Propulsion électrique au grand large : peut-on vraiment se passer du diesel ?
Le spectacle est séduisant. Un voilier quitte son mouillage dans un silence presque total. Pas de fumée, pas d’odeur de gasoil, pratiquement aucune vibration. Une simple pression sur la commande suffit pour disposer immédiatement du couple nécessaire. Une fois les voiles établies, l’hélice se transforme en hydrogénérateur et recharge les batteries pendant que les panneaux solaires alimentent les équipements du bord.
À écouter les discours les plus enthousiastes, le moteur diesel serait déjà condamné à disparaître des voiliers de croisière. La réalité est plus nuancée.
Une navigation hauturière ne ressemble pas à une sortie à la journée, entre deux marinas équipées de bornes électriques. Au large, le moteur n’est pas seulement utilisé pour quitter un ponton ou rejoindre un mouillage. Il peut devenir indispensable pour se dégager d’une côte sous le vent, étaler un courant, sortir d’une zone de calme, éviter un trafic dense ou conserver la manœuvrabilité du bateau après une avarie de gréement.
La question n’est donc pas de savoir si un moteur électrique peut propulser un voilier. Il le peut, souvent avec une efficacité et un agrément remarquables. La véritable interrogation est ailleurs : combien de temps peut-il fonctionner lorsque l’équipage en a réellement besoin ?
Le moteur électrique possède plusieurs avantages indiscutables. Son rendement est largement supérieur à celui d’un moteur thermique. Son couple est disponible immédiatement et sa conception mécanique est relativement simple. Il ne demande ni vidange, ni changement de filtre à huile, ni circuit d’échappement complexe. Il supprime également une grande partie du bruit et des vibrations qui accompagnent habituellement les heures de moteur.
Pour sortir d’un port, remonter une rivière, reprendre un coffre ou parcourir quelques milles dans le calme, l’expérience est particulièrement convaincante. La difficulté apparaît lorsque l’on demande au bateau de maintenir une vitesse élevée pendant plusieurs heures.
Comme pour toute embarcation, la résistance à l’avancement augmente fortement avec la vitesse. Sur un voilier, gagner le dernier nœud avant la vitesse de carène peut demander une puissance disproportionnée. Avec un moteur diesel, cette demande supplémentaire se traduit surtout par une consommation accrue. Avec un moteur électrique, elle entraîne une chute spectaculaire de l’autonomie.
Un voilier capable de progresser plusieurs heures à 4 nœuds peut ne disposer que d’une heure ou deux d’autonomie à 6 nœuds. Cette différence oblige à changer ses habitudes. Il faut accepter de naviguer moins vite au moteur, de réserver la pleine puissance aux manœuvres importantes et d’utiliser les voiles dès que le vent le permet, même s’il est faible.
La propulsion électrique devient donc crédible lorsque le moteur reste un auxiliaire. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’il doit remplacer durablement le vent.
Le principal avantage du diesel ne réside pas seulement dans la robustesse de ses moteurs. Il tient surtout à l’extraordinaire quantité d’énergie contenue dans le carburant.
Un litre de gazole représente un peu plus de 10 kWh d’énergie brute. Le rendement du moteur thermique ne permet d’en utiliser qu’une partie, mais un réservoir de 200 litres constitue malgré tout une réserve considérable. Pour obtenir une autonomie comparable avec des batteries, il faudrait embarquer un ensemble extrêmement lourd, volumineux et coûteux.
Même si un moteur électrique utilise beaucoup mieux l’énergie qui lui est fournie, les batteries restent nettement moins denses que le carburant liquide. C’est cette différence qui limite aujourd’hui le développement du tout-électrique en grande croisière.
Prenons l’exemple d’un voilier de 12 mètres équipé d’une batterie de propulsion d’environ 30 kWh. En conservant une marge de sécurité et en demandant une puissance modérée, il pourra fonctionner pendant plusieurs heures. Cela suffit largement pour la plupart des manœuvres de port, pour traverser une zone sans vent ou pour progresser lentement dans un chenal.
Mais cette réserve ne permettra pas nécessairement de parcourir plusieurs dizaines de milles face au vent et au courant. Le skipper devra donc connaître avec précision la consommation du bateau et résister à la tentation d’utiliser toute l’énergie disponible.
Sur un voilier diesel, on raisonne en litres restant dans le réservoir. Sur un voilier électrique, il faut jongler avec l’état de charge des batteries, la puissance demandée, la météo, la production solaire et les besoins des équipements du bord.
