La vie quotidienne expliquée aux terriens

Jeudi 31 juillet 2014 à 14h16

On nous demande souvent ce que nous faisons toute la sainte journée sur un bateau au milieu de l’océan. L’une des raisons pour lesquelles j’aime tant la mer est qu’elle éveille en moi des sensations et des désirs qui me sont totalement inconnus à terre. Le bonheur de la solitude extrême, la douceur exquise du désœuvrement.

On nous demande souvent ce que nous faisons toute la sainte journée sur un bateau au milieu de l’océan. L’une des raisons pour lesquelles j’aime tant la mer est qu’elle éveille en moi des sensations et des désirs qui me sont totalement inconnus à terre. Le bonheur de la solitude extrême, la douceur exquise du désœuvrement.

A terre, j’évolue dans un registre « hyper »: hyperactive, hypersociale, hyper connectée. L’inaction me déprime. En mer, rien ne me rend plus heureuse que rêvasser, rester des heures immobile et sentir mon corps bercé par les ondulations de l’océan. Cette fois-ci, entre rêveries, changements de voiles et siestes, je me suis mise à la pratique du ukulélé et à l’étude de la météorologie. Sebastian, charlot de service et conteur invétéré, s’est aussi occupé de la navigation. Zéphyr et Looli, naturellement immunisées contre l’ennui, se sont inventé de nouveaux mondes imaginaires, ont appris à nous battre aux échecs et se sont délectées avec moi de la lecture quotidienne des aventures de Sherlock Holmes par Sebastian. Nous avons fait un peu d’école, avons admiré beaucoup de baleines et dauphins et avons tous lu énormément.


En Irlande, une amie nous a demandé s’il nous arrivait d’avoir des envies de… meurtre. Je ne traverserais pas un océan avec n’importe qui mais sur Moon River, une sorte de magie s’opère à chaque voyage, comme si chacun prenait conscience des enjeux d’un tel périple. Les filles se chamaillent moins et Sebastian et moi sommes plus sereins. Quand on aime quelque-chose, tout devient sûrement plus facile et lorsque les parents sont heureux, les enfants le sont aussi. Sebastian, qui n’est jamais complètement à l’aise en compagnie de ses semblables, s’épanouit dans l’océan. A ses yeux, celui-ci possède une authenticité qui n’existe pas sur terre.


Revenons aux questions essentielles : les toilettes. Non seulement nous en avons à bord, mais elles s’illuminent la nuit lorsque l’océan se fait phosphorescent. C’est magique, il suffit de pomper ! « Et si vous avez un mal de dent ? » m’a interrogé une amie. « Nous avons de la colle spéciale et des clous de girofle » l’ai-je rassurée. Nous avions aussi fait un check-up chez le dentiste avant de partir et avons une bonne pharmacie à bord.


Les provisions intriguent mes amies qui ont l’habitude de faire leurs courses tous les deux jours. L’avitaillement n’est pas une mince affaire pour trois semaines. Il faut prévoir large, savoir évaluer quels produits frais pourriront à quel moment et penser au moral de l’équipage. Le mien n’a jamais les mêmes envies qu’à terre. J’ai appris à faire mon propre pain mais je n’ai pas poussé le vice jusqu’à enduire mes œufs de vaseline comme le conseillent certains vieux loups de mer. Avant de partir début juillet, j’ai fait les courses sur les petits marchés bio du Massachusetts avec notre ami américain Jeff qui nous a aidés avec sa femme Mege à préparer la traversée. Expérience ô combien différente du dernier gros avitaillement en Gambie. Dans un champ, nous avons trouvé des étals de fruits et légumes mais pas âme qui vive pour les vendre. C’était normal. On se sert puis on dépose l’argent dû dans une boîte prévue à cet effet ! Je me demande si ce genre de pratique existe en France. Quoiqu’il en soit, j’ai dû être distraite ce jour-là car nous sommes retrouvés à court de produits essentiels comme le papier-toilette, les biscuits et les fruits et légumes, ce qui n’est pas sans intérêt d’un point de vue sociologique. Zéphyr pourra raconter à ses camarades de classe comment elle a écarté stoïquement les petites bestioles vivantes (des charançons ?) de son porridge périmé.


Comme je l’ai écrit par le passé, la peur est une chose très subjective. Nombreux sont mes amis terriens qui trouvent l’immensité de l’océan effrayante. Justement parce qu’ils n’ont pas vu à quoi cela ressemble. Il est vrai que la brume habituellement si romantique nous donne des frissons en mer quand on n’y voit rien. Nous avons bien un vieux réflecteur radar mais pas d’AIS (Automatic Identification System) et il est impossible de garder le radar allumé en permanence. Or le passage par le nord est très fréquenté par les navires de commerce et le brouillard est souvent au rendez-vous. Les petits points verts à moins d’un mille sur l’écran radar m’ont donné quelques sueurs froides la nuit. Looli, 9 ans, inconditionnelle du film Titanic, s’est inquiétée du risque de collision avec les icebergs mais nous avons suivi de près leur déplacement et les avons laissés confortablement au dessus du 42e parallèle. Pour bien gérer l’anxiété en mer, il faut bien se préparer avant et rester vigilant pendant la traversée.


Une amie m’a demandé si nous étions vraiment coupés du monde pendant trois semaines. Oui et non. Nous avons la BLU (bande latérale unique) à bord, un système de radio SSB un peu désuet qui permet d’envoyer et recevoir un nombre limité d’emails et de télécharger les cartes météo mais nous en faisons un usage minimal car il consomme beaucoup d’énergie. Sur notre radio VHF, j’ai discuté avec l’officier philippin d’un porte-conteneurs qui s’enquérait de notre bien-être et manquait visiblement de contact humain puis avec un navigateur solo canadien qui passait son 37e jour en mer après avoir été encalminé dans l’anticyclone des Açores. Mais les journalistes hardcore que nous sommes ont appris à prendre avec philosophie le fait de rater l’actualité. De fait, lorsque nous sommes arrivés en Irlande et avons entendu les dernières nouvelles d’Ukraine et de Palestine, nous l’avons trouvée plus déprimante que jamais.

 

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Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade est le directeur des contenus chez Figaro Nautisme. Il est également réalisateur et producteur de programmes tv & web dans le domaine du sport, de l'art de vivre et du nautisme. C’est également et surtout, un fan de motonautisme avec plus de 500 tests de bateaux à moteur ou yachts à son actif, à travers le monde, de Cannes à La Rochelle en passant par Istanbul ou Miami. Un métier passionnant qui lui permet de naviguer sur quelques unes des plus belles unités de la planète…
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Sophie Savant Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Norbert Conchin
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Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
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Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
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Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.