Il dérive au gré des courants, échappe le plus souvent au regard et tient pourtant une place immense dans l’équilibre du vivant. À lui seul, le phytoplancton assure environ la moitié de la production d’oxygène réalisée chaque année sur Terre. Mais derrière cette formule spectaculaire se cache un monde bien plus complexe qu’une simple forêt flottante.

Un univers entier dans une goutte d’eau
Le mot « plancton » ne désigne ni une espèce ni même une famille. Il rassemble tous les organismes qui vivent en suspension dans l’eau et dont les déplacements dépendent largement des courants. Certains sont microscopiques, d’autres parfaitement visibles. Des bactéries photosynthétiques, des microalgues et des larves de poissons y côtoient des copépodes, des méduses et même le krill, qui peut atteindre plusieurs centimètres.
Pour comprendre son rôle dans l’oxygène terrestre, il faut surtout regarder le phytoplancton. Comme les végétaux à terre, ces organismes utilisent la lumière pour réaliser la photosynthèse : ils absorbent du dioxyde de carbone, fabriquent de la matière organique et libèrent de l’oxygène. Ils vivent donc principalement dans la couche superficielle de l’océan, là où la lumière pénètre encore. Leur taille minuscule n’empêche pas leur action d’être planétaire : ils sont innombrables, se renouvellent vite et occupent une surface océanique immense.
Un souffle produit en continu
Les estimations varient avec les saisons, les régions et les méthodes de calcul, mais les scientifiques attribuent à l’océan environ la moitié de la production mondiale d’oxygène. L’essentiel provient du phytoplancton, notamment des cyanobactéries. Prochlorococcus, par exemple, est si petit qu’il a longtemps échappé aux inventaires ; à l’échelle du globe, son activité photosynthétique est pourtant considérable.
Il faut toutefois manier correctement l’image du « poumon de la planète ». Le phytoplancton produit beaucoup d’oxygène, mais une grande partie est aussitôt consommée dans l’océan par la respiration des organismes et par la décomposition de la matière. L’oxygène que nous respirons aujourd’hui appartient à un immense réservoir atmosphérique accumulé sur des centaines de millions d’années. Dire qu’une respiration sur deux vient directement du plancton est donc une belle image, pas un partage instantané et comptable de l’air qui entre dans nos poumons.

Le premier étage de presque toute la vie marine
Le phytoplancton ne se contente pas de libérer de l’oxygène. Il constitue le point de départ de la plupart des chaînes alimentaires marines. Le zooplancton le consomme, de petits poissons mangent ce zooplancton, puis viennent les prédateurs plus grands. Du banc de sardines à la baleine, une part considérable de la vie océanique dépend ainsi, directement ou indirectement, de cette production microscopique.
Cette mécanique explique les explosions de vie observées dans les zones d’upwelling. Lorsque le vent et les courants font remonter vers la surface des eaux froides riches en nutriments, le phytoplancton prolifère. Les poissons suivent, puis les oiseaux et les mammifères marins. À l’inverse, les grands gyres subtropicaux, pauvres en éléments nutritifs, peuvent présenter une eau très bleue et très claire précisément parce que la vie planctonique y est moins abondante.
Un acteur discret du climat
En absorbant du CO2 pendant la photosynthèse, le phytoplancton intervient aussi dans le cycle du carbone. Une grande partie de ce carbone retourne rapidement vers l’atmosphère ou les eaux de surface. Une autre fraction gagne les profondeurs avec les cellules mortes, les déjections et les organismes qui coulent. Cette « pompe biologique » contribue à transférer du carbone vers l’océan profond, où il peut rester isolé durant de longues périodes.
Le système reste fragile et difficile à résumer. Le réchauffement modifie la température de surface, la stratification des eaux et l’arrivée des nutriments ; l’acidification ne touche pas toutes les espèces de la même façon ; les courants déplacent les zones favorables. Une mer plus chaude ne signifie donc pas automatiquement davantage ou moins de plancton partout : certaines communautés déclinent, d’autres se déplacent, d’autres encore changent de composition.
Quand le plancton devient visible
Il arrive pourtant que cet univers invisible s’impose au regard. Une efflorescence peut colorer la mer en vert, en brun, en rouge ou en turquoise. La nuit, certaines espèces de dinoflagellés produisent une lumière bleutée lorsqu’elles sont agitées par une vague, une pagaie ou l’étrave d’un bateau. Ce spectacle de bioluminescence est l’une des manifestations les plus saisissantes du plancton.
Toutes les proliférations ne sont pas inoffensives. Certaines microalgues libèrent des toxines, contaminent les coquillages ou provoquent des mortalités de poissons. D’autres blooms, une fois décomposés, consomment tant d’oxygène qu’ils favorisent l’hypoxie. Le plancton n’est donc ni un héros uniforme ni une simple poussière vivante : c’est une multitude d’organismes, parfois bénéfiques, parfois dangereux, toujours essentiels au fonctionnement de l’océan.
À la surface de la mer, rien ne laisse forcément deviner cette activité. Pourtant, sous chaque mètre carré éclairé se joue une partie de la respiration, de l’alimentation et du climat de la planète. Le plus grand moteur biologique des océans tient dans des êtres que l’on ne distingue souvent qu’au microscope.
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