Vendée Globe : ces îles perdues au milieu de l'océan Indien

Découvertes au XVIIIe siècle, les îles australes et antarctiques sont parmi les lieux les plus isolés et les plus rudes du monde. Presque toutes les tentatives pour les coloniser se sont soldées par des drames et il n’y a plus désormais que des expéditions scientifiques et quelques pêcheurs qui vivent dans ces confettis rocheux au climat redoutable…
Marion, Prince-Édouard, Crozet, Amsterdam, Saint-Paul, Kerguelen… Perdues au milieu de nulle part, blotties au cœur des Quarantièmes Rugissants qui meuglent leurs bourrasques de pluie, de grêle et de neige, bordées de falaises granitiques ou volcaniques tombant à-pic dans l’océan Indien, peuplées d’éléphants de mer et d’otaries, de manchots et de gorfous, de pétrels et d’albatros, ces îles australes et antarctiques ont fait rêver explorateurs et scientifiques, aventuriers et entrepreneurs, du 18ème au 20ème siècle, mais n’ont apporté que malheurs, naufrages, morts, déceptions, relégations, pénitences, drames, désolations !
Le royaume de la langouste
À plusieurs jours de mer dans le Nord-Ouest de l’archipel des Kerguelen, l’île Saint-Paul est frappée de malédiction : reconnu par un navigateur hollandais (Harwick Claez de Hilgeom) dès 1696 mais ni cartographié, ni réellement positionné, ce cratère volcanique envahi par la mer, n’apporta que tristesse et tragédie à ceux qui tentèrent d’y vivre pour exploiter un incroyable filon de langoustes et de morues ! Sa première possession ne date que de 1842 quand Louis-Adam Mieroslawski redécouvre cet îlot de 8 km2 par 38° de latitude Sud. L’aventurier franco-polonais est fasciné par ce croissant de lune ouvert sur l’océan Indien : « tous ceux qui viennent ici, au fond de leur cœur, invoquent la divinité. » Mais les Dieux du ciel et de la mer sont colériques en ces lieux : l’installation d’une pêcherie tourne au drame, la plantation de blé et de légumes est rasée par l’air salin et les bouffées de vent, la pluie racle la terre… Quatre années durant, Mieroslawski rapporte tout de même des bénéfices considérables avant de quitter l’île en 1848.
Le 9 décembre 1874, une expédition scientifique s’installe sur Saint-Paul pour observer l’éclipse de Vénus qui ne passe entre le Soleil et la Terre que quatre fois en 243 ans ! Malgré des conditions épouvantables pendant les trois mois de son séjour, la mission française réussit à réaliser 550 images dans une percée éphémère d’un ciel plus que chargé… Mais le drame le plus terrifiant est celui « des oubliés de Saint-Paul » : René-Émile Bossière persuade ses administrateurs et vingt-huit Bretons de monter une conserverie pour exploiter la langouste.
La vie est rude, mais les bénéfices sont conséquents : une autre campagne est mise en place l’année suivante. Outre de nouveaux colons bretons, quatre-vingt-dix Malgaches viennent s’emparer de ces eaux qui regorgent de richesses marines… Mais lorsque l’hiver arrive, il faut rapatrier tout le monde, sauf sept volontaires qui s’engagent le 3 mars 1930 à garder l’usine en bon état jusqu’à l’été austral prochain. Louise Brunou met même au monde une petite fille sur l’île, qui meurt la première, suivit par quatre autres « gardiens », tous victimes du scorbut. Et la campagne suivante décime cette fois quarante-quatre Malgaches à cause du béri-béri !
Les naufragés des Australes
Les autres confettis de l’océan Indien ne racontent pas d’histoires aussi dramatiques, mais les naufrages bornent les siècles depuis leurs découvertes… À Crozet, Guillaume Lesquin a armé en 1825 une goélette avec seize chasseurs de phoques. Neuf d’entre eux débarquent sur l’île aux Cochons pour se ravitailler en eau douce, mais ne parviennent pas à revenir à bord tant la mer est démontée ! Le capitaine part en fuite et tente de s’abriter à l’île de l’Est où les vagues le fracassent contre des hauts-fonds.
À la nage, les sept rescapés gagnent le rivage : après dix-sept mois de survie, de mutinerie, de bagarres et d’espoir, six d’entre eux sont récupérés par un baleinier anglais, plus les neuf autres naufragés des Cochons. Cinquante ans plus tard, un voilier transportant des émigrants britanniques vers l’Australie heurte une roche affleurante au large de Crozet, devant les Apôtres, le 2 juillet 1875. Quarante sont noyés, cinquante se réfugient sur un rocher désert, dont une femme, Mrs Wordworth. Une grande partie est recueillie sept mois plus tard, survivant grâce à quelques bocaux de conserve et aux albatros !
Mais ces terrifiantes histoires ne doivent pas cacher la réalité de ces îles australes qui conservent une virginité et une pureté incroyables après tant d’années de tentatives de colonisation qui ont aussi apporté certaines mauvaises pratiques de l’homme « civilisé » : des rats, des lapins, des rennes, des mouches, des chiens, des chats, des moutons, des vaches… peuplent désormais certaines îles, y faisant parfois de gros dommages.
Intégrés aux TAAF (territoire des Terres Australes et Antarctiques Françaises) depuis le 6 août 1955, Kerguelen, Crozet, Saint-Paul et Amsterdam accueillent dorénavant environ 400 scientifiques en mission et 250 militaires, desservis par le navire Marion Dufresne 2 qui effectue plusieurs rotations d’un mois pour ravitailler les bases australes. Peu d’endroits au monde abritent encore des populations animales de l’importance de celles des TAAF : manchot empereur, grand albatros, manchot royal, éléphant de mer, otarie d’Amsterdam, pétrel géant, skua, gorfous, sternes… qui se comptent par milliers suivant les saisons et les espèces.