Interview exclusive Kirsten Neuschäfer « c'est ma responsabilité de partager mon histoire et mon expérience »

Course au large

235 jours, 5 heures, 44 minutes et 4 secondes : c'est le temps réalisé par Kirsten Neuschäfer pour faire le tour du monde en passant par les trois grands caps lors de la dernière Golden Globe Race. La navigatrice sud-africaine a marqué l'histoire le 27 avril dernier en franchissant la ligne d'arrivée en première position, devenant ainsi la première femme à remporter une course autour du monde en solitaire. De retour en Afrique du Sud auprès de sa famille, nous avons eu le privilège de discuter avec elle de son exploit, qu'elle ne fait que commencer doucement réaliser, et de son impact dans le monde de la voile, et bien au-delà.

235 jours, 5 heures, 44 minutes et 4 secondes : c'est le temps réalisé par Kirsten Neuschäfer pour faire le tour du monde en passant par les trois grands caps lors de la dernière Golden Globe Race. La navigatrice sud-africaine a marqué l'histoire le 27 avril dernier en franchissant la ligne d'arrivée en première position, devenant ainsi la première femme à remporter une course autour du monde en solitaire. De retour en Afrique du Sud auprès de sa famille, nous avons eu le privilège de discuter avec elle de son exploit, qu'elle ne fait que commencer doucement réaliser, et de son impact dans le monde de la voile, et bien au-delà.

Comment allez-vous ? De retour en Afrique du Sud ?

"Je suis très contente d’être de retour à la maison en Afrique du Sud et de retrouver mes parents, mes amis, mes chiens. Ça fait du bien d’être à terre mais être en mer, en solitaire, sans mon portable ou mon ordinateur commence de plus en plus à me manquer ! Après avoir été seule pendant huit mois, ça fait beaucoup d’activités d'un coup, beaucoup de personnes, l’intérêt des médias… c’est un grand changement pour moi."

Difficile de revenir à la vie normale après avoir vécu éloignée de tout, seule, pendant si longtemps ?

"Oui et d'autant plus parce que je ne m’attendais pas à recevoir autant d’intérêt de la part des médias. Et en même temps c’est très positif."

Il y avait beaucoup de monde pour vous accueillir aux Sables d'Olonne, beaucoup de gens ont suivi la Golden Globe Race et votre parcours. Savez-vous s’il en était de même en Afrique du Sud ?

"Je suis rentrée en Afrique du Sud un peu en cachette, je ne l’ai pas annoncé car je voulais juste passer du temps avec mes proches. Donc pas de grand accueil. Je crois que les français étaient beaucoup plus au courant que les autres. La plupart des sud-africains ne connaissaient même pas mon existence ni celle de la course, donc c’était plutôt à la fin que les gens se sont rendus compte que j’allais peut-être gagner et que je suis sud-africaine. Quand on regarde les pays qui ont le plus suivi la course, c’était la France, la Finlande et l’Afrique du Sud vers le bas du tableau. Mais maintenant je pense que beaucoup de personnes m’attendent en Afrique du Sud mais ils ne savent pas que je suis là."

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Un peu plus d'un mois s'est écoulé depuis votre victoire. Avez-vous eu le temps de réaliser l’exploit accompli ? De réfléchir, de vous rendre compte de votre parcours ?

"Ce n'était pas évident tout de suite, j’ai été tellement occupée après mon arrivée. Je suis allée à Genève, en Finlande et maintenant en Afrique du Sud. J’aimerais aller randonner cette semaine, juste passer une semaine pour pouvoir réfléchir sans portable, sans emails… car cela m’étonne encore qu’il y ait toujours autant d’intérêt. Je n'ai pas le sentiment d'avoir réalisé un exploit aussi grand que les gens me le disent parce que c’est devenu tellement naturel pour moi d’être en mer. J’ai besoin d’un peu de tranquillité, de silence, de me déconnecter, pour pouvoir prendre du temps et réfléchir sur tout cela."

Envie d’une randonnée, pas d'un retour sur l'eau ?

