Ferretti passe sous contrôle chinois, un actionnaire tchèque appelle Giorgia Meloni à intervenir
Weichai s’impose au conseil d’administration
La bataille d’actionnaires autour de Ferretti a connu un tournant décisif jeudi. Le groupe chinois Weichai, déjà premier actionnaire du constructeur italien avec 39,5 % du capital, a réussi à faire adopter sa liste au conseil d’administration. Celle-ci a recueilli 52,3 % des votes, selon un communiqué publié par Ferretti. Ce résultat permet à Weichai de nommer 8 représentants au sein du conseil d’administration, renforçant nettement son influence sur l’un des grands noms mondiaux du yacht de luxe. Le groupe italien, dont les chantiers sont implantés dans le nord de l’Italie, construit notamment les yachts Riva, Pershing et Itama, ainsi que les voiliers Wally, des marques très identifiées dans l’univers de la grande plaisance. Pour Weichai, cette victoire marque l’aboutissement d’une présence déjà ancienne au capital de Ferretti. Le groupe public chinois, basé dans la province du Shandong, était entré en 2012 dans l’entreprise italienne, alors lourdement endettée et fragilisée par le ralentissement du marché après la crise financière de 2009.
La riposte de KKCG
Face à cette prise de contrôle, la réaction du groupe tchèque KKCG ne s’est pas fait attendre. Le conglomérat du milliardaire Karel Komarek, qui avait lui-même renforcé sa participation au capital de Ferretti au début de l’année 2026, a immédiatement saisi le gouvernement italien.
KKCG dit nourrir « ses sérieuses préoccupations quant à une possible action de concert menée par des actionnaires affiliés à Weichai ». Le groupe évoque ainsi plusieurs prises de participation chinoises intervenues ces dernières semaines, qui pourraient, selon lui, modifier l’équilibre réel du pouvoir au sein de Ferretti. Il dénonce également « d’éventuels manquements aux obligations de transparence ».
Cette protestation intervient dans un contexte déjà tendu. En début d’année, KKCG avait porté sa participation de 14,5 % à 23,23 % du capital, pour un montant de 115 millions d’euros. Le groupe tchèque apparaissait alors comme le principal contrepoids à Weichai dans le capital du constructeur italien.
Le “golden power” italien au cœur du dossier
KKCG demande désormais à Giorgia Meloni d’activer le « golden power », un dispositif qui permet au gouvernement italien d’exercer un droit de regard sur certaines opérations touchant à des actifs jugés stratégiques pour le pays.
L’argument avancé par l’actionnaire tchèque dépasse le seul secteur du luxe. Ferretti ne produit pas uniquement des yachts de prestige destinés à une clientèle privée internationale. Le groupe fabrique également des vedettes pour les forces de sécurité, un élément qui pourrait nourrir le débat sur la sensibilité industrielle et stratégique de l’entreprise.
Pour l’heure, le gouvernement italien n’a pas pris position. Mais l’affaire place Rome devant une question délicate : jusqu’où laisser un groupe chinois renforcer son contrôle sur un fleuron italien, à la fois symbole du yachting de luxe et acteur partiel de productions à usage public ou sécuritaire ?
Une gouvernance sous tension
Cette bataille d’actionnaires intervient aussi sur fond de désaccords internes à la tête de Ferretti. Selon la presse italienne, le directeur général Alberto Galassi, en poste depuis 12 ans, a été accusé par l’actionnaire chinois de marginaliser ses représentants dans la direction du groupe. Weichai souhaite désormais installer un nouveau directeur général. Le nom proposé est celui de Stassi Anastassov, ancien dirigeant de Duracell au sein du géant américain Procter & Gamble. Sa nomination doit être confirmée vendredi lors d’un premier conseil d’administration. Ce changement potentiel de direction marquerait une nouvelle étape dans la reprise en main de Ferretti par son principal actionnaire chinois. Pour un groupe aussi emblématique, dont l’image repose largement sur le savoir-faire italien, le sujet dépasse la seule gouvernance financière.
Un signal fort pour le yachting italien
Sur les marchés, l’incertitude a déjà pesé sur le titre. Jeudi, l’action Ferretti reculait de 4,4 % à la Bourse de Milan, à 3,56 euros à 14 h 27 GMT. Une réaction qui traduit les interrogations autour de la suite du dossier, entre recomposition du pouvoir, intervention politique éventuelle et évolution de la stratégie industrielle. L’affaire Ferretti illustre aussi la valeur stratégique croissante des grands noms du nautisme européen. Derrière les coques élégantes, les marques de prestige et l’imaginaire du yacht italien, se joue une bataille d’influence très concrète, où s’entremêlent capitaux internationaux, souveraineté industrielle et défense d’un patrimoine économique national.