Quand les bateaux étaient construits pour durer plusieurs vies

Economie

Avant que la logique industrielle n’impose des cycles courts et des coques standardisées, les bateaux étaient pensés comme des œuvres de long terme. On ne construisait pas pour une carrière maritime, mais pour plusieurs générations d’usages, d’équipages et parfois même de métiers. Cette culture de la durabilité, longtemps dominante dans le monde maritime, reposait sur des choix techniques, économiques et humains.

Avant que la logique industrielle n’impose des cycles courts et des coques standardisées, les bateaux étaient pensés comme des œuvres de long terme. On ne construisait pas pour une carrière maritime, mais pour plusieurs générations d’usages, d’équipages et parfois même de métiers. Cette culture de la durabilité, longtemps dominante dans le monde maritime, reposait sur des choix techniques, économiques et humains.
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Construire pour le temps, pas pour la rentabilité immédiate

Jusqu’au début du XXe siècle, la construction navale répond avant tout à une contrainte simple : survivre. Traversées longues, ports éloignés, réparations rares et conditions extrêmes imposaient des coques capables d’endurer des décennies de contraintes. Les chantiers privilégiaient donc l’épaisseur, la redondance et la robustesse. Une membrure n’était jamais dimensionnée au strict nécessaire : elle devait supporter l’imprévu, l’usure, les chocs répétés. Dans les chantiers traditionnels, notamment en Europe du Nord et sur les façades atlantiques, le bois était choisi arbre par arbre. Les charpentiers recherchaient des courbes naturelles pour épouser les formes de la coque, réduisant ainsi les tensions internes. Certaines pièces étaient stockées et séchées pendant dix à quinze ans avant d’être utilisées. Ce temps long faisait partie intégrante du coût du bateau.

Une architecture navale pensée pour être réparée

Contrairement aux constructions modernes, les bateaux anciens étaient conçus pour être démontables. Bordés, varangues, barrots, éléments de pont : tout pouvait être remplacé sans remettre en cause la structure globale. Cette logique expliquait la longévité exceptionnelle de nombreux navires. Dans les arsenaux militaires comme dans les ports de commerce, il n’était pas rare qu’un même navire soit entièrement recharpenté au cours de sa vie, tout en conservant sa quille et une partie de sa structure d’origine. La notion d’“âge” du bateau était alors relative : ce qui comptait, c’était l’état de la charpente, pas l’année de lancement.

Plusieurs vies pour une même coque

Un bateau ne restait pas figé dans une seule fonction. Les archives maritimes montrent de nombreux cas de navires marchands transformés en caboteurs, puis en unités portuaires, voire en navires de service. Les bateaux de pêche devenaient cargos côtiers, puis parfois habitations flottantes ou bateaux-écoles. Cette polyvalence était rendue possible par des coques volumineuses, solides et facilement reconfigurables. Les aménagements intérieurs, considérés comme secondaires, évoluaient au fil des besoins. Certains voiliers du XIXe siècle ont ainsi connu trois ou quatre usages successifs sur plus de cent ans de navigation active.

Bois et acier : des matériaux choisis pour vieillir

Le choix des matériaux jouait un rôle central. Le bois massif, lorsqu’il est correctement entretenu, ne s’use pas de manière linéaire : il se transforme. Les fibres se densifient, la structure gagne en stabilité. De même, l’acier riveté, largement utilisé à partir de la fin du XIXe siècle, offrait une tolérance aux déformations bien supérieure aux tôles soudées modernes. Une fissure localisée ne fragilisait pas l’ensemble de la coque. Ces matériaux permettaient une lecture visuelle de l’usure : un bateau “parlait” à ceux qui le connaissaient. Craquements, traces, déformations légères faisaient partie des signaux normaux, bien loin de l’approche actuelle fondée sur la détection tardive de faiblesses structurelles.

L’entretien comme culture maritime

Naviguer impliquait d’entretenir. Carénages fréquents, calfatage régulier, inspections visuelles faisaient partie de la routine. Cette culture de l’entretien expliquait pourquoi certains navires dépassaient largement le siècle d’existence sans perdre leur fiabilité. Un bateau ancien demandait du temps, mais offrait en retour une longévité exceptionnelle. Dans de nombreux ports, le savoir-faire se transmettait autant que les bateaux eux-mêmes. Un charpentier pouvait intervenir sur une coque construite par son grand-père, en respectant des techniques inchangées depuis des décennies.

Ce que cette époque dit de notre rapport au bateau

Ces bateaux construits pour durer plusieurs vies racontent une autre relation à la mer et à l’objet nautique. Une relation fondée sur la réparation, l’adaptation et la transmission plutôt que sur le renouvellement. Si les contraintes économiques, réglementaires et technologiques ont profondément évolué, cette philosophie ancienne rappelle qu’un bateau peut être pensé comme un compagnon de long terme, capable de traverser les usages, les époques et les générations. Aujourd’hui encore, dans certains ports et chantiers traditionnels, ces coques anciennes continuent de naviguer. Elles ne sont pas seulement des témoins du passé : elles incarnent une idée du bateau que le temps n’a jamais vraiment rendue obsolète.
 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.