
Propos recueillis début août
Alexandra Lucas a 36 ans et est originaire de région parisienne. Ingénieure agroalimentaire de formation, elle a travaillé pendant plusieurs années dans l'audit et le conseil, avant de retourner sur les bancs de l'école pour se spécialiser et créer sa société. Habituée à la campagne et aux balades à vélo dans les champs, rien ne prédestinait Alexandra à monter un jour sur un voilier, et encore moins à traverser l'Atlantique en solo. Et pourtant...
"J'ai découvert la voile très tard. En 2015, un ami d’école m’a proposé un week-end dans les Calanques de Cassis sur un bateau, pas vraiment pour naviguer mais plutôt pour lézarder et j’ai trouvé ça cool ! Quelques mois plus tard il m’a proposé de participer à une régate. Je me suis dit pourquoi pas ! Je faisais juste le poids sur le bateau car je n’avais absolument aucune connaissance. J’ai donc atterri dans la Rolex Cup pendant 3 jours ! Il m’a proposé de retenter l'expérience l’année suivante, sur un Grand Soleil 40. C’était une expérience incroyable, avec une super équipe même si je ne savais toujours pas faire de voile. Puis en 2017, je rencontre Timothée qui faisait la Mini Transat la même année. J’ai donc suivi son aventure en mer, et ça m’a vraiment plu, ça m’a fait rêver. Après la course, il rentre à Paris, me raconte et me dit : « et toi alors, tu fais quoi de ta vie ? ». Cette phrase m’a fait un électrochoc. J’avais la tête dans le guidon à mon travail, je venais de me séparer… Je me renseignée sur le sujet et j’avais besoin de prouver pas mal de choses : complexe de l’imposteur, surtout quand on est une femme, le plafond de verre très présent dans les gros cabinets de conseils… Ce projet Mini m’a donc vraiment intéressé et j’ai mis une option sur un bateau en juin 2018, donc très rapidement. Sur un Maxi sur les conseils de Timothée, parce que bien sûr je n’avais aucune idée de ce qu’était un Maxi ! Mais je lui ai fait confiance. Je le reçois en novembre 2019, un an et demi plus tard. On m’a aidé à convoyer le bateau de Concarneau à Lorient, mon port d’attache. J’ai fait trois fois du bateau puis en février, il y a eu la pandémie. Le bateau était à Lorient et moi à Paris… moi qui voulait faire la Transat en 2021 je l’ai finalement décalé en 2023. Et j’ai bien fait ! J’ai commencé à vraiment naviguer en juin 2021." nous raconte Alexandra.

Des rencontres, des réflexions, une envie de changement : voilà ce qui motive Alexandra à l'époque. "J'ai quitté mon job dans le conseil pour retourner me former, côté entrepreneuriat et transition énergétique / développement durable. Je suis donc retournée sur les bancs de l'école durant un an puis j'ai lancé ma boîte, côté RH/ RSE en mars 2022. En décembre, après plusieurs galères, n'arrivant plus à gérer la start-up et le projet MiniTransat en parallèle, j'ai décidé de mettre en stand-by la société pour me consacrer au projet Mini. Je suis donc à temps plein sur la Mini depuis février 2023." Une passion découverte plus tardivement que d'autres skippers mais ce qui n'empêche pas Alexandra de faire preuve d'une motivation sans faille pour rattraper son retard, et se former le plus rapidement possible afin d'être prête pour la Mini Transat 2023, dont le départ sera donné le 24 septembre prochain.

A ce propos, comment se passe les entraînements ? "J’ai appris en autodidacte. Il y avait bien un coach à Lorient mais le niveau est très élevé donc pas adapté pour moi. Puis j’ai trouvé un coach qui a repris les bases, j’ai pu prendre plus mon temps et être plus à l’aise sur le bateau. Puis j’ai fini par me lancer en solo, puisque j’avais fait pas mal de navigations en double en 2021-2022. Donc oui j’ai fait des entraînements, un peu mais pas tant que ça, car au final j’ai appris surtout pendant les courses. Maintenant, je vais ressortir en mer quelques fois avant la Mini-Transat et voilà !"
Quelle a été ta plus grosse navigation ? "Un aller-retour aux Açores l’été dernier : les Sables-Horta, environ 2 300 milles. 12 jours de mer à l'aller et 11 au retour. J’ai adoré, mais c’était rude pour les nerfs car on a eu de la pétole et c’est le pire ! Les voiles claquent, le bateau tourne sur lui-même, on n’avance pas, on se dit qu’on est trop nul… c’était une vraie épreuve mentale. Et c’est d'ailleurs ce qu’a dit le directeur de course à l’arrivée de la dernière course Mini : c’est 59 minutes de galère et de contraintes pour 1 minute de pur plaisir et de bonheur intense. Et c’est vrai !"

