De Saint-Malo à la Guadeloupe : les grands défis météo de la Route du Rhum - Destination Guadeloupe
Cyrille Duchesne : « Le départ de la Route du Rhum-Destination Guateloupe, entre Saint-Malo et la mer d’Iroise, au large du Finistère est souvent l'un des moments les plus délicats de toute la course. Début novembre, l'Atlantique Nord et la Bretagne sont régulièrement soumis à un défilé de dépressions et de perturbations océaniques qui peuvent rendre les premières 24 heures de course particulièrement éprouvantes. Le scénario le plus redouté des skippers est le passage d’un font froid actif avec de violentes rafales de vent (50-60 nœuds) et une brutale bascule du vent du sud-ouest vers le nord-ouest. A cela s’ajoutent des conditions de mer compliquées puisqu’ils sont susceptibles de subir une mer très forte et désordonnée avec une houle venant du large se croisant avec des vagues formées par le vent du sud-sud-ouest à l’avant du front. »
Cyrille Duchesne : « Bien que son nom laisse à penser que l’anticyclone des Açores stationne une grande partie de l’année sur l’archipel portugais, c’est loin d’être le cas. Il évolue au rythme des saisons et des évolutions du courant perturbé sur l’Atlantique Nord. Il peut remonter jusque sur le golfe de Gascogne ou au contraire régresser vers le sud et vers l’ouest, en direction de Madère ou des Bermudes. Pour les navigateurs qui cherchent à rejoindre la Guadeloupe le plus rapidement possible, l'anticyclone des Açores est l'un des systèmes météorologiques les plus déterminants. Il peut être un allié lorsqu'il est bien positionné, mais aussi un véritable piège s'il bloque la route. En novembre, il est généralement moins puissant qu'en été et davantage perturbé par les dépressions venues de Terre-Neuve. L’objectif des marins est d’éviter de traverser l’anticyclone puisque les vents y sont très faibles en son centre. Ils vont chercher à naviguer sur les bordures de l’anticyclone avec une préférence pour la face sud de l’anticyclone pour profiter de vents portants. Sur la face nord de l’anticyclone, le vent est généralement plus musclé mais la navigation se fait au près dans des conditions mer plus difficiles. Le contournement de l’anticyclone constitue donc un véritable enjeu. Toute la stratégie consiste à trouver la "porte", c'est-à-dire l'endroit où la circulation atmosphérique permet de contourner l'anticyclone avec le minimum de détour tout en conservant un vent favorable. »
Cyrille Duchesne : « Les dépressions atlantiques sont à la fois les plus grandes alliées et les principales ennemies des skippers de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe. Bien exploitées, elles permettent de gagner des centaines de milles en quelques jours. Mal négociées, elles peuvent provoquer des casses, des avaries ou obliger à ralentir fortement. Au moment du départ, début novembre, l'Atlantique Nord est parcouru par un véritable « train de dépressions » qui circulent d'ouest en est entre Terre-Neuve, l'Islande et les Iles Britanniques. Les skippers doivent anticiper leur évolution plusieurs jours à l'avance. L’objectif des marins est d’éviter de naviguer au plus près des dépressions les plus actives pour éviter les vents violents et les mers trop fortes. Il leur faut donc anticiper au maximum les trajectoires de ces dépressions pour trouver la route la plus favorable avec des vents suffisamment soutenus pour progresser rapidement tout en évitant les risques de casse pour le matériel. L’enjeu est de négocier au mieux le passage des fronts perturbés. Avec un vent de sud-ouest dominant à l’avant des fronts chauds des perturbations, cela les oblige à prendre une route ouest et de s’écarter de la route la plus courte vers les Antilles. Ils devront ensuite aller chercher le vent de nord-ouest à l’arrière des fronts froids des perturbations pour remettre du sud dans leur route. En plus de ces bascules de vent, les marins doivent tenir compte de l’état de mer. Une houle longue venue du large peut permettre au bateau de glisser rapidement. À l'inverse, une mer croisée, formée par plusieurs trains de houle ou par un vent opposé au courant, ralentit fortement le bateau et augmente les chocs sur la coque. Les skippers recherchent donc le meilleur compromis entre puissance du vent et état de la mer.
