Les zones à risques sont comme les marées : elles sont fluctuantes ! Mer Rouge, golfe d’Aden, détroit de Malacca, golfe de Guinée ou côtes vénézuéliennes imposent désormais une préparation rigoureuse. Faut-il passer, contourner ou renoncer ? Pour le plaisancier hauturier, la vraie sécurité commence par une décision lucide.

Dans les mouillages où se retrouvent les circumnavigateurs, le sujet est souvent central : « tu vas passer par Suez ou par le Cap ? » La question, en apparence anodine, résume à elle seule le nouveau casse-tête des grands voyageurs. Depuis 2024, la mer Rouge et le golfe d’Aden ont retrouvé une place centrale dans les préoccupations des plaisanciers. Non plus seulement à cause de la piraterie somalienne, qui avait traumatisé la plaisance hauturière au début des années 2010, mais en raison d’une instabilité régionale beaucoup plus difficile à anticiper. Missiles, drones, attaques contre des navires marchands, tensions politiques, reprise possible d’incidents sans préavis : le passage par Bab el-Mandeb et Suez n’est plus une simple formalité de fin de tour du monde. Certains grands rassemblements de voiliers au long cours ont revu leurs itinéraires. Des équipages ont choisi d’expédier leur bateau par cargo pour éviter la zone ou revendu leur bateau avant d’arriver sur la zone. D’autres ont pris la longue route, par l’Afrique du Sud. Quelques-uns continuent de passer, parfois en groupe, après des semaines de préparation. Alors, comment décider, objectivement, si l’on peut y aller ou s’il faut renoncer ?
Le risque n’est jamais une couleur sur une carte
Les plaisanciers aiment les cartes. Les cartes météorologiques, les cartes marines, les cartes de courants, les cartes de mouillages. Pour les zones à risques, la tentation est grande de vouloir la même chose : du vert, de l’orange, du rouge. On passe ici, on évite là. Malheureusement, ce qui est valable pour des hauts fonds, ne l’est pas avec des tensions géopolitiques. Une zone dangereuse n’est pas une frontière nette. C’est un espace mouvant, où le risque dépend de l’actualité politique, de la présence de forces navales, de l’heure, de la distance à la côte, de la vitesse du bateau, de la nationalité du pavillon, de la météo et parfois de la simple malchance. Un vraquier de 200 mètres, un voilier familial de 12 mètres et un catamaran en convoyage ne présentent ni la même visibilité ni la même vulnérabilité. Pour un plaisancier, c’est précisément cette incertitude qui complique tout. Les informations circulent vite, mais pas toujours bien. Un équipage raconte être passé sans problème. Un autre affirme qu’il ne faut surtout pas tenter sa chance. Un troisième cite un message lu sur un groupe de discussion, sans date précise. Or, dans ces régions, une information vieille de six mois peut déjà être largement dépassée. La règle de base est simple : avant toute décision, il faut distinguer le souvenir, le récit et l’information vérifiée. Le souvenir rassure ou inquiète. Le récit donne de la matière. L’information vérifiée, elle, permet de décider.
Mer Rouge et golfe d’Aden : le passage qui ne s’improvise plus
Pour les bateaux arrivant d’Asie, de l’océan Indien ou de la mer d’Arabie, la mer Rouge reste une route tentante. Elle ouvre vers Suez, la Méditerranée, puis l’Europe. C’est le chemin le plus direct. C’est aussi, aujourd’hui, l’un des plus sensibles. Dans cette zone, le danger ne se limite plus à l’image classique – déjà très angoissante - des pirates en embarcation rapide. Le contexte régional a profondément changé. Un plaisancier peut se retrouver dans un espace où circulent des navires militaires, des bâtiments marchands sous protection, des drones, des missiles et des alertes parfois contradictoires. Même si le voilier n’est pas une cible en tant que telle, il peut subir les conséquences d’un conflit qui le dépasse. La recommandation la plus prudente est claire : si le passage n’est pas indispensable, il faut l’éviter. Ce n’est pas une marque de frilosité, encore moins un renoncement à l’esprit marin. C’est une décision de chef de bord responsable.
Pour ceux qui envisagent malgré tout de passer, la préparation doit être d’un niveau inhabituel. Il faut signaler son projet aux centres compétents de sûreté maritime, suivre les avis officiels, préparer des points de repli, connaître les ports réellement accessibles, disposer d’une autonomie suffisante en carburant, en eau et en énergie, et vérifier par écrit que l’assurance reste valable dans la zone. Surtout, il faut accepter de modifier son plan jusqu’au dernier moment. Un départ ne se confirme pas parce que le calendrier l’impose, mais parce que la situation le permet. À bord, chacun doit savoir quoi faire en cas d’approche suspecte. C’est la base indispensable. On ne doit pas se demander quoi faire quand il est déjà trop tard.
