Dans l’oreille des poissons, de minuscules pierres racontent toute une vie

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Les otolithes aident le poisson à s’orienter et à entendre. Pour les chercheurs, ces concrétions de carbonate de calcium sont aussi des archives : leurs anneaux indiquent l’âge, leur chimie conserve la trace des eaux traversées.

Les otolithes aident le poisson à s’orienter et à entendre. Pour les chercheurs, ces concrétions de carbonate de calcium sont aussi des archives : leurs anneaux indiquent l’âge, leur chimie conserve la trace des eaux traversées.

© AdobeStock - Steven Parks

Un poisson ne possède ni passeport, ni carnet de bord. Il peut grandir dans un estuaire, gagner la haute mer, revenir dans une rivière et traverser plusieurs masses d’eau sans laisser de trace visible. Pourtant, de part et d’autre de son cerveau, trois paires de petites structures minérales enregistrent une partie de ce voyage. Ce sont les otolithes, littéralement les « pierres de l’oreille ».

Leur première fonction n’a rien à voir avec la recherche. Plus denses que les tissus qui les entourent, ils réagissent aux mouvements et aux vibrations. Avec les cellules sensorielles de l’oreille interne, ils permettent au poisson de percevoir les sons, les accélérations et sa position dans l’espace. Sans eux, évoluer dans un milieu en trois dimensions serait autrement plus compliqué.

Des anneaux comme dans un tronc d’arbre

Les otolithes sont faits principalement de carbonate de calcium déposé autour d’un noyau. Ils grandissent avec le poisson, couche après couche, sans être remodelés comme un os ordinaire. Les périodes de croissance rapide et lente produisent des zones d’aspect différent. Chez de nombreuses espèces, l’alternance saisonnière forme des marques annuelles, appelées annuli.

Au laboratoire, les scientifiques extraient les otolithes, puis les observent entiers ou les coupent en fines sections. Ils peuvent les polir, les éclairer par transparence ou utiliser d’autres préparations pour faire apparaître les zones de croissance. Compter les anneaux permet d’estimer l’âge. Chez les larves et les jeunes poissons, des incréments quotidiens peuvent même offrir une résolution de l’ordre du jour.

© AdobeStock - Michaela Holubová

L’âge n’est jamais une simple affaire de taille

Deux poissons de même longueur ne sont pas forcément nés la même année. La disponibilité de nourriture, la température, la densité de population et le stress modifient la vitesse de croissance. Certaines espèces grandissent vite et vivent peu ; d’autres, comme plusieurs sébastes, ont une croissance lente et peuvent dépasser un siècle.

Connaître la structure d’âge d’une population est indispensable à la gestion des pêches. Un stock composé de plusieurs classes d’âge et d’adultes reproducteurs n’a pas la même résistance qu’un stock dominé par de jeunes individus. Les otolithes aident à estimer la croissance, l’âge à la maturité, la mortalité et le renouvellement des générations — autant d’éléments nécessaires pour fixer des prélèvements compatibles avec la reproduction.

Une frise chimique du voyage

Chaque nouvelle couche incorpore aussi des éléments et des isotopes liés à l’eau, à la température, à l’alimentation et à la physiologie du poisson. En analysant une ligne allant du cœur de l’otolithe vers son bord, les chercheurs remontent du début de la vie jusqu’aux jours précédant la capture. Le résultat ressemble à une frise chronologique chimique.

Le strontium est particulièrement utile pour les poissons qui circulent entre eau douce et eau salée. Des rapports élémentaires ou isotopiques peuvent distinguer des rivières, des estuaires ou des zones marines lorsque leur signature géologique est suffisamment différente. Les isotopes de l’oxygène peuvent, avec des précautions, renseigner sur la température de l’eau. D’autres éléments révèlent des épisodes d’upwelling, d’apport fluvial ou d’exposition à certains contaminants.

Le détective a besoin d’une carte

Un otolithe ne donne pas directement des coordonnées GPS. Pour traduire sa chimie en itinéraire, il faut comparer ses signatures à celles des milieux possibles, établir des cartes isotopiques et tenir compte des effets de la température, de la croissance et du métabolisme. Deux zones peuvent partager une chimie proche ; à l’inverse, un même lieu peut varier avec les saisons.

La lecture des anneaux demande elle aussi une validation propre à chaque espèce. Une marque peut correspondre à un hiver, mais aussi à un stress ou à un changement brutal d’environnement. Les laboratoires confrontent les lectures entre spécialistes et utilisent des poissons d’âge connu ou des marquages chimiques pour vérifier le rythme de dépôt. La métaphore de l’arbre est parlante, à condition de ne pas la prendre au pied de la lettre.

Une archive minuscule pour de grandes décisions

Les otolithes permettent aujourd’hui de reconstituer le retour des saumons dans les rivières, de distinguer des populations exploitées ensemble, d’identifier des habitats essentiels aux juvéniles ou de suivre la réponse des poissons au changement climatique. Leur forme sert même parfois à reconnaître l’espèce d’une proie retrouvée dans l’estomac d’un prédateur ou dans un site archéologique.

Quelques millimètres de matière minérale peuvent ainsi raconter plusieurs années de croissance et de déplacements. L’otolithe n’est pas un journal parfaitement rédigé : c’est une archive codée, faite de lumière, d’anneaux et d’atomes. Tout l’art des chercheurs consiste à apprendre la langue dans laquelle le poisson a, sans le savoir, enregistré sa vie.

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.