"J’aimerais bien retourner en mer mais là, je veux juste sentir la terre sous mes pieds, faire du camping, un petit feu la nuit… mais après je serai de retour en France pour la remise des prix, c’est bientôt donc ce ne sera pas une longue randonnée. Après la remise des prix, j’aimerais retourner en mer oui, après avoir travaillé un peu sur mon bateau puis faire un petit voyage, peut-être aux Açores mais pas trop loin, pour un dernier voyage avant de le vendre. La mer me manque un peu."

Vous allez vendre votre bateau ?

"Oui, ça a toujours été le projet. J’ai emprunté beaucoup d’argent pour l’acheter et faire le refit, je dois rembourser mes dettes. Aujourd’hui je pourrais garder le bateau si je le voulais mais si je n'ai pas un projet avec le bateau ; ce n’est pas la peine de le garder avec les frais d’amarrage, l’entretien… pour moi avoir un bateau c'est avoir un projet avec, sinon il ne faut pas le garder."

Revenons à votre tour du monde… avez-vous eu peur ?

"Pas vraiment non parce que j’avais déjà fait 13 000 milles sur ce bateau avant donc j’avais une grande confiance en lui. Le moment où j'ai eu le plus peur c'était avant la course, quand j’ai quitté le Canada en plein hiver pour l’Afrique du Sud. Il y avait beaucoup de tempêtes et j’ai dû partir dans 40-50 nœuds. C’était mon premier grand voyage avec ce bateau mais quand j’ai vu qu’il marchait très bien même dans ces conditions-là, c’était un bon début pour moi. Il y a eu une tempête en approchant du Cap Horn mais on a été averti donc j’ai eu quelques jours pour aller vers le Nord et m’éloigner. J’étais un peu anxieuse mais je n'avais pas peur."

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Si vous deviez choisir le plus beau et le pire moment de votre course ?

"Le pire moment a été la descente de l’Atlantique quand je suis restée coincée dans le Pot au Noir pendant presque deux semaines, je n’avais pas du tout vent, j’étais très frustrée de ne pouvoir rien faire, à part être patiente. Les moments les plus beaux j’en ai plusieurs, ils sont différents. Par exemple à Cape Town juste après la Cape Town photo gate, j’étais dans la pétole, à la dérive et j’avais trois baleines tout près du bateau mais aussi des dauphins et des phoques. C’était absolument superbe. Passer le Cap Horn c’était très particulier aussi, très beau, j’ai eu de la chance de le faire dans de bonnes conditions. Franchir le Cap Horn c’est comme arriver en haut de la montagne, c’était très spécial."

Qu’avez-vous ressenti en apprenant votre première position ? Excitée ? Soulagée ?

"Un peu des deux ! J’étais excitée déjà avant de le savoir. J’ai vu un bateau avant d’arriver avec un spi bleu et je pensais que c’était Abilash. Donc à ce moment-là je ne savais pas s’il était juste devant moi, ou déjà dans le port, donc quand on m’a dit que j’étais la première, j’étais pleine de joie, soulagée en même temps. Beaucoup d’émotions."

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Pendant 235 jours seule, comment vous êtes-vous occupée à bord ? Aviez-vous des livres, de la musique ?

"J’avais beaucoup de livres à bord, peut-être une centaine. J’ai beaucoup lu, c’était une façon de m’échapper de la réalité et de partir du bateau. J’ai écouté de la musique de temps en temps mais pas beaucoup quand j’y pense. Ce que j’ai fait pendant les deux semaines où j’étais frustrée, je ne supportais plus d’être à l’arrêt, j’ai plongé du bateau et j’ai nagé. Parfois je me suis vraiment éloignée du bateau, cela me donnait tout de suite envie d'y revenir ! (rires). Ça m’a fait beaucoup de bien de faire de l’exercice. Cela m’a aidé d’aller nager ou de vérifier que la coque était encore propre, j’ai passé beaucoup de temps à le caréner."

Qu'avez-vous mangé à bord ?

