
Un art forgé par l’ennui et l’immensité
Au XIXe siècle, les navires baleiniers quittaient les ports de Nantucket, New Bedford, Le Havre ou Hull pour des campagnes qui pouvaient durer 3, 4 voire 5 ans. À bord, les journées alternaient entre tension extrême lors des chasses et longues périodes d’attente au milieu de l’océan. C’est dans ces temps suspendus que naît le scrimshaw. Sans atelier, sans maître d’apprentissage, des marins commencent à graver les matières issues des prises. Le mot apparaît dans les archives américaines vers les années 1820, sans que son origine soit clairement établie. Il désigne bientôt un ensemble d’objets sculptés ou gravés à bord des baleiniers. Le scrimshaw n’est pas un art académique. Il n’a rien d’institutionnel. Il est spontané, parfois naïf, souvent d’une finesse inattendue. Il est surtout profondément lié à la vie embarquée : chaque pièce est un fragment d’océan figé dans la matière.
L’ivoire de mer : une matière issue du cachalot
Lorsque l’on parle d’« ivoire de mer », il ne s’agit pas d’une baleine quelconque. Le matériau le plus prisé provenait du cachalot (Physeter macrocephalus), immense prédateur des abysses rendu célèbre par la littérature, notamment dans Moby-Dick de Herman Melville.
Le cachalot possède, sur sa mâchoire inférieure, entre 20 et 26 paires de dents coniques. Contrairement aux fanons des baleines à fanons, composés de kératine, les dents du cachalot sont constituées d’ivoire dense, homogène et relativement facile à travailler une fois poli.
Chaque dent pouvait mesurer jusqu’à 18 à 20 cm et peser plus d’1 kg. Une surface idéale pour la gravure. D’autres matériaux étaient également utilisés :
• Les dents de morse
• Les os de baleine
• Les fanons
• Parfois des carapaces de tortues
Mais c’est la dent de cachalot qui deviendra le support emblématique du scrimshaw.

Graver la mer : technique et motifs
La technique était rudimentaire mais exigeante. Les marins utilisaient une aiguille, un clou, la pointe d’un couteau pour inciser la surface polie de la dent. Les lignes gravées étaient ensuite noircies à l’aide de suie, d’encre ou de pigments, parfois simplement frottés dans les sillons. Le résultat dépendait entièrement de la précision du geste.
Les thèmes racontent un univers maritime dense :
• Navires toutes voiles dehors
• Scènes de chasse à la baleine
• Portraits de capitaines
• Figures féminines idéalisées
• Aigles, drapeaux, symboles patriotiques
• Ports exotiques et paysages rêvés
Certaines œuvres dépassent la simple gravure : boîtes, manches d’outils, cannes sculptées, pièces d’échecs, éventails. Quelques marins développèrent un véritable talent artistique, au point que certaines pièces du XIXe siècle rivalisent aujourd’hui avec des œuvres d’art reconnues.
L’ombre de la chasse à la baleine
Impossible d’isoler le scrimshaw de son contexte historique. Cet art est né d’une industrie redoutablement efficace et destructrice. Au XIXe siècle, l’huile de baleine alimente l’éclairage public des grandes villes occidentales. Elle sert à la lubrification des machines industrielles. Les fanons sont utilisés dans la mode, notamment pour les corsets. Les dents deviennent objets décoratifs. La chasse baleinière connaît alors son âge d’or. Des flottes entières sillonnent les océans, capturant des milliers de cétacés chaque année. Certaines populations s’effondrent.
La découverte du pétrole à la fin du XIXe siècle réduit progressivement la dépendance à l’huile de baleine, mais la chasse industrielle se poursuit au XXe siècle avec des moyens mécanisés bien plus destructeurs. Face à l’effondrement dramatique des populations, la Commission baleinière internationale est créée en 1946. En 1986, un moratoire mondial sur la chasse commerciale entre en vigueur. Bien que certains pays continuent des prélèvements sous couvert scientifique ou culturel, la chasse à la baleine est aujourd’hui largement condamnée. Le scrimshaw, en tant qu’art, est donc indissociable d’une activité désormais jugée incompatible avec la préservation des océans.

Patrimoine maritime ou objet controversé ?
Les pièces anciennes sont aujourd’hui conservées dans des musées maritimes, notamment à Nantucket et New Bedford aux États-Unis, hauts lieux de l’histoire baleinière. Elles sont étudiées comme témoignages culturels d’une époque révolue. Sur le marché de l’art, un scrimshaw authentique du XIXe siècle peut atteindre plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’euros selon sa qualité et son état. Mais la production contemporaine sur ivoire véritable est désormais strictement réglementée. La Convention CITES encadre sévèrement le commerce des espèces menacées et de leurs produits dérivés. Dans de nombreux pays, le commerce d’ivoire, qu’il soit terrestre ou marin, est interdit ou soumis à des restrictions drastiques.
Ainsi, le scrimshaw moderne, lorsqu’il existe, se réalise sur :
• Ivoire synthétique
• Résines spécialisées
• Os fossilisés
• Matériaux composites
La technique survit, mais la matière a changé.
Un héritage à double lecture
Le scrimshaw est un paradoxe. Il incarne la créativité humaine dans un environnement hostile, la capacité des marins à transformer la rudesse de leur quotidien en objet délicat. Il est aussi le produit direct d’une exploitation massive des cétacés. Ces dents gravées racontent des traversées, des tempêtes, des ports lointains, la nostalgie des terres quittées. Elles racontent également une époque où l’on considérait la mer comme une réserve inépuisable.
Aujourd’hui, alors que les baleines sont devenues des symboles puissants de la protection des océans, le scrimshaw invite à une réflexion plus large : comment regarder le passé sans le glorifier, comment préserver un patrimoine sans oublier ce qu’il représente. Entre fascination artistique et mémoire écologique, le scrimshaw demeure l’un des témoignages les plus singuliers de l’histoire maritime.
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