Une traversée ne met pas seulement à l’épreuve le bateau. Fatigue, isolement, responsabilité et promiscuité transforment parfois profondément les relations entre équipiers. En couple, en famille ou entre amis, quelques semaines de mer peuvent faire apparaître des tensions que personne n’avait anticipées. Comment éviter que le rêve de grande croisière ne se transforme en huis clos sordide et comment préparer son équipage aussi sérieusement que son bateau ? Petit mode d’emploi avant d’embarquer.

Quand le danger en mer est aussi dans la tête
Le bateau est prêt. Le gréement a été vérifié, le moteur révisé, la pharmacie complétée et l’avitaillement soigneusement calculé. La météo a été étudiée sur Météo Consult Marine, les routes de repli sont connues et chacun sait où se trouvent les gilets et la survie. Tout semble donc réuni pour réussir la traversée. Tout, sauf peut-être l’essentiel : l’état d’esprit de l’équipage. Car une longue croisière ne met pas seulement à l’épreuve le bateau. Elle agit aussi comme une formidable loupe sur les relations humaines. La fatigue réduit la patience, l’isolement modifie la perception des événements et la responsabilité peut peser lourd sur celui ou celle qui prend les décisions. Au bout de quelques jours ou de quelques semaines, une simple tasse laissée dans l’évier peut devenir le déclencheur d’une dispute qui, à terre, n’aurait probablement jamais existé. Et c’est précisément là que commence la psychologie de la grande croisière.
Quand le paradis devient un huis clos
Imaginez une traversée entre les Canaries et les Antilles. Le bateau marche bien, l’alizé est installé et la route ne présente aucune difficulté particulière. Pourtant, depuis plusieurs nuits, les grains interrompent systématiquement les périodes de repos. Le pilote automatique montre quelques signes de faiblesse. L’un des équipiers estime qu’il cuisine trop souvent. Un autre trouve que le skipper ne délègue pas assez. Rien de véritablement grave. Mais, à bord, les petites contrariétés s’accumulent beaucoup plus vite qu’à terre. La raison est simple : il n’existe pratiquement aucun moyen de s’isoler. Impossible de sortir faire un tour, de rentrer chez soi ou simplement de changer d’environnement. L’espace est réduit, les mêmes personnes sont présentes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et chaque comportement devient visible. Le bruit, la chaleur, l’humidité, le mal de mer, les mouvements du bateau et l’éloignement des proches peuvent encore augmenter cette sensation de saturation. Le problème n’est donc généralement pas un événement isolé, mais l’addition de nombreux petits facteurs.
La fatigue, premier ennemi de l’équipage
S’il fallait retenir une seule cause de tensions en mer, ce serait probablement le manque de sommeil. Sur un bateau mené en couple ou avec un équipage réduit, les nuits sont forcément fractionnées. Les quarts s’enchaînent, interrompus par une alarme AIS, un changement de vent, une voile qui faseye ou simplement un bruit inhabituel. Même lorsque chacun dispose théoriquement de six heures de repos, ces six heures sont rarement équivalentes à une vraie nuit à terre. Or la fatigue modifie profondément les comportements. On devient plus irritable, moins attentif et parfois moins capable de relativiser. Une décision banale semble soudain compliquée. Une remarque anodine devient une critique. Une petite erreur de manœuvre prend des proportions démesurées. Les travaux menés sur les marins professionnels et sur les navigateurs au long cours montrent depuis longtemps que le manque de sommeil augmente la fatigue cognitive et la vulnérabilité au stress. C’est pourquoi vouloir absolument tenir une moyenne ou respecter un planning peut être contre-productif.
Réduire la toile avant la nuit, accepter quelques dixièmes de nœud en moins ou modifier les quarts pour permettre à un équipier de véritablement récupérer peut être beaucoup plus intelligent que de chercher à aller vite. En croisière, dormir est aussi une manœuvre de sécurité.
La solitude particulière du chef de bord
Le skipper connaît une autre forme de pression : celle de la responsabilité. Partir maintenant ou attendre demain ? Réduire la toile immédiatement ou patienter ? Entrer de nuit dans un mouillage inconnu ? Modifier la route ? Faire demi-tour ? Ces décisions paraissent parfois anodines à terre. En mer, elles concernent directement la sécurité du bateau et de ceux qui se trouvent à bord. Le problème apparaît lorsque toute la responsabilité repose sur une seule personne. Un skipper qui considère qu’il est le seul à pouvoir prendre les bonnes décisions finit rapidement par accumuler une charge mentale considérable. D’où l’importance d’impliquer l’équipage.
Expliquer la météo, montrer comment démarrer le moteur, utiliser les moyens de communication, réduire la voilure ou prendre un ris permet non seulement d’améliorer la sécurité, mais aussi de diminuer la pression pesant sur le chef de bord. Un équipage compétent rassure le skipper. Et un skipper serein rassure l’équipage.
Avoir peur est parfaitement normal
La peur fait également partie de la navigation. Lorsque le vent dépasse 35 ou 40 nœuds, que la nuit tombe et que la mer commence à grossir, rares sont les plaisanciers qui restent totalement indifférents. Et c’est plutôt une bonne nouvelle. La peur est un mécanisme de protection. Elle pousse à analyser la situation, à réduire la toile, à vérifier le bateau et à anticiper. Le problème commence lorsqu’elle bloque toute capacité de réflexion. Les navigateurs professionnels travaillent beaucoup sur ce point. Il ne s’agit pas d’apprendre à supprimer la peur, mais de continuer à agir correctement lorsqu’elle apparaît. Dans une situation difficile, la meilleure méthode consiste souvent à revenir à des actions simples. Réduire la voilure. Vérifier les fermetures. Ranger ce qui pourrait voler dans le carré. Préparer un repas chaud. Contrôler la route. L’action réduit souvent davantage l’anxiété que les longues discussions.