"J’ai mangé beaucoup de pâtes, du riz, des pommes de terre déshydratées. Mais j’ai eu beaucoup de chance car un cuisinier français qui n'habite pas loin des Sables m’avait envoyé un message pour me demander s’il pouvait me donner quelques bocaux de repas faits maison. J’ai dit oui super, je pensais qu’il me donnerait 10 bocaux mais en fait il m’en a donné 100 ! Des repas super bons avec du poulet, du poisson, des crevettes… c’était extraordinaire, j’ai très bien mangé car chaque bocal contenait 2 repas. Et heureusement mon bateau est déjà lourd, donc ça n’a pas dérangé ce poids en plus. Mes autres concurrents avec des bateaux plus légers n’auraient pas pu les prendre. Je n’ai cassé aucun bocal et j’ai tout ramené au Monsieur, qui va continuer à les utiliser."

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Vous êtes la première femme à remporter une course autour du monde en solitaire. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte mais vous êtes un exemple, une source d’inspiration pour de nombreuses femmes dans la voile mais pas que. Comment vivez-vous cela ? D’être connue et reconnue, d'être entrée au panthéon des femmes de la voile ?

"C’est un peu bizarre pour moi car je suis une personne privée, je n’ai jamais cherché à être connue mais je voulais faire le challenge de la GGR et la gagner, donc j’étais très contente d’avoir atteint mon but. En ce qui concerne ma récente notoriété, c’est nouveau pour moi je dois m’habituer. Mais en même temps je me dis que j’ai eu le privilège de faire cette course, ce n'est pas le cas de tout le monde. Donc c’est ma responsabilité d'en parler, de partager mon histoire et mon expérience. Et j’ai eu tellement d’aide pour être à la ligne de départ ! Si je peux inspirer d’autres femmes peut-être à naviguer ou faire des aventures, tant mieux."

Justement, qu’est-ce que vous leur diriez à ces femmes qui n’osent pas, qui se disent que la voile, la compétition, l’aventure ce n’est pas pour elles ?

"C’est quelque chose que j’ai toujours pensé, pas forcément dans la course, mais aussi dans mes autres boulots de convoyage, de charter etc. : c’était plus difficile pour moi en tant que femme. Mais si j’ai envie d’être quelque part et que je peux faire aussi bien qu’un homme, alors pourquoi pas ? C’est ce que je dirai aux femmes qui veulent faire quelque chose comme ça : si tu veux être quelque part, faire quelque chose, si c’est ton rêve il ne faut pas s’empêcher soi-même à cause de normes sociales ou parce que des gens le disent. Il faut suivre ses envies, ça c’est le plus important pour moi."

Avez-vous toujours navigué ? Quand êtes-vous monté sur un bateau pour la première fois ?

"Je devais avoir 7 ans la première fois, sur des petits voiliers comme des Optimist ou Laser. Cela ne m’a jamais quitté. L’eau, les sports nautiques m’ont toujours plu. Un de mes sports préférés est la natation, j’aime aussi le surf. J’ai toujours aimé l’eau, aussi loin que je me souvienne !"

Quelle est la suite pour vous ? Un nouveau tour du monde ?

"Je peux imaginer qu’un jour j’aimerai refaire un tour du monde, cela dépend si c’est encore faisable météorologiquement et au niveau du climat dans l’avenir. Tout de suite, non. Là j’aimerai me concentrer sur d’autres challenges."

Avez-vous été témoin de la pollution des océans pendant ce tour du monde ?

"Depuis que j’ai commencé à faire des convoyages il y a 17 ans j’ai remarqué des différences. Avant c’était facile de pêcher, là ce n’est plus le cas on peut traîner le leurre pendant des semaines derrière le bateau et on ne pêche rien du tout. Je n’ai même pas essayé durant la course. Au niveau pollution j’ai toujours vu du plastique flotter ici et là. Ce qui m’a marqué ce sont les algues, au nord de l’équateur. Sur les autres traversées je n’en n'ai pas vu autant. Mais je ne sais pas si c’est lié à la pollution mais c’est quelque chose que j’ai davantage remarqué ces dernières années."

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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