Refit écologique : le bateau le plus durable est-il celui que l’on possède déjà ?

Mark Bernie
Par Mark Bernie

Rénover un bateau ancien a longtemps été une affaire de passion, de budget ou de nostalgie. Mais à l’heure où la plaisance interroge son empreinte environnementale, le refit prend une autre dimension. Carbone évité, déchets composites, transport des pièces, durée de vie réelle, motorisation, limites techniques : conserver un bateau existant peut être vertueux, à condition de ne pas transformer une rénovation raisonnable en reconstruction déguisée.

Sur le terre-plein d’un port, un voilier de douze mètres des années 1980 peut susciter deux regards très différents. Pour les uns, il n’est qu’un vieux bateau fatigué, avec son gelcoat passé, ses hublots ternis, ses vaigrages décollés et son tableau électrique d’un autre âge. Pour les autres, il représente une formidable opportunité : une coque déjà construite, une histoire à prolonger, un bateau à remettre en état plutôt qu’un produit neuf à fabriquer. La question n’est plus seulement sentimentale ou financière. Elle devient environnementale. A l’heure où la plaisance doit, elle aussi, regarder son empreinte en face, un vieux bateau sain peut-il être plus durable qu’un bateau neuf ? La réponse semble évidente : le bateau le plus écologique serait celui que l’on ne construit pas. Mais comme souvent en mer, la route la plus directe n’est pas toujours la plus sûre. 

Rénover un bateau ancien permet d’éviter une partie importante des impacts liés à la fabrication d’une unité neuve : production des fibres, des résines, des métaux, du bois, des mousses, de l’électronique, de l’accastillage, du moteur, sans oublier l’énergie consommée par le chantier et le transport du bateau jusqu’à son bassin de navigation. Une coque en polyester déjà construite constitue, en quelque sorte, un capital environnemental. La conserver, c’est répartir son impact initial sur davantage d’années de navigation. Cet argument pèse d’autant plus lourd que beaucoup de bateaux de plaisance naviguent relativement peu. Un voilier de croisière passe souvent de longues périodes au port ou au mouillage et n’accumule, chaque année, que quelques centaines ou quelques milliers de milles. Dans ce cas, la fabrication initiale représente une part significative du bilan global. Allonger la durée de vie du bateau devient donc un levier majeur. Mais le refit écologique n’est pas une formule magique. Il peut être vertueux lorsqu’il prolonge la vie d’une unité saine, bien conçue et réellement utilisée. Il devient beaucoup plus discutable lorsqu’il consiste à tout remplacer : moteur, gréement, voiles, électronique, batteries, plomberie, sellerie, menuiseries, hublots, réservoirs et équipements de confort. Au bout du compte, il ne reste parfois du bateau d’origine que la coque, le pont et le numéro de série. Le projet peut être superbe. Il n’est pas forcément sobre.

Le piège du refit total

Le premier principe d’un refit durable devrait être simple : réparer avant de remplacer. Un winch révisé vaut souvent mieux qu’un winch neuf. Un moteur diesel entretenu, dont les pièces restent disponibles, peut encore rendre de longues années de service. Un mât inspecté, associé à un gréement dormant changé au bon moment, est préférable à un remplacement systématique de tout l’espar. Une installation électrique clarifiée, des passes-coques neufs et une plomberie simplifiée font davantage pour la sécurité et la longévité du bateau qu’une accumulation d’écrans et d’options séduisantes. Le vrai refit écologique n’a pas pour objectif de transformer un bateau de 1990 en bateau de 2026. Il cherche à rendre une unité sûre, fiable, maintenable et adaptée à son programme. C’est toute la nuance. Un couple qui prépare une boucle Atlantique n’a pas les mêmes besoins qu’une famille qui navigue trois semaines par an en Méditerranée, ni qu’un retraité qui passe six mois au mouillage en Grèce. Le bon refit commence donc par une question très concrète : de quoi avons-nous réellement besoin pour naviguer ? Un dessalinisateur peut être un formidable outil d’autonomie en grande croisière, mais il ajoute des pompes, des filtres, des membranes, de l’entretien et des pannes possibles. Un grand parc de batteries apporte du confort, mais il a un coût environnemental à la fabrication. Les panneaux solaires sont souvent pertinents, à condition d’être correctement dimensionnés et installés durablement. L’électronique moderne sécurise la navigation, mais elle vieillit vite. Le bateau le plus durable n’est pas celui qui embarque tout. C’est celui dont chaque équipement a une raison claire d’être à bord.

Une coque ancienne : ressource ou futur déchet ?

