques au hasard
Sous les tropiques, une simple coupure peut s’infecter rapidement. La chaleur, l’humidité, la macération et les contacts répétés avec l’eau de mer favorisent les complications. Les infections cutanées, urinaires, dentaires, digestives ou ORL figurent parmi les problèmes classiques des croisières au long cours. Une pharmacie hauturière peut contenir plusieurs antibiotiques choisis par un médecin pour répondre à des situations précises. Leur présence à bord ne donne toutefois pas la compétence pour les prescrire. Une infection urinaire, une douleur dentaire et une diarrhée fébrile ne se traitent pas avec la même molécule, la même dose ni pendant la même durée. Un traitement inadapté peut masquer les symptômes, provoquer une allergie grave ou favoriser la résistance des bactéries.
Chaque antibiotique doit être associé à une fiche mentionnant son indication, sa posologie, ses contre-indications et les signes imposant un nouvel appel médical. Dans la mesure du possible, le traitement sera commencé après l’avis du Centre de consultations médicales maritimes, le CCMM, ou d’un autre médecin référent. La prévention reste la meilleure protection. Les plaies doivent être soigneusement nettoyées et protégées. L’eau destinée à la consommation doit être sûre, les mains lavées avant la préparation des repas et la cuisine régulièrement nettoyée. Une intoxication alimentaire touchant plusieurs équipiers au même moment peut rendre le bateau très difficile à manœuvrer.
Organiser la pharmacie pour agir rapidement
Les médicaments courants occupent une place importante : traitements contre la douleur et la fièvre, nausées, diarrhées, allergies, brûlures gastriques ou constipation. Il faut également prévoir de quoi traiter les affections courantes de la peau, de la bouche, des yeux et des oreilles. L’erreur classique consiste à multiplier les références jusqu’à ne plus savoir ce que contient le bateau. Une organisation par fonction est beaucoup plus efficace : douleur et fièvre, digestion, allergie, plaies, traumatologie, médicaments sur prescription et traitements individuels.
Chaque compartiment doit comporter une fiche indiquant le nom du produit, son principe actif, son indication, sa posologie prescrite et sa date de péremption. La mention du principe actif est essentielle, car deux médicaments portant des noms différents peuvent contenir la même substance. Une double prise involontaire est alors possible. Les traitements habituels doivent être embarqués en quantité suffisante, avec une marge couvrant les retards ou les déroutements. Ils seront répartis dans deux endroits distincts afin qu’une voie d’eau ou un incendie ne détruise pas tout le stock.
Une copie des ordonnances et un résumé médical en français et en anglais faciliteront les consultations à l’étranger ainsi que les contrôles douaniers.
Protéger les médicaments de la chaleur et de l’humidité
Une pharmacie laissée sous une couchette humide ou contre une coque chauffée par le soleil peut perdre une partie de son efficacité. Les produits doivent rester dans leur emballage d’origine et être protégés des températures excessives. Ceux qui nécessitent une conservation au froid posent une difficulté particulière à bord. Ils supposent une alimentation électrique fiable, une surveillance de la température et une solution de secours en cas de panne du réfrigérateur.
Les médicaments seront rangés dans des boîtes étanches, mais jamais enfermés humides. Le compartiment doit être facilement accessible, même lorsque le bateau gîte fortement ou qu’une cabine devient inutilisable. Un inventaire imprimé et une version numérique permettront de surveiller les dates de péremption. La trousse sera contrôlée avant chaque grande traversée et, au minimum, tous les six mois.
Téléconsultation médicale : un médecin accessible depuis le large
Pour les bateaux français, le CCMM de Toulouse constitue le dispositif médical de référence. Intégré au SAMU, il peut apporter une assistance aux marins et plaisanciers confrontés à un problème médical en mer. Près des côtes, la mise en relation peut passer par un CROSS et la VHF. Au large, le téléphone satellite constitue généralement le moyen le plus direct. Les communications satellitaires permettent désormais d’envoyer des photographies, des documents et parfois de courtes vidéos. Ces éléments peuvent aider à évaluer une plaie, une brûlure ou une éruption cutanée, mais ils ne remplacent pas l’échange vocal.
Avant d’appeler, l’équipage doit préparer les informations essentielles : nom et pavillon du bateau, position, route, vitesse, météo, nombre de personnes à bord et délai estimé jusqu’au prochain port.
Pour le patient, il faudra préciser l’âge, les antécédents, les allergies, les traitements, l’heure de début des symptômes, les constantes mesurées et les soins déjà effectués. Le médecin peut recommander un traitement, demander un nouvel appel quelques heures plus tard, imposer un déroutement ou organiser une évacuation. La consultation peut ainsi se transformer en suivi médical pendant plusieurs jours.
Les numéros d’urgence et les procédures d’appel doivent être affichés près de la table à cartes, enregistrés dans les téléphones et conservés dans le sac de survie. Le moyen principal de communication doit, si possible, être doublé par un système indépendant.
Se former avant de partir au grand large
Une initiation aux gestes qui sauvent est utile, mais reste limitée lorsqu’il faut prendre en charge un blessé pendant plusieurs jours. Pour une navigation hauturière, une formation de type PSE1 apporte des connaissances plus solides sur l’évaluation d’une victime, les détresses vitales et les traumatismes. Elle reste toutefois conçue pour des secouristes évoluant dans un environnement où des renforts médicalisés arrivent relativement vite. En mer, l’évacuation peut prendre plusieurs jours.
Un stage spécifiquement consacré à la médecine d’urgence en milieu maritime ou isolé est donc particulièrement recommandé. L’objectif n’est pas de transformer un plaisancier en médecin, mais de lui apprendre à examiner un patient, nettoyer une plaie, immobiliser un membre, utiliser la pharmacie et transmettre un bilan fiable. La formation doit ensuite être entretenue à bord. Où peut-on allonger un blessé ? Comment le déplacer depuis la cabine avant ? Qui appelle le médecin pendant que l’autre relève les constantes ? Qui prend la barre si le skipper est immobilisé ?
Ces exercices révèlent souvent des difficultés insoupçonnées : une attelle introuvable, un brancard qui ne passe pas dans la descente, un éclairage insuffisant ou une pharmacie inaccessible. Tous les membres de l’équipage doivent connaître les gestes essentiels, car la personne la mieux formée peut elle-même devenir la victime.
Préparer la médecine du bord comme une manœuvre de gros temps
La meilleure trousse médicale n’est pas forcément la plus volumineuse. C’est celle dont le contenu a été choisi pour un équipage précis, validé par un médecin, correctement stocké et régulièrement contrôlé. C’est aussi celle que l’on sait utiliser au milieu de la nuit, lorsque le bateau roule et que la personne habituellement responsable des soins est allongée sur le plancher.
Avant une grande traversée, la préparation médicale doit être traitée avec la même rigueur que le contrôle du gréement, de la survie ou des moyens de communication. Il faut identifier les risques, répartir les responsabilités, tester le matériel et prévoir les solutions de secours. À des jours de toute côte, le plaisancier n’est pas nécessairement abandonné à lui-même. Un médecin peut l’accompagner à distance, interpréter les symptômes et décider de la conduite à tenir. Encore faut-il pouvoir le joindre, lui transmettre des informations fiables et appliquer correctement ses consignes.
L’autonomie médicale ne consiste pas à vouloir tout soigner seul. Elle consiste à être suffisamment préparé pour agir sans perdre de temps, préserver le patient et recevoir efficacement l’aide d’un professionnel resté à terre.
vous recommande