
Figaro Nautisme : Racontez nous vos débuts en navigation...
Christine Guillou-Salen : "Je suis originaire de Quimper, j’ai toujours été au bord de l’eau et sur un bateau. Cela a débuté avec mes parents : on naviguait aux Glénan, à Bénodet… dans toute la Bretagne sud. Adolescente, j’ai commencé la compétition en local avec ou contre beaucoup de copains : Michel Desjoyeaux, Jean-Luc Nélias, Bilou (ndlr : Roland Jourdain), Bertrand de Broc, Marc Guillemot… C’était la « vallée des fous » dans les années 80 ! C’était finalement assez naturel entre mes parents et mon entourage. Quand on habitait dans ce coin en étant ado, soit on faisait de la voile soit on faisait des bêtises !
Après mon bac, je suis partie à Nantes où j’ai fait trois années de médecine, mais la mer me manquait trop. Cette période, c’était un peu les années folles de la voile : il y avait beaucoup de coureurs passionnés, beaucoup de projets, beaucoup d’évolutions techniques, de nouveaux matériaux et également beaucoup de sponsors. C'était l'époque des premiers multicoques géants (catamarans, trimarans et foilers). C’était également les premières années du Tour de l’Europe en 1985. J’ai eu l’opportunité de naviguer sur de nombreux bateaux différents. J’ai décidé après tout cela d’arrêter la fac pour commencer à naviguer encore plus sérieusement. J’ai navigué principalement en course au large, moins en dériveur. Ce fut des années passionnantes, une génération où l’on vivait de voile et d’eau de mer !
J’ai commencé par des courses côtières en équipage en côtier en Atlantique, puis ensuite j’ai voulu découvrir le monde et j’ai navigué à l’étranger avec la course de l’Europe et diverses transats. J’ai ensuite eu l’opportunité de faire la Figaro, la dernière édition qui se courait encore en half-tonners, avant que la classe maîtresse soit le monotype. La Figaro reste une des plus belles épreuves, c’est très riche comme expérience, j’ai beaucoup appris."
F.N. : Après autant d'expériences, vous vous sentiez prête pour le tour du monde ?
C.G.-S. : "A ce moment-là en effet, il y avait la Whitbread et il y avait déjà eu un équipage féminin avec Tracy Edwards, un projet qu’elle avait monté toute seule. A l’édition suivante, il y a eu un autre équipage féminin, Heineken avec Dawn Riley. A l’arrivée de l’étape à Auckland, une de ses équipières s’est blessée et Dawn Riley m’a contactée pour la remplacer. Cela a été un vrai déclic ! Je n’avais jamais eu l’expérience d'équipages internationaux. J’ai accepté et je me suis rendue en Nouvelle-Zélande. Malheureusement pour moi, heureusement pour elle, les escales étant très longues, l’équipière a eu le temps de se remettre de sa blessure et elle a pu reprendre son poste. Je ne suis pas partie mais au moins, cela m’a donné le goût de vouloir faire cette course. Je suis rentrée en France et j’ai continué à naviguer en Atlantique nord.
Puis, avec Anne Combier, Christine Briand et Catherine Chabaud, on a monté un projet féminin français « Challenge Océane » pour trouver de l’argent afin de faire la Whitbread. Entre temps, j’ai été contactée pour un projet déjà en cours : Team EF, en 1996, qui me proposait de rejoindre l’équipe pour faire la Whitbread justement. Nous n'avons pas trouvé de sponsor en France pour le projet « Challenge Océane », donc je suis partie avec le Team EF de façon permanente. Je voulais absolument faire cette course !"