La grande force des bateaux en polyester est aussi leur faiblesse. Ils durent longtemps, parfois très longtemps. Des milliers de voiliers construits dans les années 1970, 1980 et 1990 naviguent encore, preuve que le stratifié verre-résine peut traverser les décennies lorsqu’il a été correctement conçu et entretenu. Mais lorsqu’ils arrivent en fin de vie, ces bateaux posent un problème complexe. Les composites thermodurcissables ne se recyclent pas comme l’aluminium, l’acier ou certains plastiques. On peut les broyer, les valoriser partiellement dans certaines filières, récupérer des équipements, trier les métaux et traiter les déchets polluants. Mais on ne transforme pas simplement une vieille coque polyester en coque neuve. Les antifoulings, les mousses, les contre-moulages, les inserts et les mélanges de matériaux compliquent encore l’opération. C’est là que le refit prend tout son sens. Chaque année gagnée retarde l’entrée dans la filière déchets. Mieux encore, elle évite parfois de déconstruire un bateau qui n’est pas techniquement mort, mais seulement démodé. Un vaigrage décollé, une sellerie fatiguée ou un pont terni ne font pas un déchet. Ce sont des signes d’âge, pas des certificats de décès.

Le problème commence lorsque la structure elle-même est atteinte. Osmose profonde, délaminage, sandwich gorgé d’eau, varangues décollées, cadènes fragilisées, cloison structurelle fissurée, quille mal reprise après un choc : à ce stade, le refit change de nature. Il ne s’agit plus seulement de remettre à niveau, mais de reconstruire. Il faut stratifier, poncer, sécher, renforcer, parfois déposer le lest ou reprendre la liaison coque-pont. Cela peut se justifier sur une unité rare, robuste, parfaitement adaptée au programme. Beaucoup moins sur un bateau courant dont la remise en état exigera plus de matière, d’énergie et d’argent que sa valeur d’usage future. La durabilité n’est pas la nostalgie. Tous les bateaux ne méritent pas d’être sauvés à n’importe quel prix.

Voilier ou bateau à moteur : deux bilans très différents

Sur un voilier de croisière, le raisonnement penche souvent en faveur de la conservation. Lorsque le bateau navigue réellement à la voile, que son moteur reste un auxiliaire et que ses équipements sont raisonnables, prolonger la vie de la coque a généralement du sens. Le gros de la matière est déjà là : coque, pont, lest, aménagements, gréement. Si le refit reste mesuré, le bilan peut être très favorable.

Sur un bateau à moteur, l’équation est différente. Plus l’usage est intensif, plus la consommation de carburant devient déterminante. Un bateau ancien, lourd, peu efficient, équipé d’une motorisation gourmande, peut afficher un bilan d’usage très défavorable. Dans certains cas, un bateau plus récent, mieux dessiné, mieux motorisé et utilisé à une vitesse raisonnable peut compenser une partie de son impact de fabrication par une consommation plus faible sur la durée.

Cela ne signifie pas qu’il faille systématiquement acheter neuf. Un refit intelligent d’un bateau à moteur peut aussi améliorer nettement le bilan. 

Sur un voilier comme sur un bateau à moteur, l’usage reste donc central. Un bateau rénové qui ne navigue jamais n’est pas plus durable qu’un bateau neuf qui sort régulièrement, dure longtemps et reste entretenu. La plaisance écologique ne se juge pas seulement au chantier, mais aussi à la manière de naviguer.

Le transport, grand oublié du bilan

Dans un refit, on parle volontiers de coque, de moteur, de batteries et de matériaux. On oublie souvent le transport. Or déplacer un bateau de plusieurs tonnes, faire venir des pièces de loin, multiplier les expéditions urgentes ou commander des équipements très spécifiques pèse aussi dans le bilan. Un refit sobre est aussi un refit local, autant que possible. Travailler avec un chantier proche du bateau, regrouper les interventions, choisir des pièces standard, privilégier la réparation, récupérer certains équipements d’occasion lorsque cela a du sens : ces décisions concrètes comptent. Elles comptent encore plus dans les zones éloignées, aux Antilles, en Polynésie, dans l’océan Indien ou en Méditerranée orientale, où une pièce introuvable peut prendre l’avion et où la fin de vie d’un bateau peut devenir un casse-tête…

Avant d’acheter une unité ancienne, il faut donc poser une question très terre à terre : pourra-t-on l’entretenir facilement là où elle naviguera ? Un bateau simple, bien documenté, doté d’un moteur courant, d’un accastillage accessible et de systèmes compréhensibles a beaucoup plus de chances de durer. A l’inverse, un bateau complexe, rare, bricolé par plusieurs propriétaires successifs ou dépendant de pièces difficiles à trouver peut rapidement perdre son intérêt écologique.

Le bon arbitrage

Rénover, ce n’est pas seulement refaire briller un gelcoat. C’est prolonger une histoire maritime, technique et matérielle de plusieurs dizaines d’années dans un monde parfait. C’est accepter qu’un bateau ait une mémoire, mais aussi des limites. C’est comprendre qu’un vieux voilier peut être une formidable ressource, à condition de ne pas lui demander de devenir un bateau neuf.

Le refit écologique n’est surtout pas l’art de sauver tous les bateaux. C’est l’art de sauver les bons, de la bonne manière, pour les faire naviguer encore longtemps…

Crédit photo couverture : Illustration AdobeStock -  Luca  

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.