Le contrecoup arrive parfois après la tempête
Curieusement, la période la plus délicate n’est pas toujours celle où la météo est la plus mauvaise. Pendant le mauvais temps, tout le monde est concentré. Il faut tenir le bateau, surveiller la route et adapter la voilure. Les priorités sont évidentes. Le contrecoup apparaît souvent après, lorsque le vent mollit et que la pression retombe, la fatigue accumulée ressort alors brutalement. L’un souhaite immédiatement remettre toute la toile quand l’autre voudrait simplement dormir… C’est à ce moment que les tensions peuvent éclater. Après une période difficile, la règle devrait donc être simple : avant toute décision non urgente, manger, boire et récupérer. Et surtout, le bateau peut attendre quelques heures.
En couple, le bateau devient une loupe
La majorité des grandes croisières se fait en couple. C’est probablement aussi la configuration dans laquelle la psychologie joue le rôle le plus important. À terre, chacun possède ses activités, ses amis, parfois son travail et ses moments de solitude. Sur un voilier de douze mètres, ces espaces disparaissent presque entièrement. Celui qui range tout immédiatement ne comprend plus celui qui laisse traîner ses affaires. Celui qui adore bricoler considère parfois comme évident que son conjoint partage cette passion. Celui qui rêve de longues navigations découvre que l’autre préfère passer plusieurs jours au même mouillage. Les petites différences prennent alors une importance inattendue. Il existe pourtant une question extrêmement simple à poser avant de partir : Pourquoi voulons-nous faire ce voyage ? Les réponses n’ont pas besoin d’être identiques, mais elles doivent être compatibles. Si l’un rêve d’un tour du monde rapide avec de longues traversées tandis que l’autre imagine surtout une succession de mouillages tranquilles et de longues escales, les tensions finiront probablement par apparaître…
Répartir les rôles sans enfermer chacun
Sur beaucoup de bateaux, les rôles apparaissent naturellement : l’un s’occupe de la navigation, l’autre de la cuisine. L’un maîtrise mieux la mécanique, l’autre organise les escales et cette répartition est bien sûr efficace. Sauf si elle devient trop rigide. Celui qui cuisine tous les jours peut finir par avoir l’impression d’être cantonné à la cambuse. Celui qui effectue toutes les manœuvres peut estimer qu’il travaille davantage. Et si le « mécanicien officiel » tombe malade, personne ne sait plus vérifier correctement le moteur… Mieux vaut donc attribuer des responsabilités principales tout en conservant une certaine polyvalence afin que chacun se sente utile.
Le principe fonctionne d’ailleurs parfaitement avec les enfants : dès qu’on leur confie la barre, la surveillance du cap ou une petite responsabilité adaptée à leur âge, ils cessent d’être simplement passagers et deviennent membres de l’équipage. Pour les adultes, le mécanisme est exactement le même.
Apprendre à se disputer
Une croisière sans aucun désaccord existe probablement uniquement dans les brochures et tout le monde s’accordera sur le fait que le conflit n’est pas forcément mauvais. Le problème est plutôt la manière dont on le gère. Une règle particulièrement utile consiste à distinguer les périodes d’urgence des périodes de discussion. Pendant une manœuvre délicate, les consignes doivent être courtes, claires et appliquées immédiatement. Une fois le bateau en sécurité, en revanche, la discussion doit redevenir possible…
Créer des respirations
Une autre erreur fréquente consiste à transformer le voyage en programme militaire. Il faut atteindre telle île vendredi, appareiller dimanche, traverser lundi et repartir mercredi. Petit à petit, la croisière devient une succession d’objectifs. Or l’équipage a besoin de souffler et de respirer. Un déjeuner sans parler du bateau, un apéritif tranquille, un film, une partie de cartes ou simplement une heure passée chacun de son côté peuvent faire énormément de bien. Au mouillage, il peut même être utile de partir séparément quelques heures. L’un va marcher tandis que l’autre reste lire et cette simple séparation suffit parfois à retrouver le plaisir de se retrouver ensuite.
La préparation mentale n’est pas réservée aux skippers professionnels.
Préparer l’équipage autant que le bateau
Avant un grand départ, il est finalement assez simple de tester son projet en commençant par une semaine de navigation, puis deux et enfin par plusieurs nuits en mer et une vraie traversée de plusieurs jours. L’idéal est de naviguer dans des conditions un peu moins confortables - sans pour autant se mettre volontairement en difficulté -, mais de découvrir comment chacun réagit à la fatigue, au stress et à la promiscuité. C’est pendant ces navigations que l’on apprend véritablement à connaître son équipage. On peut lire des ouvrages consacrés aux facteurs humains, suivre des formations de préparation mentale ou s’intéresser aux travaux menés auprès des marins professionnels. Des associations comme Sailors’ Society travaillent également depuis longtemps sur la santé psychologique des gens de mer. Mais aucune théorie ne remplacera jamais l’expérience…
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