L’art du scrimshaw : quand les baleiniers gravaient leurs souvenirs sur l’ivoire de mer

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

Né au cœur des grandes campagnes baleinières du XIXe siècle, le scrimshaw est un art maritime aussi fascinant que dérangeant. Gravé sur les dents de cachalot, cet artisanat raconte la vie des marins, leurs traversées interminables et l’obsession d’une époque pour l’or blanc des océans. Héritage culturel pour les uns, vestige d’une industrie destructrice pour les autres, le scrimshaw oblige à regarder en face une page complexe de l’histoire maritime.

Né au cœur des grandes campagnes baleinières du XIXe siècle, le scrimshaw est un art maritime aussi fascinant que dérangeant. Gravé sur les dents de cachalot, cet artisanat raconte la vie des marins, leurs traversées interminables et l’obsession d’une époque pour l’or blanc des océans. Héritage culturel pour les uns, vestige d’une industrie destructrice pour les autres, le scrimshaw oblige à regarder en face une page complexe de l’histoire maritime.
© Rick Beauregard - stock.adobe.com

Un art forgé par l’ennui et l’immensité

Au XIXe siècle, les navires baleiniers quittaient les ports de Nantucket, New Bedford, Le Havre ou Hull pour des campagnes qui pouvaient durer 3, 4 voire 5 ans. À bord, les journées alternaient entre tension extrême lors des chasses et longues périodes d’attente au milieu de l’océan. C’est dans ces temps suspendus que naît le scrimshaw. Sans atelier, sans maître d’apprentissage, des marins commencent à graver les matières issues des prises. Le mot apparaît dans les archives américaines vers les années 1820, sans que son origine soit clairement établie. Il désigne bientôt un ensemble d’objets sculptés ou gravés à bord des baleiniers. Le scrimshaw n’est pas un art académique. Il n’a rien d’institutionnel. Il est spontané, parfois naïf, souvent d’une finesse inattendue. Il est surtout profondément lié à la vie embarquée : chaque pièce est un fragment d’océan figé dans la matière.

 

L’ivoire de mer : une matière issue du cachalot

Lorsque l’on parle d’« ivoire de mer », il ne s’agit pas d’une baleine quelconque. Le matériau le plus prisé provenait du cachalot (Physeter macrocephalus), immense prédateur des abysses rendu célèbre par la littérature, notamment dans Moby-Dick de Herman Melville.
Le cachalot possède, sur sa mâchoire inférieure, entre 20 et 26 paires de dents coniques. Contrairement aux fanons des baleines à fanons, composés de kératine, les dents du cachalot sont constituées d’ivoire dense, homogène et relativement facile à travailler une fois poli.
Chaque dent pouvait mesurer jusqu’à 18 à 20 cm et peser plus d’1 kg. Une surface idéale pour la gravure. D’autres matériaux étaient également utilisés :
•    Les dents de morse
•    Les os de baleine
•    Les fanons
•    Parfois des carapaces de tortues
Mais c’est la dent de cachalot qui deviendra le support emblématique du scrimshaw.

© Wikipédia

Graver la mer : technique et motifs

La technique était rudimentaire mais exigeante. Les marins utilisaient une aiguille, un clou, la pointe d’un couteau pour inciser la surface polie de la dent. Les lignes gravées étaient ensuite noircies à l’aide de suie, d’encre ou de pigments, parfois simplement frottés dans les sillons. Le résultat dépendait entièrement de la précision du geste.
Les thèmes racontent un univers maritime dense :
•    Navires toutes voiles dehors
•    Scènes de chasse à la baleine
•    Portraits de capitaines
•    Figures féminines idéalisées
•    Aigles, drapeaux, symboles patriotiques
•    Ports exotiques et paysages rêvés
Certaines œuvres dépassent la simple gravure : boîtes, manches d’outils, cannes sculptées, pièces d’échecs, éventails. Quelques marins développèrent un véritable talent artistique, au point que certaines pièces du XIXe siècle rivalisent aujourd’hui avec des œuvres d’art reconnues.

 

L’ombre de la chasse à la baleine

Impossible d’isoler le scrimshaw de son contexte historique. Cet art est né d’une industrie redoutablement efficace et destructrice. Au XIXe siècle, l’huile de baleine alimente l’éclairage public des grandes villes occidentales. Elle sert à la lubrification des machines industrielles. Les fanons sont utilisés dans la mode, notamment pour les corsets. Les dents deviennent objets décoratifs. La chasse baleinière connaît alors son âge d’or. Des flottes entières sillonnent les océans, capturant des milliers de cétacés chaque année. Certaines populations s’effondrent.
La découverte du pétrole à la fin du XIXe siècle réduit progressivement la dépendance à l’huile de baleine, mais la chasse industrielle se poursuit au XXe siècle avec des moyens mécanisés bien plus destructeurs. Face à l’effondrement dramatique des populations, la Commission baleinière internationale est créée en 1946. En 1986, un moratoire mondial sur la chasse commerciale entre en vigueur. Bien que certains pays continuent des prélèvements sous couvert scientifique ou culturel, la chasse à la baleine est aujourd’hui largement condamnée. Le scrimshaw, en tant qu’art, est donc indissociable d’une activité désormais jugée incompatible avec la préservation des océans.

© AdobeStock

Patrimoine maritime ou objet controversé ?

Les pièces anciennes sont aujourd’hui conservées dans des musées maritimes, notamment à Nantucket et New Bedford aux États-Unis, hauts lieux de l’histoire baleinière. Elles sont étudiées comme témoignages culturels d’une époque révolue. Sur le marché de l’art, un scrimshaw authentique du XIXe siècle peut atteindre plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’euros selon sa qualité et son état. Mais la production contemporaine sur ivoire véritable est désormais strictement réglementée. La Convention CITES encadre sévèrement le commerce des espèces menacées et de leurs produits dérivés. Dans de nombreux pays, le commerce d’ivoire, qu’il soit terrestre ou marin, est interdit ou soumis à des restrictions drastiques.
Ainsi, le scrimshaw moderne, lorsqu’il existe, se réalise sur :
•    Ivoire synthétique
•    Résines spécialisées
•    Os fossilisés
•    Matériaux composites
La technique survit, mais la matière a changé.

Un héritage à double lecture

Le scrimshaw est un paradoxe. Il incarne la créativité humaine dans un environnement hostile, la capacité des marins à transformer la rudesse de leur quotidien en objet délicat. Il est aussi le produit direct d’une exploitation massive des cétacés. Ces dents gravées racontent des traversées, des tempêtes, des ports lointains, la nostalgie des terres quittées. Elles racontent également une époque où l’on considérait la mer comme une réserve inépuisable.
Aujourd’hui, alors que les baleines sont devenues des symboles puissants de la protection des océans, le scrimshaw invite à une réflexion plus large : comment regarder le passé sans le glorifier, comment préserver un patrimoine sans oublier ce qu’il représente. Entre fascination artistique et mémoire écologique, le scrimshaw demeure l’un des témoignages les plus singuliers de l’histoire maritime.
 

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.