Toute la stratégie de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe consiste à exploiter les dépressions sans se laisser piéger par leur violence. Il leur faut profiter de la puissance des perturbations atlantiques pour accélérer, puis quitter progressivement ce rail dépressionnaire avant que les vents ne deviennent trop forts tout en évitant qu’un anticyclone ne bloque la progression. »
Cyrille Duchesne : « Les alizés constituent la dernière grande étape de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe. Une fois l'anticyclone des Açores contourné, les skippers cherchent à rejoindre cette vaste zone de vents réguliers qui souffle vers les Caraïbes. À première vue, cette partie de la course paraît plus simple. En réalité, elle demande une stratégie très fine pour conserver un maximum de vitesse tout en préservant le bateau.
Les alizés qui s’établissent en bordure sud de l’anticyclone des Açores sont réputés stables et modérés. Ce n’est pas toujours le cas puisque s’ils soufflent entre 15 et 20 nœuds de moyenne, ils peuvent aussi bien s’essouffler qu’atteindre 40 nœuds sous les grains. Quant à leur direction, elle peut varier d’une centaine de degrés entre le Nord-Nord-est et le Sud-est.
C'est la position de l’anticyclone des Açores qui commande l’alizé. S’il est positionné à proximité des Açores, l’alizé s’établit généralement vers le 30°N, entre Madère et les Canaries. En revanche, si l’anticyclone se décale vers le sud, l’alizé ne s’établit qu’à une latitude beaucoup plus sud en direction du Cap vert. La force de l’alizé dépend de la puissance de l’anticyclone et du gradient de pression plus ou moins important sur sa bordure. Les navigateurs cherchent généralement à rester sur la route la plus directe en multipliant les empannages si nécessaires. L’état de la mer dépend lui beaucoup de la présence ou non d’une houle qui pourra être générée par des dépressions circulant très au nord mais se propageant jusqu’à ces latitudes. Si la houle de nord-ouest est présente, il en résultera une mer croisée avec la mer du vent de nord-est et des conditions de navigation plus inconfortables. »
Cyrille Duchesne : « À l'approche des Antilles, les navigateurs doivent faire face à des grains de plus en plus fréquents qui peuvent bouleverser une fin de course et créer des écarts importants entre concurrents.
Les grains sont des nuages convectifs qui se développent dans la masse d'air chaude et humide des tropiques. Ils sont généralement organisés en lignes ou en cellules isolées. Sous un grain, les conditions changent très rapidement avec un vent qui peut passer de 10-15 nœuds à 35-40 nœuds en quelques minutes seulement, une direction de vent qui peut varier de plusieurs dizaines de degrés, de fortes précipitations pendant quelques minutes et une mer désorganisée sous l’effet des rafales.
Cette météo spécifique est souvent très piégeuse mais certains navigateurs expérimentés parviennent à en tirer profit, en accélérant juste avant le passage d’une ligne de grains et en profitant des rafales pour accélérer. L’objectif sera ensuite de ne pas se laisser par une zone de molle après le passage du grain, le vent pouvant brutalement s’effondrer. Les derniers milles à parcourir sont donc souvent particulièrement techniques, d’autant que le relief de la Guadeloupe, dominé par la Soufrière, perturbe fortement les alizés. Des accélérations se produisent au passage des caps, des zones de dévente sous le vent de l’île, le tout dans une mer plus chaotique près des côtes. Les skippers doivent donc choisir soigneusement leur trajectoire d'approche, en tenant compte de ces effets locaux.
À quelques centaines de milles de Pointe-à-Pitre, la course est souvent loin d'être jouée. Avec des écarts souvent faibles entre les concurrents, la moindre décision peut être déterminante. Savoir exploiter les rafales d'un grain sans mettre le bateau en danger, puis anticiper les effets du relief de la Guadeloupe fait partie des compétences essentielles des grands skippers. Dans cette dernière partie de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe, la météo n'est plus dominée par les grandes dépressions de l'Atlantique Nord, mais par une multitude de phénomènes tropicaux de petite échelle, capables, eux aussi, de faire basculer la victoire.
