Aventurière, photographe, journaliste, océanographe et pionnière de la défense des océans, Anita Conti a passé une grande partie du XXe siècle à embarquer là où presque aucune femme n’avait alors sa place. À paraître le 15 octobre 2026, Anita Conti, La grande dame de la mer, de Frédéric Brunnquell, retrace cette existence hors norme à travers ses photographies et des documents personnels inédits.

Il y a chez Anita Conti quelque chose d’inclassable. Née en 1899, dans un monde où les ponts des grands navires de pêche sont encore presque exclusivement masculins, elle choisit pourtant de faire de la mer son terrain de vie, d’observation et de travail. Pas depuis le rivage, mais au milieu des marins, du froid, des embruns, des filets et des tempêtes. Près de trente ans après sa disparition, cette figure majeure de l’histoire maritime française revient au premier plan avec Anita Conti, La grande dame de la mer, un beau livre signé Frédéric Brunnquell qui ambitionne de restituer aussi bien son parcours que le monde maritime qu’elle a passé sa vie à observer.
Une femme sur les ponts des chalutiers
Journaliste, relieuse d’art et photographe, Anita Conti aurait pu suivre une trajectoire bien plus conventionnelle. Elle préfère le large. Dans les années 1930, elle se rapproche du monde scientifique et participe à différentes campagnes consacrées à l’étude de la pêche et des ressources marines. À 36 ans, elle embarque à bord d’un chalutier breton pour une mission scientifique dans les mers du Nord, première étape d’une longue série d’expéditions qui la conduiront notamment dans l’Atlantique Nord, au Groenland, à Terre-Neuve, au Sénégal et en Mauritanie.
Son approche repose sur une immersion totale dans le quotidien des équipages. Anita Conti ne se contente pas d’observer les pêcheurs depuis le quai ou de monter à bord le temps d’un reportage. Elle partage leurs campagnes, leurs quarts, la fatigue, le mauvais temps, le bruit des machines et les longues semaines passées loin de la terre. Cette proximité lui permet de documenter avec une rare précision les métiers de la mer, mais aussi les profondes transformations que connaît alors le monde de la pêche.
Son appareil photo devient rapidement l’un de ses principaux outils. Anita Conti photographie les hommes au travail, les poissons accumulés sur les ponts, les visages marqués par les campagnes, les gestes répétés jour après jour, mais aussi la puissance de l’océan et la rudesse des conditions de navigation. Au fil des décennies, elle constitue ainsi une documentation exceptionnelle sur la pêche hauturière et la vie maritime du XXe siècle.
Terre-Neuve et le temps des « racleurs d’océans »
L’un des épisodes les plus marquants de son parcours se déroule au début des années 1950. En 1952, Anita Conti embarque pour plusieurs mois à bord du Bois-Rosé, un chalutier de Fécamp parti pêcher la morue dans les eaux de Terre-Neuve. Elle découvre de l’intérieur le « grand métier », cette pêche lointaine particulièrement exigeante qui conduisait les équipages français à quitter leurs familles pendant de longs mois pour affronter les eaux froides de l’Atlantique Nord.
Elle photographie, filme et consigne ce qu’elle voit. De cette expérience naît en 1953 Racleurs d’océans, l’un de ses ouvrages les plus connus, dans lequel elle décrit sans détour la dureté des campagnes de pêche mais également la fascination exercée par cet univers. Anita Conti ne cherche cependant pas à en donner une vision romantique. Derrière la puissance des navires et l’abondance apparente des prises, elle observe déjà les premiers signes d’un système qui pourrait finir par dépasser les capacités de renouvellement de l’océan.

Une lanceuse d’alerte avant l’heure
C’est probablement cet aspect de son parcours qui donne aujourd’hui à son œuvre une dimension particulièrement contemporaine. À une époque où l’augmentation des captures et la modernisation des flottilles sont largement considérées comme les symboles du progrès, Anita Conti commence à s’interroger sur leurs conséquences. Elle observe le gaspillage, les espèces rejetées faute de valeur commerciale et l’intensification progressive de l’exploitation des ressources marines.