Pourquoi avoir choisi la Mini Transat ? "C’est un support assez accessible pour le commun des mortels. Avec un ticket d’entrée qui est colossal mais assez mesuré malgré tout. Et que le projet c’est quand même de traverser l’Atlantique et ce n’est pas rien ! Le Mini 6'50 et la classe Mini 6'50 permettent de faire des "projets aventure", avec tout de même un sacré niveau parmi les concurrents, et ça c'est chouette. Quant à moi, j'ai la chance d'avoir un super Sponsor qui est au taquet et me suit au quotidien, la Région Ile de France, ainsi que des partenaires techniques."
Quel est ton regard sur la place de la femme dans le monde de la voile professionnelle ? "Mon arrivée dans le monde de la voile a été un peu compliquée car je suis arrivée en novice, j’avais un bateau dernière génération à étrave arrondie et j’ai débarqué au chantier en vrai stéréotype de la femme qui ne sait pas faire de bateau, et parisienne qui plus est ! Les gens sont gentils mais il faut faire ses preuves. Et je les ai faites lorsque j’ai réalisé ma qualification hors course pour la Mini.
Pour franchir la ligne de départ de la Mini Transat il y a deux gros critères qu’il faut remplir, entre autres : le premier est de faire 1 500 milles en courses, pendant la saison organisée par la Classe Mini 6.50. Actuellement l’engouement est tel que ce n’est plus 1 500 mais plutôt 3 à 4 000 milles. De mon côté, j’ai fait 5 000 milles en courses donc tout va bien. Le deuxième critère c’est la qualification hors course, de 1 000 milles. C’est une grande boucle en solitaire entre notre port d’attache, Lorient pour moi, une bouée au large de l’Irlande qui s’appelle Conningbeg et le passage sous le pont de l’île de Ré. C’est une étape clé dans le parcours Mini car cela atteste qu’on sait gérer notre bateau : on sait aller vers un cap donné et braver quelques éléments. J’ai fait cela assez tôt puisque je l’ai fait en août 2021 et cela a assis le fait que je rentre dans ce monde assez fermé de gens qui font de la voile. Donc oui c’est un peu dur de rentrer dans le monde de la voile tout simplement parce que je ne savais pas faire. Après être une femme est-ce que ça aide, ou pas, je ne sais pas. On m'a parfois prise de haut, mais à présent, tout va bien."
Prête pour le départ ? Pas de stress ? "J’essaye de mettre le plus de cordes à mon arc avant de partir, de m’entraîner au maximum, de tout anticiper. Je me sens prête car cela fait trois ans que j’ai initié le projet, après pas prête car je peux encore faire trois ans de circuit Mini avant de me sentir à l’aise, légitime et au taquet sur mon bateau. Je pense tout de même avoir appris suffisamment de choses pour pouvoir maîtriser mon petit bateau. Il y aura toujours des éléments que je ne pourrai pas contrôler évidemment. Mais à date, j’essaye de préparer le projet de telle manière qu’il y ait le moins de déconvenues possibles."
Envie d'en faire ton métier ? "Je suis encore partagée sur le sujet. J’aime beaucoup la voile, qui est devenue une véritable passion. Mais de là à en faire mon métier je ne sais pas… j’avais un métier hyper prenant et hyper chouette dans le conseil. Je crois que ça me manque un peu, même beaucoup ! Les collègues me manquent, cela me procure une stimulation intellectuelle, que j’ai dans la voile, mais on est quand même très solitaire dans le projet Mini. A date, j’aimerai recommencer à travailler et continuer à faire de la voile en semi-pro. Mais tout peut changer lorsque j’aurai posé le pied à Saint-François en Guadeloupe j’en suis bien consciente ! J'irai bien goûter au Class40 et pourquoi pas faire une Transat Jacques Vabre. Mais je dis ça avant d’avoir traversé… On en reparle à l’arrivée ! Mais pour le moment j’aimerai bien arriver à mixer les deux."

Quel est ton objectif pour la Mini Transat ? "J’ai mes objectifs persos mais je n’ai pas non plus trop d’attentes, je sais que je ne ferai pas un podium et ce n’est pas non plus ce que je cherche. Le but est de traverser, et finir en milieu de tableau ce serait bien.
Mon but est de faire de cette aventure solitaire, une aventure en équipe, avec mes partenaires, la Région notamment ainsi que toutes celles et ceux qui me suivent. Le lien que j’arrive à créer au quotidien avec les gens je trouve cela vraiment incroyable. Montrer aux enfants qui me suivent que quand on veut on peut, ça me tient vraiment à cœur. J’ai eu la chance d’aller parler dans des écoles, de rencontrer des gens et on se rend compte que les gamins s’auto brident, qu’être une fille ce n’est pas forcément simple, faire des écoles ce n'est pas évident, et donc l’idée est de les décomplexer et de leur dire que quand on se donne les moyens, ça marche ! Et puis il y a tout le volet environnement aussi dans la sensibilisation. Voilà l’essence du projet : embarquer le plus de monde avec des valeurs communes."