L'enquête Polynesienne - Épisode 3 : dans lequel on commence à douter
Ce livre renseigne avec brio sur les techniques de navigation traditionnelle et le peuplement des îles du Pacifique. Indispensable viatique et référence actualisée pour consolider nos recherches. Une Bible ! (CE)
L’ouvrage se lit d’un trait, il est abondamment documenté, illustré, cartographié. Les découvertes les plus récentes, en particulier sur les dates des migrations et leurs modes opératoires, sont rapportées. Un bonheur. Mais un bonheur un peu assombri par le peu de place laissé aux recherches génétiques qui font, elles, tout le poids de mes investigations.
« Mandola, Florez, Hernandez », Mark Eddowes me cite quelques-uns des patronymes hispaniques d’origine chilienne dont les familles sont installées à Fatu Hiva. C’est la grande désillusion, la douche froide. En quelques secondes, dans une coursive du Paul Gauguin en route vers les Marquises, Mark vient de détruire ce qui semblait être une preuve indiscutable du contact entre les Polynésiens et les Amérindiens.
Mark, et avec lui Jonathan Chastel, guide marquisien que mes propos font rire, explosent la confiance que j’ai dans l’étude génétique d’Alexander Ioannidis parue en 2020 (IA). Peut-être est-ce la revanche des littéraires sur les scientifiques, une vexation compensatoire ?
Mais faisons les présentations de Mark et d’Alexander Ioannidis.
Mark Eddowes (EM), originaire de Nouvelle-Zélande, a d’abord visité Tahiti en 1988 en tant qu’étudiant diplômé en anthropologie à l’Université d’Auckland. Il est resté en Polynésie française, dirigeant les fouilles de sites anciens dans tout l’archipel de la Société, les Australes et les îles Marquises. Mark est une autorité et un chercheur reconnu dans le domaine de l’anthropologie polynésienne, ayant été honoré en 2006 du titre de « National Geographic expert en archéologie de la Polynésie française et des îles Cook ». Il a également été invité à diriger un comité de recherche archéologique chargé de classer le site historique du temple de Taputapuatea, sur l’île de Raiatea, en tant que site du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Quand nous faisons sa rencontre, Mark anime un cycle de conférences sur la Polynésie ancestrale pour cette croisière dans les trois archipels, où l’on fête Noël et le Nouvel An. Mark a délaissé une carrière convenue à Auckland pour vivre entièrement sa passion d’archéologue. Fin linguiste, il parle le maori, le tahitien, le marquisien et le français avec l’accent polynésien… en roulant les R ! Il habite actuellement à Moorea et a vécu de nombreuses années aux Marquises. Le monde polynésien le possède, il en discourt sans retenue.
Alexander Ioannidis est, lui, professeur de génie moléculaire à Stanford, USA. Les instituts collaborateurs de l’étude qu’il dirige, généticiens et mathématiciens, sont mexicains, chiliens et norvégiens.
L’article s’intitule : « Des gènes amérindiens circulaient en Polynésie avant le peuplement de l’île de Pâques ». Le travail cité en référence porte sur l’analyse génomique de 807 individus, certains habitants de 17 îles polynésiennes et les autres appartenant à 15 groupes amérindiens de la côte ouest de l’Amérique du Sud. L’étude conclut à un contact évident des Polynésiens avec les Amérindiens (vers 1 200 après J.-C.), simultanément au peuplement par les Polynésiens des îles les plus éloignées dispersées dans l’océan Pacifique. L’analyse génomique suggère fortement qu’un contact s’est fait dans l’Est de la Polynésie, entre les Polynésiens et des Amérindiens ancêtres des actuels Colombiens, avant même l’établissement des Polynésiens à Rapa Nui (l’île de Pâques)… Autrement dit, les découvreurs polynésiens seraient partis des Marquises vers la côte sud-américaine et en seraient revenus avec des Amérindiennes.
Henri, notre guide de Hiva Oa, avait donc raison : « Mes ancêtres ont découvert l’Amérique du Sud et en sont revenus » !
L’étude est d’autant plus convaincante qu’elle différencie bien, à Rapa Nui justement, un contingent apparu vers 1 350 issu des Zenu colombiens et un contingent apparu vers 1 860 issu des Pehuenche chiliens, établis entre 40° et 35° de latitude Sud. Le Chili a annexé Rapa Nui en 1888. Difficile de faire plus concluant ! Mark m’explique que plusieurs biais ont été mis en évidence dans l’étude statistique et que, par exemple, on aurait dû retrouver à Fatu Hiva les ancêtres chiliens des familles dont il m’a cité les noms.
L’étude génétique d’Alexander Ioannidis fait controverse. Nous évoquons avec Mark d’autres indices. Il m’invite à revoir les travaux de Lisa Matisoo-Smith, dont j’avais lu certains articles. À l’évidence, la génétique ne suffit pas. Un faisceau d’arguments archéologiques, ethnographiques, anthropologiques et linguistiques est nécessaire pour conclure avec certitude au contact entre les Polynésiens et l’Amérique du Sud, d’ouest en est. Mark Eddowes devient alors, au cours de cette quête, notre grand témoin.
Comme toute enquête humaine, l’enquête polynésienne ne déroule pas la pureté et le bel esthétisme d’un problème de géométrie euclidienne à résoudre. On part ici sur de fausses pistes, on atterrit dans des culs-de-sac, on rebrousse chemin. Tout porte, en tournant le dos à la démarche scientifique, à se faire un « a priori ». Les faux témoignages ne manquent pas, les faux témoins non plus, d’ailleurs. Certitudes, rebondissements, doutes jalonnent le parcours de l’amateur, trop rapidement avide de savoir et de percer le secret. Je me suis senti plus proche d’Hercule Poirot, que tous cherchent à égarer dans L’Orient-Express, que de l’implacable démonstration de Sherlock Holmes, évident mon cher Watson !
Les recherches dans les domaines les plus variés de la science continuent. Elles affirment des vérités que d’autres chercheurs ou d’autres fouilles présentent comme des dogmes dépassés. Naît alors, avec la progression des connaissances, un sentiment permanent d’insécurité et de frustration. Comme en navigation ou en médecine, l’horizon semble toujours fuir devant la connaissance… Une évidence apparut. Il fallait, pour réussir, non pas se laisser balader comme Jack Palmer dans L’Enquête corse, mais s’inspirer de Maigret, étudier les personnages, connaître les ressorts intimes, leur histoire, les origines mêmes de l’affaire. Je décide d’aller chercher les indices les plus anciens, les plus ténus, de m’immerger dans les bibliothèques, de retourner aux premiers découvreurs, de plonger dans les livres de bord des navigateurs, de lire les plus fins analystes de cette civilisation, de m’imprégner de l’histoire de ce peuple et des navigations pacifiques. Alors là, à bord du Paul Gauguin, en décembre 2024, et sur les lieux de l’énigme, je décide de reprendre tout à zéro !
À SUIVRE…
Bibliographie
(CE) Conte, Éric. Sur le chemin des étoiles. Au vent des îles, Tahiti, 2023.
(EM) Eddowes, Mark. Cycle de conférences sur la civilisation polynésienne à bord du Paul Gauguin, excursions et conversations privées, 12/2024 – 01/2025.
(IA) Ioannidis, Alexander et al. Native American gene flow into Polynesia predating Easter Island settlement. Nature 583, 572-577, juillet 2020. Consultable en ligne.



