Chantiers : la tentation du moteur, entretien avec Eric Bruneel fondateur de Neel Trimarans

Bateaux à moteur
Lundi 19 avril 2021 à 12h42

Swan et X-Yacht, deux icones de la voile ont annoncé il y a peu le lancement d’un modèle moteur. Semblant à contre-courant d’une tendance "verte" qui concerne toute l’économie, c’est un double évènement qui ne manque pas de nous interroger sur les dessous d’une telle stratégie. Entretien avec Eric Bruneel, fondateur du chantier Neel Trimarans, qui propose désormais une gamme de trimarans à moteurs subtilement baptisée Leen.

Swan et X-Yacht, deux icones de la voile ont annoncé il y a peu le lancement d’un modèle moteur. Semblant à contre-courant d’une tendance "verte" qui concerne toute l’économie, c’est un double évènement qui ne manque pas de nous interroger sur les dessous d’une telle stratégie. Entretien avec Eric Bruneel, fondateur du chantier Neel Trimarans, qui propose désormais une gamme de trimarans à moteurs subtilement baptisée Leen.

Issu du catamaran olympique, skipper à succès du trimaran de 50’ Trilogic (Route du Rhum, Ostar, Fastnet…) passé par Fountaine-Pajot, quand Eric Bruneel crée en 2010 le chantier Neel, il propose inévitablement des voiliers. Pourtant, 10 ans et quelques 120 bateaux produits plus tard, il lance une gamme de trimarans à moteurs subtilement baptisée Leen.

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Comment est née l’idée de développer une gamme moteur ?

"Sur toute notre gamme voile on enregistrait depuis toujours des consommations au moteur très intéressantes par rapport à des monocoques ou même des catamarans de même taille. Les coques des trimarans ont une résistance à l’avancement très faible, elles traînent très peu d’eau. Mais le vrai déclic c’est notre architecte naval, Bernard Nivelt, qui est venu nous voir en nous proposant de faire un trimaran à moteur, convaincu qu’il y aurait un delta de consommation très favorable. Pour la grande croisière, le trimaran offre aussi des avantages importants en comportement à la mer, en sécurité par mer formée voire par mer dure, moins de roulis au mouillage, toutes conditions dans lesquelles les flotteurs latéraux stabilisent le bateau. En y associant notre concept d’aménagements de plein pied, on se retrouve avec des surfaces habitables vraiment très séduisantes. Au-delà de cette approche architecturale, nous avons réfléchi en tant que chantier, et là, il n’a échappé à personne que la voile est une « niche » sur le marché de la plaisance dominé à 80% par le moteur. Donc cela faisait du sens d’être présent sur ce secteur. Qui plus est, nous avons aussi été poussés quelque peu par le marché car, à plusieurs reprises, nous avons eu des clients qui auraient bien enlevé le mât ! Souvent pour des questions d’âge, après avoir fait beaucoup de voile dans leur vie."

Vous qui venez de la voile, et même de la voile de compétition, comment avez-vous procédé pour développer cette gamme ?

"Nous ne voulions entrer sur le marché du bateau à moteur, autour duquel il y avait visiblement un consensus, que si nous apportions quelque chose qui ne s’était jamais fait avant. C’est ce que nous aimons bien faire depuis quarante ans que nous construisons des bateaux à différents titres. C’est dans notre ADN, mais cela doit aussi faire du sens, être dans notre époque, répondre immédiatement à une clientèle prête à devenir propriétaire. Nos clients doivent s’y retrouver. Pour cela nous avons voulu faire un bateau qui soit dans nos valeurs, un vrai bateau de voyage, sur lequel on se sent prêt à affronter la haute mer avec un pont avant extrêmement défendu. On pourra avancer idéalement à 10-12 nœuds, mais si on réduit à 6-8 nœuds, on pourra vraiment effacer de gros coups de vent. A l’intérieur, rien de clinquant, le bateau sera dans nos codes esthétiques habituels, extrêmement épuré."

Comment avez-vous adapté la motorisation à ce programme de grande croisière ?

