L’incendie en mer : l’ennemi invisible et la stratégie du rempart

Equipements
Par Le Figaro Nautisme

Avec l’homme à la mer, le feu est le mot qui angoisse le plus le skipper de tous bateaux. Si une bonne stratégie permet d’éviter le pire, encore faut-il oser affronter l’idée que « ça n’arrive pas qu’aux autres »…

Avec l’homme à la mer, le feu est le mot qui angoisse le plus le skipper de tous bateaux. Si une bonne stratégie permet d’éviter le pire, encore faut-il oser affronter l’idée que « ça n’arrive pas qu’aux autres »…

Dans le milieu confiné d’un bateau, où les matériaux composites sont souvent inflammables et où l'on vit littéralement au-dessus de réservoirs de carburant, l’incendie est une menace absolue. Contrairement à la terre ferme, il n'y a nulle part où courir, et l'eau qui nous entoure peut devenir un piège si l'on ne maîtrise pas l'élément en quelques minutes. Pourtant, avec l'évolution des technologies et une bonne rigueur dans l'entretien, l’incendie n’est pas une fatalité. C’est le résultat d’une chaîne de négligences que l’on peut briser par une stratégie de prévention méthodique. Pour le plaisancier, qu’il navigue sur un voilier de tradition ou une vedette moderne, la sécurité incendie ne doit plus être vue comme une contrainte réglementaire, mais comme un art de vivre à bord.

La cartographie des risques : là où le danger couve

Pour prévenir le feu, il faut d'abord savoir d’où il vient. Les statistiques des experts maritimes sont formelles : plus de la moitié des départs de feu à bord ont une origine électrique. Avec la multiplication des appareils connectés, des chargeurs de smartphones et l'installation de parcs de batteries toujours plus puissants, nos réseaux sont sollicités à l'extrême. Comme l'explique de nombreux experts, le danger réside souvent dans les connexions "sauvages" ou les câbles qui frottent contre une cloison jusqu’à la mise à nu du cuivre. Une simple résistance de contact sur une cosse mal serrée peut monter à plusieurs centaines de degrés en quelques minutes sans faire sauter le disjoncteur, créant un point chaud fatal dans une zone invisible.

Le deuxième risque d’incendie se trouve dans la calle moteur. Entre les fuites de gasoil sur un collecteur d'échappement brûlant et les durites de refroidissement qui lâchent, le moteur est une source de chaleur constante qui ne demande qu'un carburant pour s'enflammer. Enfin, la cuisine, avec son gaz et ses graisses, complète ce trio infernal. Sophie, lectrice assidue du Figaro Nautisme et qui a bouclé un tour du monde en famille, nous a expliqué qu’elle ne laisse jamais une mèche allumée ou une casserole sur le feu sans surveillance, même pour une minute, car au moindre coup de gîte imprévu, l'accident est immédiat. Elle souligne d'ailleurs que lors de passages de fronts météo importants, où le bateau est malmené, elle coupe systématiquement l'arrivée de gaz au niveau de la bouteille pour éviter toute fuite en cas de rupture de canalisation. De l’importance de toujours avoir anticipé la météo avant de se lancer en cuisine…

La prévention qui fonctionne : au-delà de l'extincteur

Une bonne stratégie commence par la détection précoce. Trop de bateaux ne sont équipés que du strict minimum légal. Pour une protection réelle, il est impératif d'installer des détecteurs de fumée et de monoxyde de carbone dans chaque cabine et dans le carré. Mieux encore, les détecteurs de chaleur dans la ou les cales moteur permettent d'alerter le skipper avant même que la première fumée n'apparaisse. Un investissement dérisoire au regard du prix d'un navire. Mais la prévention, c'est aussi le stockage intelligent. Les produits inflammables comme les bidons d'essence pour l'annexe, les solvants ou les peintures n'ont rien à faire dans la cale ou à proximité du tableau électrique. Ils doivent être isolés dans des coffres ventilés, idéalement à l'extérieur.

L’entretien du système électrique est le pilier central de cette muraille défensive. Il est conseillé de passer chaque année une caméra thermique sur son tableau électrique en pleine charge pour identifier les points de chauffe anormaux. De même, les chargeurs de quai doivent être de qualité marine et installés dans des zones parfaitement aérées. On rappelle ici qu'un chargeur bas de gamme enfermé sous une couchette est une bombe thermique. Il est par ailleurs préconisé également de vérifier systématiquement l'état des durites de carburant et de les remplacer tous les cinq ans, car le caoutchouc finit par craqueler, laissant s'échapper des vapeurs invisibles mais hautement inflammables.

Le protocole d'urgence : quand chaque seconde compte

Si malgré tout l'incendie se déclare, seule la préparation peut transformer un désastre en incident maîtrisé. Le premier réflexe n'est pas de chercher l'extincteur, mais de donner l'alerte et de couper les sources d'énergie : gaz et électricité. Sans oxygène et sans énergie, le feu perd de sa vigueur. C'est ici que le protocole de sécurité prend tout son sens. Chaque membre de l'équipage, même les invités d'un week-end, doit savoir où se trouvent les extincteurs et comment les utiliser. Un extincteur n'offre que quelques secondes d'autonomie ; il ne faut pas les gâcher en lisant le mode d'emploi dans la fumée.

La lutte doit être ciblée. Pour un feu moteur, on n'ouvre jamais le capot, ce qui provoquerait un appel d'air massif. On utilise l'orifice de sabordage pour vider l'extincteur à l'intérieur ou, mieux encore, on déclenche le système automatique à gaz inerte s'il existe. Pour un feu de cuisine, la couverture anti-feu est bien plus efficace et propre qu'un extincteur à poudre qui ruinera l'intérieur du bateau. Si la situation n'est pas maîtrisée dans les trois premières minutes, le protocole de survie doit s'enclencher : préparation du radeau, message de détresse sur la VHF et rassemblement de l'équipage sur le pont avec les brassières.

La culture de la sécurité comme philosophie de bord

En conclusion, la lutte contre l'incendie commence bien avant de larguer les amarres. Elle se niche dans la propreté d'un fond de cale sans huile, dans le serrage d'une cosse électrique et dans la discipline quotidienne d'un équipage qui sait que la mer ne pardonne pas l'improvisation. Une bonne préparation change tout car elle permet de garder son sang-froid, l'outil le plus puissant face aux flammes. Naviguer en sécurité, c'est accepter que le danger existe pour mieux le réduire au silence. C'est ce mélange de rigueur technique et de vigilance humaine qui permet de profiter sereinement de la beauté des océans, en sachant que le rempart est solide.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.