Dès les années 1930 et 1940, elle alerte sur les effets d’une pêche devenue toujours plus efficace et met en garde contre l’idée d’un océan aux ressources inépuisables. Elle ne se contente pas de dénoncer : elle cherche également des solutions, s’intéresse à la valorisation d’espèces jusqu’alors délaissées, à une meilleure utilisation des captures et, plus tard, aux possibilités offertes par l’aquaculture. Ses réflexions anticipent ainsi plusieurs débats devenus centraux aujourd’hui autour de la surexploitation des stocks, des prises accessoires et de la gestion durable des ressources.
Cette préoccupation traverse une grande partie de son œuvre. En 1971, elle publie notamment L’Océan, les Bêtes et l’Homme, dans lequel elle poursuit cette réflexion sur la relation entre l’homme et le milieu marin. Comment continuer à vivre de la mer sans compromettre son avenir ? Cette question, posée plusieurs décennies avant que la protection de l’océan ne devienne un enjeu environnemental majeur, accompagne Anita Conti jusqu’à la fin de sa vie.
Une photographe autant qu’une océanographe
La force de son témoignage repose aussi sur la diversité de ses regards. Anita Conti est à la fois une observatrice scientifique, une journaliste, une écrivaine et une photographe. Ses clichés dépassent largement la simple fonction documentaire. Elle s’intéresse aux attitudes, aux visages et aux mouvements, cherche de nouveaux points de vue et photographie les marins au plus près de leur travail, donnant à voir aussi bien la pénibilité des gestes que la solidarité des équipages.
Cette dimension visuelle occupe une place centrale dans le livre de Frédéric Brunnquell. Présenté comme la première biographie illustrée consacrée à Anita Conti, l’ouvrage rassemble ses propres clichés ainsi que des archives et des documents personnels inédits. Sur 208 pages, le lecteur doit ainsi pouvoir suivre son parcours tout en découvrant la richesse d’un fonds photographique qui raconte, au-delà de son destin personnel, toute une époque de l’histoire maritime.
Frédéric Brunnquell connaît d’ailleurs particulièrement bien cet univers. Journaliste, réalisateur et écrivain, il s’est lui-même intéressé à plusieurs reprises aux marins et au monde de la pêche. En 2025, il avait déjà consacré à Anita Conti le documentaire Anita Conti, l’appel du large. Avec cette nouvelle biographie, il prolonge ce travail en s’appuyant davantage encore sur les photographies et les archives laissées par celle qui fut surnommée la « grande dame de la mer ».
Le destin d’une femme, mais aussi celui d’un monde maritime
Raconter Anita Conti revient finalement à parcourir près d’un siècle de profondes mutations maritimes. Elle a connu les grandes campagnes de pêche lointaine, la modernisation des flottilles, la montée en puissance de la pêche industrielle, le développement de l’océanographie et, progressivement, les premières interrogations sur les limites des ressources marines. Son itinéraire personnel se confond ainsi avec une période charnière durant laquelle la relation entre l’homme et l’océan change profondément.
Décédée en 1997 à l’âge de 98 ans, Anita Conti laisse derrière elle des milliers de photographies, des écrits, des films et des témoignages qui constituent aujourd’hui une mémoire précieuse du monde maritime. Mais son héritage ne se limite pas à cette documentation. Ses mises en garde sur la fragilité des ressources et la nécessité de repenser notre rapport à l’océan résonnent désormais avec une actualité particulière, alors que la préservation des écosystèmes marins est devenue un défi mondial.
Avec Anita Conti, La grande dame de la mer, Frédéric Brunnquell remet ainsi en lumière une femme qui fut bien davantage qu’une aventurière ayant réussi à s’imposer dans un univers masculin. Anita Conti a observé la mer avec suffisamment d’attention pour comprendre très tôt que son immensité ne signifiait pas qu’elle était inépuisable. Une intuition qui, près de trente ans après sa disparition, donne à son parcours une étonnante modernité.
Anita Conti, La grande dame de la mer, de Frédéric Brunnquell. Beau livre, 23 × 23 cm, 208 pages, 39,90 €. Parution le 15 octobre 2026.
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