Le langage des pavillons : comment les bateaux communiquaient avant l’invention de la radio

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Un carré jaune, une croix bleue, deux pavillons hissés ensemble : avant la voix par ondes, un navire pouvait demander un pilote, signaler une avarie ou lancer un appel de détresse en composant des messages visibles à distance.

Un carré jaune, une croix bleue, deux pavillons hissés ensemble : avant la voix par ondes, un navire pouvait demander un pilote, signaler une avarie ou lancer un appel de détresse en composant des messages visibles à distance.

© AdobeStock - dimas830

 

À bord d’un navire du XIXe siècle, apercevoir un pavillon ne suffisait pas. Il fallait identifier sa forme, ses couleurs, sa position dans la drisse et les éventuels pavillons placés au-dessus ou au-dessous. Le signal pouvait annoncer une manœuvre, poser une question, donner un numéro ou désigner une phrase entière dans un livre de codes. La mer avait inventé un langage visuel bien avant que la radio ne permette d’entendre une voix au-delà de l’horizon.

Le pavillon national indiquait déjà l’appartenance du navire. Les marines de guerre développèrent ensuite leurs propres systèmes tactiques pour transmettre des ordres sans révéler nécessairement leur sens à l’adversaire. Mais le commerce maritime avait besoin d’un vocabulaire partagé entre capitaines de langues différentes. Le défi n’était pas de tout dire : il fallait communiquer vite les informations utiles à la sécurité et aux opérations portuaires.

Des codes privés à une grammaire internationale

Au début du XIXe siècle, plusieurs systèmes coexistent. Le capitaine britannique Frederick Marryat publie en 1817 un code destiné à la marine marchande. Grâce à des combinaisons de pavillons associées à des numéros et à un ouvrage de référence, les navires peuvent s’identifier et transmettre des messages standardisés.

En 1855, le premier Commercial Code of Signals britannique cherche à simplifier et internationaliser ces pratiques. Le système évolue au fil des conférences et des besoins, jusqu’au Code international de signaux moderne. Son principe reste remarquable : chaque signal possède un sens complet, conçu pour être compris malgré les différences de langue. Le même message peut aussi être transmis par pavillons, Morse lumineux, sons ou radio.

Chaque lettre possède une forme et parfois une phrase

L’alphabet comprend vingt-six pavillons, complétés par dix flammes numériques, trois substituts et une flamme d’aperçu ou de réponse. Les couleurs franches et les motifs géométriques permettent de les distinguer de loin. Les substituts évitent d’emporter plusieurs exemplaires de chaque lettre lorsqu’un caractère se répète dans le même signal.

Un pavillon peut épeler une lettre, mais plusieurs ont surtout un sens conventionnel lorsqu’ils sont hissés seuls. Alfa signifie qu’un plongeur est à l’eau et qu’il faut se tenir à distance en avançant lentement. Bravo signale des marchandises dangereuses. Delta demande de rester à l’écart d’un navire qui manœuvre difficilement. Oscar annonce un homme à la mer. Quebec demande la libre pratique, c’est-à-dire l’autorisation sanitaire d’entrer en relation avec le port. Yankee signifie que le navire chasse sur son ancre. Ces messages courts restent utilisés aujourd’hui.

Hisser un signal, puis attendre qu’il soit compris

La transmission suit un cérémonial précis. Le navire qui émet prépare les pavillons dans l’ordre, les hisse groupés et attend que le destinataire accuse réception. La position la plus haute se lit en premier. Si le message est long, plusieurs hissées se succèdent. Un code partagé évite de fabriquer une phrase lettre par lettre, opération lente et vulnérable aux erreurs de lecture.

La visibilité impose néanmoins ses limites. La brume, la nuit, la fumée, la distance ou un vent trop faible peuvent rendre les couleurs illisibles. Les navires utilisent alors des fanaux, des coups de canon, des signaux sonores ou des projecteurs. Le sémaphore à bras appartient à une autre famille : les positions de deux bras ou de deux petits pavillons y représentent les caractères. Il est rapide à courte distance, mais exige un opérateur visible et entraîné.

De Trafalgar au signal de détresse

Les pavillons sont aussi entrés dans la légende navale. À Trafalgar, en 1805, le message de Nelson sur le devoir de chaque homme est transmis grâce à un code numérique britannique, bien avant la normalisation internationale. Dans un autre registre, l’association des pavillons November et Charlie, qui signifient séparément « non » et « oui », forme un signal international de détresse lorsqu’ils sont hissés ensemble.

Il faut toutefois résister à l’idée d’un dictionnaire immuable. Un pavillon peut avoir un sens différent en régate, dans une marine militaire ou dans le Code international. Le pavillon P, par exemple, sert de signal préparatoire sur une ligne de départ de course, alors que son sens international isolé concerne le rappel des personnes à bord au port. Le contexte fait partie du langage.

La radio a gagné, les couleurs sont restées

Au XXe siècle, la télégraphie sans fil puis la radiotéléphonie ont transformé les communications. La VHF permet aujourd’hui d’expliquer une situation, de donner une position et d’échanger directement avec un port ou un autre bateau. Les systèmes satellitaires et numériques ont encore étendu cette capacité.

Les pavillons n’ont pourtant pas disparu. Ils fonctionnent sans batterie, ne saturent aucune fréquence et donnent immédiatement une information aux navires proches. Ils restent indispensables pour la plongée, certaines cargaisons, les opérations portuaires, les régates et le grand pavois de cérémonie. Un plaisancier n’a pas besoin de mémoriser tout le code, mais quelques signaux peuvent éviter un malentendu. Avant la radio, ils formaient une langue complète ; aujourd’hui, ils sont devenus les mots visuels que la mer refuse d’abandonner.

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.