La possibilité de produire de l’énergie pendant la navigation constitue l’un des principaux arguments en faveur de la propulsion électrique hauturière.
Lorsque le bateau avance sous voiles, l’hélice peut être entraînée par l’eau et faire fonctionner le moteur comme une génératrice. Ce principe, appelé régénération, permet de recharger les batteries sans utiliser de carburant.
Sur un voilier rapide, naviguant régulièrement au-dessus de 6 ou 7 nœuds, la production peut devenir significative. Pendant une traversée océanique au portant, plusieurs journées bien ventées peuvent suffire à restaurer une partie importante de l’énergie consommée. Les panneaux solaires complètent alors la production et alimentent le pilote automatique, le froid, l’électronique et les communications.
Mais cette recharge n’est pas miraculeuse.
Une hélice qui produit de l’électricité crée une traînée et ralentit le bateau. Cette perte peut rester faible sur une unité performante, mais devient plus sensible sur un voilier lourd ou déjà peu rapide. Surtout, la quantité d’énergie produite dépend directement de la vitesse. Lorsque le bateau ralentit, la régénération diminue très rapidement.
Or une traversée océanique ne se résume pas à une succession de journées à 8 nœuds dans les alizés. Le vent peut tomber. La mer peut devenir désordonnée. Une avarie peut imposer de réduire la toile. Un voilier de voyage chargé de matériel, d’eau, de vivres, d’une annexe et de nombreux équipements n’offre pas toujours les performances annoncées sur le papier.
Les panneaux solaires répondent à la même logique. Ils sont silencieux, fiables et particulièrement adaptés à la vie au mouillage, mais leur production dépend de la surface disponible, de l’ensoleillement, de la latitude, des nuages et des ombres portées par le gréement.
Surtout, l’énergie produite n’est pas entièrement destinée au moteur. Elle doit également faire fonctionner le pilote automatique, le réfrigérateur, les pompes, les instruments, les moyens de communication et parfois le dessalinisateur.
L’autonomie énergétique d’un voilier électrique ne repose donc pas sur un seul équipement, mais sur un équilibre entre production, stockage et consommation.
Des équipages ont déjà traversé des océans avec une propulsion entièrement électrique. Leur expérience démontre que la solution est viable, à condition que le bateau, l’itinéraire et la manière de naviguer soient cohérents.
Ces navigateurs utilisent généralement des voiliers sobres et performants. Ils disposent d’une surface importante de panneaux solaires et acceptent de patienter dans les petits airs plutôt que de démarrer systématiquement le moteur. Ils suivent leur bilan énergétique avec autant d’attention que leur route ou leur météo.
Cette manière de voyager n’est pas nécessairement plus contraignante. Elle impose simplement une discipline différente.
L’équipage doit conserver une marge de sécurité pour l’arrivée. Après plusieurs jours de navigation, les batteries doivent encore pouvoir alimenter les équipements essentiels et permettre une manœuvre au moteur. Il serait imprudent de consommer toute la réserve pour gagner quelques heures dans une zone de calme.
Imaginons une arrivée de nuit après une longue traversée. Le vent tombe, la houle demeure et un courant traverse l’entrée du port. Le bateau doit encore alimenter le pilote, les feux, la VHF, les instruments et le moteur. Sur une unité diesel, il suffit généralement de vérifier le niveau du réservoir. Sur une unité électrique, cette heure de propulsion doit avoir été anticipée plusieurs jours auparavant.
La propulsion électrique n’est donc pas incompatible avec le large. Elle tolère simplement moins l’improvisation.
Pour limiter ce risque, de nombreux projets privilégient une propulsion hybride. Le bateau dispose d’un moteur électrique pour les manœuvres courantes, mais conserve une source thermique capable de recharger les batteries ou d’assurer directement la propulsion.
Sur le papier, la solution paraît idéale. Elle permet de profiter du silence de l’électrique tout en conservant l’autonomie du carburant pour les situations difficiles. Le moteur thermique peut fonctionner à un régime stable et efficace, plutôt que de tourner longtemps au ralenti.
Mais l’hybride présente aussi un inconvénient évident : il additionne deux technologies.
Le bateau conserve un moteur thermique, ses filtres, son circuit de carburant, son refroidissement et son échappement. Il reçoit en plus un moteur électrique, des batteries, une électronique de puissance, des câbles de forte section et un système de contrôle.
L’entretien ne disparaît donc pas. Il se déplace et devient parfois plus complexe.