Détroit de Malacca : moins spectaculaire, mais jamais anodin
Le détroit de Malacca et ses abords font partie des grands passages de la navigation mondiale. Pour le plaisancier, le danger y est souvent moins spectaculaire qu’en mer Rouge, mais plus quotidien. Trafic intense, pêcheurs, remorqueurs, grains violents, visibilité réduite, mouillages encombrés : la difficulté commence déjà par la navigation elle-même. Les actes de brigandage maritime y sont souvent opportunistes. Il s’agit plus fréquemment de vols, parfois de nuit, que d’attaques longues et organisées contre des bateaux de plaisance. Cela ne veut pas dire qu’il faut banaliser le risque. Une annexe mal attachée, un moteur hors-bord laissé en évidence, un pont encombré ou un mouillage choisi par facilité peuvent attirer l’attention. Ici, la meilleure défense tient à une discipline constante. On évite les approches de nuit lorsque c’est possible. On choisit les mouillages connus et fréquentés. On remonte l’annexe chaque soir ou on la sécurise sérieusement. On ne laisse pas de matériel précieux visible depuis l’extérieur. On organise des quarts réels, même si la mer est calme. La fatigue, dans ces eaux encombrées, peut être aussi dangereuse qu’une mauvaise rencontre. Toutes les zones à risques ne se ressemblent pas. Certaines imposent d’éviter tout passage. D’autres demandent surtout une vigilance de tous les instants et une grande rigueur dans les habitudes de bord. Mais finalement, il n’y a ici rien de bien différent de ce que vous faites dans la ville où vous vivez.
Golfe de Guinée : un mieux mais des règles à respecter
Le golfe de Guinée a longtemps été l’un des foyers les plus préoccupants de la piraterie moderne. Les efforts régionaux et internationaux ont permis de réduire le nombre d’incidents, mais le risque n’a pas disparu. Dans cette région, les attaques ont parfois été violentes, avec enlèvements d’équipage, demandes de rançon et opérations menées loin des côtes. Pour la plaisance, la question est particulière. Peu de voiliers de voyage ont réellement intérêt à longer certaines portions de cette côte. Ceux qui le font sont souvent en convoyage, en navigation professionnelle ou dans un programme très spécifique. Il faut alors préparer la route avec une extrême prudence, limiter les escales non indispensables, éviter les mouillages isolés, signaler sa position aux centres compétents et conserver une grande discrétion sur son itinéraire. Là encore, on ne parle que de bon sens marin ! La discrétion ne signifie pas disparaître. Elle signifie informer les bonnes personnes, pas tout le monde. Donner sa route à un centre de veille maritime, oui. Publier chaque jour sa position exacte sur les réseaux sociaux, non. Le plaisir de partager le voyage ne doit jamais affaiblir la sûreté de l’équipage.
Venezuela et sud des Caraïbes : le piège des eaux familières
Pour beaucoup de plaisanciers français, les Caraïbes semblent plus familières que la mer Rouge ou le golfe de Guinée. On y croise des bateaux amis, des familles en année sabbatique, des retraités au mouillage, des équipages en location longue durée. Pourtant, certaines zones du sud de l’arc antillais et des côtes vénézuéliennes restent sensibles. Le danger y prend souvent une forme différente : vols, agressions, instabilité politique, trafics, insécurité près de certaines côtes. Une eau turquoise, un mouillage abrité et une côte magnifique n’indiquent rien du niveau réel de sûreté. Dans cette région, la prudence consiste souvent à passer au large, à éviter les escales non indispensables et à privilégier les ports ou marinas surveillés…
L’assurance : la question que l’on pose toujours trop tard
Avant d’entrer dans une zone sensible, le premier réflexe doit être de prendre contact avec son assureur. Une assurance plaisance n’est pas un droit universel à naviguer partout. Elle comporte des zones couvertes, des exclusions, des obligations de déclaration et parfois des clauses spécifiques pour la guerre, la piraterie, le terrorisme, les troubles civils ou la confiscation. Dans certaines régions, l’assureur peut imposer une surprime, limiter les garanties ou refuser purement et simplement la couverture. Il faut donc obtenir une réponse écrite, claire et datée avant le départ. La question ne doit pas être vague. Il faut mentionner la zone, la période, le type de navigation, les escales prévues et demander quelles garanties restent actives. L’assistance médicale et le rapatriement doivent également être vérifiés. Être couvert pour un accident aux Antilles ne signifie pas être pris en charge dans une zone de conflit ou d’instabilité majeure. C’est parfois en découvrant ces limites que certains équipages choisissent finalement le contournement ou le transport du bateau par navire spécialisé. Le coût peut sembler élevé. Mais il doit être comparé au prix réel du passage : surprime d’assurance, carburant, fatigue, usure, risques humains et stress accumulé.
Reste une vérité que tous les marins ont toujours connue : arriver sur une destination demande une bonne préparation et une connaissance de la zone. Il n’est pas plus dangereux de naviguer autour du monde aujourd’hui qu’il y a 20 ou 40 ans. Certaines zones sont devenues plus risquées, d’autres plus sûres. Un bon skipper se doit d’être au courant de ce qui se passe dans les destinations qu’il souhaite découvrir. Comme cela a toujours été le cas !
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