Sous une surface parfois parfaitement calme, l’oxygène peut chuter au point de faire fuir les poissons et d’asphyxier les organismes fixés au fond. Ces zones hypoxiques, souvent nourries par les engrais et les eaux usées, s’étendent sous l’effet conjoint de l’eutrophisation et du réchauffement.

Quand la mer perd son oxygène
Une « zone morte » n’est pas nécessairement un espace où toute vie a disparu. Le terme courant désigne une masse d’eau hypoxique, c’est-à-dire trop pauvre en oxygène dissous pour permettre à la plupart des animaux marins de vivre normalement. La NOAA retient souvent le seuil de 2 milligrammes d’oxygène par litre. En dessous, poissons et crustacés mobiles tentent de fuir ; les coquillages, vers et organismes fixés subissent le manque jusqu’à la mortalité.
Lorsque l’oxygène devient presque nul, on parle d’anoxie. Certaines bactéries continuent alors à fonctionner par des voies chimiques différentes, mais l’écosystème change profondément. Des composés toxiques comme le sulfure d’hydrogène peuvent apparaître dans les sédiments. Le fond perd ses habitats, ses proies et sa capacité à accueillir les espèces habituelles.
L’hypoxie peut être saisonnière, intermittente ou permanente. Elle existe naturellement dans certaines cuvettes profondes et dans des régions océaniques où la circulation renouvelle peu l’eau. Le problème contemporain vient surtout de l’augmentation des zones créées ou aggravées par les activités humaines, en particulier près des côtes et des grands bassins versants agricoles.
La chaîne commence souvent loin du littoral
Le mécanisme le plus courant porte un nom : l’eutrophisation. Des quantités excessives d’azote et de phosphore arrivent dans les rivières, puis dans les estuaires. Elles proviennent notamment des engrais agricoles, des effluents d’élevage, de certaines eaux usées insuffisamment traitées et des retombées atmosphériques liées à la combustion.
Ces nutriments stimulent la croissance du phytoplancton et des algues. Tant qu’ils produisent de la matière organique à la lumière, la surface peut sembler très vivante. Mais lorsque les cellules meurent, elles coulent. Les bactéries qui les décomposent consomment l’oxygène de l’eau profonde. Si cette consommation dépasse le renouvellement, la concentration chute.
La stratification verrouille le piège. Une couche de surface chaude ou moins salée, alimentée par un fleuve, flotte au-dessus d’une eau plus dense. Le vent et les vagues mélangent surtout les premiers mètres ; l’oxygène atmosphérique atteint mal le fond. La zone hypoxique persiste jusqu’à ce qu’une tempête, un refroidissement saisonnier ou un afflux d’eau extérieure brise cette séparation.
Du Mississippi à la Baltique
Au nord du golfe du Mexique, les nutriments drainés par le Mississippi et l’Atchafalaya alimentent chaque été une vaste zone hypoxique sur le plateau continental. Sa superficie varie selon les apports fluviaux, les vents et les tempêtes. Le relevé de 2026 annoncé par la NOAA atteignait 1 332 miles carrés, soit environ 3 450 kilomètres carrés, l’une des plus petites mesures de la série. Une bonne année ne supprime toutefois ni le mécanisme ni la tendance de fond.
La mer Baltique présente une situation plus structurelle. Presque fermée, peu salée et reliée à la mer du Nord par des passages étroits, elle renouvelle difficilement ses eaux profondes. Les apports historiques de nutriments ont amplifié les proliférations algales. La séparation entre les eaux de surface moins salées et les eaux profondes plus denses limite encore l’oxygénation du fond.
D’autres régions sont touchées : baie de Chesapeake, mer Noire, côtes de Chine, estuaires européens ou lagunes méditerranéennes. Les comparaisons exigent de la prudence, car les seuils, les surfaces mesurées et la durée des épisodes diffèrent. En 2019, l’UICN recensait environ 700 sites affectés par de faibles concentrations d’oxygène, contre 45 dans les années 1960. Le nombre reflète à la fois une aggravation réelle et l’amélioration de la surveillance.
Le réchauffement agit de deux manières
Une eau chaude dissout moins d’oxygène qu’une eau froide. Le réchauffement réduit donc directement la quantité disponible. Il renforce aussi la stratification : les eaux superficielles chauffées deviennent plus légères et se mélangent moins avec les couches profondes. L’océan intérieur reçoit alors moins d’oxygène venu de l’atmosphère.
L’UICN estime que le contenu total en oxygène de l’océan a diminué d’environ 2 % entre 1960 et 2010. Ce pourcentage global paraît faible, mais la perte n’est pas uniforme. Près d’un seuil biologique, une variation modeste suffit à réduire l’habitat disponible, déplacer une espèce ou modifier son alimentation. Les grands poissons actifs, comme les thons, les marlins et certains requins, ont des besoins élevés et peuvent se retrouver comprimés dans une couche de surface plus étroite.
Le changement climatique et l’eutrophisation se renforcent donc mutuellement. Réduire les nutriments peut améliorer assez vite une baie ou un estuaire, mais la baisse de l’oxygène liée au réchauffement global demande aussi une réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Un écosystème qui se réorganise
Les poissons mobiles quittent souvent la zone avant d’en mourir, ce qui déplace les bancs et modifie les captures. Les espèces lentes ou fixées n’ont pas cette possibilité. Une mortalité massive de crabes, de coquillages ou d’animaux benthiques prive ensuite les poissons de nourriture, même lorsque l’oxygène revient.
L’hypoxie perturbe également les cycles de l’azote et du phosphore. Dans certains sédiments privés d’oxygène, du phosphore est relargué vers l’eau et entretient les proliférations algales. Ce retour interne retarde la récupération, même après une baisse des apports terrestres. La zone morte devient alors un système qui s’auto-entretient partiellement.
Pour la pêche, le coût ne se résume pas aux animaux retrouvés morts. Les bateaux doivent chercher les bancs ailleurs, les nurseries côtières perdent leur qualité et la variabilité augmente. La biodiversité s’appauvrit au profit d’organismes capables de supporter de brèves périodes de manque d’oxygène.
Les solutions existent mais commencent à terre
La priorité consiste à réduire l’azote et le phosphore qui quittent les bassins versants. L’ajustement des doses d’engrais, les cultures intermédiaires, les bandes végétalisées, la restauration des zones humides et une meilleure gestion des effluents limitent les fuites agricoles. Dans les villes, la modernisation des stations d’épuration et la séparation des eaux pluviales réduisent les rejets.
La surveillance complète cette action. Bouées, navires, capteurs de fond et modèles permettent de prévoir les épisodes et d’informer les pêcheurs. Les résultats ne sont pas immédiats partout, car les nutriments stockés dans les sols et les sédiments continuent de circuler. Mais plusieurs estuaires montrent qu’une baisse durable des rejets peut réduire l’étendue et la durée de l’hypoxie.
Le mot « désert » décrit bien l’impression laissée par un fond privé d’animaux. Il ne doit pourtant pas suggérer une fatalité naturelle. Une grande partie de ces zones est reliée à des décisions prises sur les terres, parfois à des centaines de kilomètres de la mer. Restaurer leur oxygène revient d’abord à maîtriser ce qui descend des champs, des élevages et des villes.
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