F.N. : Le Team EF a marqué l'histoire de la voile internationale. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
C.G.-S. : "Le projet de Team EF était très ambitieux. C’était une des plus grosses équipes de la voile internationale offshore avec deux bateaux, un masculin et un féminin, soit respectivement un équipage pour gagner la course et un autre pour représenter la société, pour la communication, la majorité des employés étant des femmes. L’équipage féminin s’est composé au fur et à mesure, nous étions 10 permanentes pour un équipage de 12, et 2 équipières supplémentaires qui changeaient à chaque étape. C’était un équipage international avec une bonne dizaine de nationalités. Il y a eu plusieurs changements de skippers avant le départ car c’est une position difficile ! En général dans ce genre de projet, le skipper trouve le sponsor et est impliqué dès le départ du projet. Dans le cas du projet EF, c’est le sponsor qui voulait être au départ de la Whitbread et qui a fait appel à une société spécialisée pour gérer le projet et sélectionner les équipages. Tout le monde est arrivé un peu après de fait. C’est donc plus compliqué lorsqu’il n’y a pas un skipper qui choisit son équipage depuis le départ, et d’autant plus quand il s’agit de monter un équipage féminin, car peu de filles avaient l’expérience des mers du sud et des navigations sur ce genre de bateau. Dans les équipages masculins, c’était commun d’avoir des équipiers ayant déjà fait la Whitbread plusieurs fois, ou bien l’America’s Cup, qui avaient déjà navigué dans le sud, etc. Des gars avec beaucoup d’expériences ! Ce n’était pas le cas pour les femmes. Nous en avions deux à bord qui étaient déjà allées une fois dans les mers du Sud, mais c’est tout. Ce sont également des bateaux extrêmement physiques à savoir des 60 pieds, les WOR60.
Et donc de fil en aiguille, je me suis retrouvée skipper du bateau, en étant la seule française, et nous sommes parties ! C’était l’édition 97-98.
Le but était que les hommes, menés par l'excellent Paul Cayard, gagnent la course et que les filles acquièrent un maximum d’expérience. Avant le départ de la course, nous avons énormément navigué bord à bord pour tester les voiles et nous les filles, nous avons appris beaucoup de l’équipage masculin.
Les garçons ont gagné la course mais nous, nous avons gagné la communication ! Ils ont gagné mais ont eu moins de retombées médiatiques que nous. Donc pour EF, le pari a été gagné.
Pour la petite histoire, comme on savait quels étaient nos points faibles, entre autres la partie physique, on a demandé à l’organisation de course s’il était possible d’être 13 au lieu de 12 comme les hommes. L’organisation était ok à une condition : demander l’autorisation auprès de tous les autres coureurs. Tous étaient d’accord sauf un : Grant Dalton. Si on voulait courir cette course, « il faut le faire avec les mêmes règles » nous a-t-il répondu. Avec le recul, je préfère avoir réussi à la faire à armes égales même si on a souffert, mais on s’est battues contre les meilleurs (Laurie Smith, Chris Dickson, Paul Cayard, Grant Dalton, Denis Conner…). Naviguer à fond dans les mers du Sud en équipage, c’est magique… J’y ai beaucoup pensé en suivant les skippers du Vendée Globe ! Ça doit être tellement frustrant d’aller dans le Grand Sud pour rester à l’intérieur, sans barrer dans les surfs et avec le pied en permanence sur le frein pour ménager le pilote automatique. "

F.N. : La Whitbread est votre unique tour du monde ?
C.G.-S. : "Oui, c'est le seul tour du monde que j’ai fait. Je n’étais pas attirée par le Vendée Globe. J’aime beaucoup le solo en version Figaro mais pas le Vendée. Puis ce sont des projets forts, qui prennent beaucoup de temps et d’énergie. J’avais 30 ans lorsque j’ai fait la Whitbread et je n’avais pas envie de faire cela toute ma vie. Il faut savoir passer à autre chose et tourner la page. Puis je voulais fonder une famille donc ce n’était pas compatible."
F.N. : C'est à ce moment-là que vous êtes passée de l'autre côté, à l'organisation ?