Sur un grand yacht, cette architecture est plus facile à justifier. Le poids supplémentaire est moins pénalisant, les besoins électriques sont considérables et un équipage professionnel assure la maintenance. Sur un voilier familial, chaque kilogramme, chaque composant et chaque mètre de câble doivent être justifiés.
L’hybride peut être une excellente solution lorsqu’il répond à un programme précis. Il devient moins convaincant lorsqu’il est installé uniquement pour afficher une image plus écologique.
Le moteur électrique est souvent présenté comme plus fiable qu’un diesel. Mécaniquement, c’est généralement vrai. Il comprend peu de pièces mobiles et ne connaît ni problème de lubrification, ni encrassement d’injecteur, ni contamination du carburant.
Mais la propulsion électrique dépend d’un ensemble complet : batteries, contacteurs, contrôleur, convertisseur, capteurs, câblage et système de gestion électronique. Une panne sur l’un de ces éléments peut immobiliser la propulsion.
Dans un port européen, le remplacement d’un composant ne pose pas nécessairement de problème. Dans une île isolée ou un mouillage éloigné, la situation peut devenir plus compliquée. Il est encore beaucoup plus facile de trouver un mécanicien connaissant les moteurs diesel qu’un technicien capable de diagnostiquer une installation électrique spécifique.
Le diesel, de son côté, n’est pas exempt de pannes. Filtres colmatés, turbines de pompe à eau détériorées, démarreurs défaillants et problèmes de refroidissement font partie du quotidien de nombreux plaisanciers.
Son avantage réside dans la maturité de la technologie. Les pièces sont largement disponibles et de nombreux navigateurs savent effectuer eux-mêmes une réparation provisoire.
En grande croisière, la fiabilité ne se mesure donc pas seulement au nombre de pannes. Elle dépend aussi de la capacité de l’équipage à comprendre, diagnostiquer et réparer son installation.
À l’usage, un moteur électrique alimenté par des panneaux solaires ou par hydrogénération n’émet ni fumée ni gaz d’échappement. Dans un port ou un mouillage, l’amélioration est immédiate.
Le bilan complet doit néanmoins intégrer la fabrication des batteries, l’origine de l’électricité utilisée à quai, leur durée de vie et leur recyclage. Une batterie importante demande beaucoup de matières premières et d’énergie pour être produite.
Le moteur diesel supporte, de son côté, l’impact de l’extraction, du raffinage, du transport et de la combustion du carburant pendant toute sa durée de fonctionnement.
Il ne suffit donc pas de comparer l’absence de fumée d’un moteur électrique avec les émissions visibles d’un diesel. Il faut considérer le bateau sur l’ensemble de sa vie.
Remplacer prématurément un moteur diesel en bon état par une installation électrique très lourde n’est pas toujours la meilleure décision environnementale. À l’inverse, une unité neuve conçue dès l’origine autour de la sobriété, d’un poids contenu et d’une production renouvelable généreuse peut réduire fortement ses émissions.
Comme souvent dans le nautisme, la solution la plus vertueuse commence par la réduction des besoins.
La propulsion électrique hauturière n’est pas un mythe. Elle fonctionne déjà et permet à certains voiliers de traverser les océans sans utiliser de carburant pour leur propulsion.
Mais elle ne remplace pas encore le diesel à usage égal.
Elle est particulièrement adaptée aux bateaux performants sous voiles, aux équipages qui acceptent de ralentir et aux programmes dans lesquels le moteur reste réellement auxiliaire. Elle convient moins aux unités lourdes, souvent utilisées au moteur, ou aux navigateurs qui doivent respecter des horaires stricts.
Le diesel conserve une autonomie difficile à égaler, une technologie connue et un réseau mondial de maintenance. L’électrique offre le silence, un excellent rendement et la possibilité de produire une partie de son énergie en navigation. L’hybride cherche à réunir les deux, au prix d’un coût et d’une complexité supplémentaires.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’électrique peut remplacer le diesel. Elle consiste plutôt à déterminer si le bateau et son équipage sont prêts à s’adapter à l’énergie réellement disponible.
Le diesel permet d’emporter son autonomie dans un réservoir. L’électrique oblige à la reconstruire chaque jour avec le vent, le soleil et la vitesse du bateau.
Pour certains navigateurs, cette sobriété choisie correspond exactement à l’esprit du voyage. Pour d’autres, la sécurité et la souplesse du carburant resteront longtemps indispensables.
Entre les deux, il n’existe pas de réponse universelle. Seulement un bateau, une route et un équipage à mettre en cohérence.
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