"Nous savions dès le départ que nous serions très « fuel efficient » comme disent les anglo-saxons. Notre consommation sera 3 à 5 fois moindre qu’un trawler monocoque et 2 à 3 fois moindre qu’un catamaran, grâce à la longue coque centrale au coefficient prismatique extrêmement faible. Nous avons développé en interne une motorisation hybride. En coque centrale nous aurons un gros moteur principal thermique Heavy-Duty aux capacités transocéaniques. Et il y aura en plus une motorisation secondaire électrique avec un moteur dans chaque flotteur. Ils ont trois fonction : remplacer le propulseur d’étrave, quitter ou arriver dans un mouillage en tout électrique (environ 1.5 h. d’autonomie grâce à une importante capacité de batteries lithium), et enfin assurer la redondance du moteur principal thermique, ce qui apparaît comme un atout fondamental pour le programme de nos clients. Que ce soit en thermique avec Cummins ou en électrique avec les néerlandais de Bellmarine, nous avons fait appel à des spécialistes de la motorisation professionnelle."

Quel public visez-vous avec la gamme LEEN trimarans ?

"Les deux premiers clients privés ont des projets de navigation nordique, des régions où le bateau à moteur a beaucoup de sens, les trois autres seront utilisés à titre professionnel. Nous sommes très attachés à l’idée que chaque bateau correspond à un programme. Nos voiliers sont parfaits pour certaines routes de voyage, et nous voulons faire la même chose avec les Leen sur d’autres routes, complémentaires de celles de nos voiliers, notamment vers le Nord, mais aussi en Méditerranée par exemple où cela peut faire du sens aussi."

Avez-vous eu peur de phagocyter la marque voile NEEL en créant une gamme moteur ?

"Pour nous le risque est très faible voire inexistant. Déjà il y a une question de budget. Les premiers Leen, de 56 à 72 pieds, attaquent le marché par le haut, même si nous aspirons à proposer une gamme complète. Ensuite, les clients que nous rencontrons semblent mûrs pour une direction ou bien l’autre. Ils arrivent chez Leen déjà persuadés que c’est le bon moment dans leur vie de marin pour passer au moteur, ou que c’est le bon support pour ce qu’ils veulent faire."

La production de ces trimarans à moteur est-elle différente de celle des voiliers ?

"Oui, il y a une grande différence stratégique. Il y a trois ans nous avons fait de la croissance externe en faisant l’acquisition de Techni Yachts Pinta à La Rochelle, car nous avions besoin de surface de production. Or ce chantier avait une expertise très pointue dans la construction de catamarans à l’unité par panneaux plans réalisés sur marbre. Ils avaient en plus développé un savoir-faire unique au monde pour fabriquer ces bateaux à l’endroit, donc sans avoir besoin de les retourner comme cela se faisait traditionnellement, ce qui aurait été problématique pour des multicoques. Bernard Nivelt a immédiatement compris que cette solution était parfaitement adaptée, tant au niveau technique qu’au niveau des formes, les bouchains répondant au besoin de rigidité. Sur 50m de long dans l’atelier, ce procédé de fabrication permet de construire deux Leen simultanément, ce qui va nous permettre de monter en puissance, de 3 bateaux cette année à 6 l’an prochain et jusqu’à 10 par an. Cela nous permet de lancer et enchaîner la production sans avoir à investir dans des moules de coques, ni dans de nouveaux bâtiments pour les accueillir, tout en gardant une certaine souplesse. Entre les réflexions de départ et la réalisation des coques, en l’absence de moules, Bernard Nivelt a du temps pour bien adapter les formes au poids, d’accepter et de réaliser des petites modifications custom pour les clients, à isocoûts."

Economiquement parlant, que devrait vous apporter cette diversification ?

"En période normale, hors-COVID, notre business-plan était d’atteindre rapidement les 20 puis 25 Mo d’Euros. Ce sera plutôt 15 cette année puis 18 Mo d’Euros l’an prochain, et avec la montée en puissance de LEEN notre objectif est de réaliser 20 Mo d’Euros de CA dans les deux ans qui viennent. LEEN nous permet de continuer à croître de 17% cette année malgré la crise. Si elle venait à perdurer un ou deux ans de plus, ce qui est une hypothèse que nous considérons, multiplier les modèles nous permet de maintenir notre niveau d’activité global. Qui plus est, la polyvalence de nos ateliers et de nos opérateurs, sur laquelle nous travaillons depuis des années, me permet de bien dormir. Nous sommes armés pour passer la crise."

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne. Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
François Tregouet
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Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
Eric Mas
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Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.