C.G.-S. : "Oui. J’ai rencontré Johan Salén sur la Whitbread, qui est devenu mon mari. Nous nous sommes installés en Suède et je me suis tournée vers l’organisation d’évènements. Nous avons un peu développé la voile française en Suède avec une course de trimarans de 60 pieds, notamment dans les pays nordiques. Nous avons pas mal voyagé avec des évènements comme Les Raids Gauloises qui étaient des raids multisports où on partait aux quatre coins du monde. Il y avait beaucoup de rapports avec la voile : la nature, l’aventure, la difficulté de ne pas dormir… j’étais très impliquée dans l’organisation de cet événement, j’ai adoré car cela m’a permis d’énormément voyager !
En Suède, j’ai organisé the Archipelago Raid, un événement voile dans l’archipel au large de Stockholm, composé de 100 000 îles. J’ai organisé un parcours pour les Formule 18, pendant 10 ans. Il y a eu des skippers du monde entier qui sont venus participer. On a réussi à attirer des coureurs d’horizons différents. Ils venaient de la course au large, de l’olympisme, du solitaire, de la Whitbread… et c’est ça qui me plait de permettre à plusieurs mondes de se rencontrer.
Je travaillais aussi avec OC pour les deux premières éditions de la Barcelona World Race, avec Sylvie Viant notamment."
F.N. : Vous continuez à naviguer en famille ?
C.G.-S. : "Lorsque mon fils avait 8 ans, nous sommes partis faire le tour du monde en famille en catamaran, un Outremer. Nous avons navigué autour du monde pendant 3 ans. C’était génial, une super expérience !"
F.N. : Votre fils s'apprête-t-il à suivre les traces de ses parents dans la voile ?
C.G.-S. : "Non ça ne va pas assez vite pour lui ! Il fait de la planche à voile et du foil. C’est pour cela que nous habitons à Lanzarote aux Canaries, il y a du vent tout le temps."
F.N. : Quels sont vos projets pour les mois à venir ?
C.G.-S. : "Johan est à l’organisation de The Ocean Race (ndlr : ex Volvo Ocean Race). Le départ de la course a été reporté, donc au moins de juin on a prévu un tour de l’Europe, The Ocean Race Europe. C’est un peu un warm up pour The Ocean Race. En plus en France on est très course en solitaire donc c’est l’occasion de relancer un peu la course en équipage chez nous. Il y a cette dimension de faire une Course de l’Europe en équipage avec des bateaux qui reviennent du Vendée Globe. C’est une belle occasion de mettre les bateaux au point et de se faire plaisir."
F.N. : Quel est votre vision aujourd'hui de la voile française ? Et des femmes dans le milieu de la voile professionnelle ?
C.G.-S. : "C’est plus simple pour les françaises de faire de la course au large, que les anglo-saxonnes. La voile française est bien équilibrée et le solitaire est une bonne école ! On commence par la Mini, puis la Figaro, la Route du Rhum, le Vendée Globe… il y a une évolution naturelle et en solitaire on monte et on gère son projet soi-même. La voile en solitaire crée des coureurs matures et complets. Les françaises qui naviguent en offshore sont surtout des femmes qui sont passées par la course en solitaire. Par contre, la course au large en équipage a beaucoup disparu en France… et tout le monde n’a pas envie de faire du solitaire. Il y a donc certaines filles comme Marie Riou qui viennent de l’olympisme et qui sont attirées par l’offshore en équipières. Il y a un juste milieu à trouver.
Je suis partie de France depuis longtemps et j’ai vu depuis l’extérieur la voile française évoluer. Il y a une richesse de la voile en France qui n’existe pas dans d’autres pays. Il y a de nombreux et très beaux évènements qui existent depuis des années, de nombreux sponsors fidèles et les médias suivent bien… la voile française est exceptionnelle et enviée dans de nombreux autres pays.
Ce qui serait génial, ce serait qu’une des meilleures navigatrices actuelles monte un projet d’équipage mixte valable, et qu’elle occupe le rôle de skipper. La mixité est une bonne formule pour développer la course au large au féminin !"