Le Pardon des marins en Bretagne une tradition de foi de mémoire et de mer

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Processions de bannières, bénédiction des bateaux, gerbes jetées à la mer et hommage aux disparus composent encore de nombreux pardons maritimes bretons. Derrière la cérémonie se lit une histoire collective née de la dangerosité du métier et de l’attente des familles restées à terre.

Processions de bannières, bénédiction des bateaux, gerbes jetées à la mer et hommage aux disparus composent encore de nombreux pardons maritimes bretons. Derrière la cérémonie se lit une histoire collective née de la dangerosité du métier et de l’attente des familles restées à terre.

Alfred Guillou, Arrivée du pardon de sainte Anne de Fouesnant à Concarneau, 1887.
Alfred Guillou, Arrivée du pardon de sainte Anne de Fouesnant à Concarneau, 1887.© Wikipédia

 

Un pardon ne désigne pas une seule fête

Parler du Pardon des marins au singulier peut prêter à confusion. La Bretagne ne possède pas une cérémonie unique reproduite à date fixe dans tous ses ports. Elle compte une multitude de pardons, attachés à une paroisse, une chapelle, un saint protecteur, une profession ou une communauté maritime. Le cérémonial varie de Paimpol à Camaret, de Sainte-Anne-la-Palud à La Clarté, mais une même idée les relie : placer les hommes et les bateaux sous une protection spirituelle, puis se souvenir de ceux qui ne sont pas revenus.
Dans la tradition catholique bretonne, le pardon est un pèlerinage local organisé le jour de la fête d’un saint ou de la Vierge. Son nom renvoie au pardon religieux et à la démarche de pénitence, mais la manifestation dépasse depuis longtemps la seule confession individuelle. Elle réunit une communauté autour d’une messe, d’une procession et d’une fête populaire. Lorsque cette communauté vit de la mer, les objets, les prières et les gestes prennent naturellement une dimension maritime. Les pardons et les troménies de Bretagne ont été inscrits en 2020 à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Plus de 1 300 manifestations encore actives ont été recensées à l’échelle de la Bretagne historique. Toutes ne sont pas maritimes, mais ce nombre montre que le pardon reste une pratique vivante plutôt qu’un décor folklorique figé.


La mer a donné au rite sa gravité particulière

Pendant des siècles, partir en mer signifiait accepter une absence longue, des communications presque inexistantes et la possibilité d’une disparition sans sépulture. Les campagnes de pêche à Terre-Neuve ou en Islande duraient plusieurs mois. Les naufrages, les chutes à la mer, les maladies et les accidents de travail frappaient des équipages entiers. À terre, les femmes et les familles vivaient dans l’attente d’une voile à l’horizon ou d’une nouvelle apportée par un autre navire. La bénédiction précédant le départ répondait à cette incertitude. Elle ne prétendait pas rendre la mer inoffensive. Elle confiait les équipages à un saint protecteur et donnait à la communauté un moment pour exprimer collectivement sa peur. Dans une société où le corps d’un disparu pouvait ne jamais être retrouvé, la cérémonie offrait aussi un lieu symbolique de deuil.
C’est pourquoi les pardons maritimes mêlent volontiers demande de protection et hommage aux morts. Les noms des naufragés peuvent être lus pendant la messe, une gerbe est immergée au large ou dans le port, et les sirènes des bateaux répondent parfois aux cloches. Le geste concerne autant les marins professionnels que les sauveteurs, les pêcheurs, les plaisanciers et toutes les familles touchées par la mer.


Paimpol et la naissance du Pardon des Islandais

Le Pardon des Islandais de Paimpol est l’un des exemples les mieux documentés. En 1852, la goélette L’Occasion appareille pour la pêche à la morue en Islande. La flottille se développe rapidement et comptera jusqu’à environ quatre-vingts navires à son apogée en 1895. Les équipages partent en février pour une campagne d’environ six mois autour de l’île.
Le premier pardon est organisé en 1855, trois ans après le début de cette aventure islandaise. La date, placée avant les départs, explique la tension particulière de la cérémonie. Une procession conduit la statue de la Vierge jusqu’au port, où les goélettes et leurs équipages reçoivent la bénédiction. Les familles voient partir des hommes qu’elles ne reverront parfois qu’à l’automne, ou jamais.
Le pardon est interrompu en 1871, repris entre 1883 et 1904, puis progressivement remplacé par une fête plus profane liée aux Islandais et au commerce. Aujourd’hui, la Fête des Islandais et des Terre-Neuvas se tient en juillet. La messe, la procession de la Vierge, l’hommage aux marins et l’immersion d’une gerbe subsistent, mais ils ne précèdent plus le départ d’une flottille morutière. Le rite a changé de fonction sans perdre sa mémoire.


Bannières maquettes et bateaux en procession

Un pardon commence souvent dans l’église ou la chapelle dédiée au saint honoré. Après la messe, la procession se forme. Croix, statues et bannières brodées sont portées par les habitants, parfois en costume traditionnel. Dans les paroisses maritimes, des maquettes de navires votives peuvent rejoindre le cortège. Certaines ont été offertes après un sauvetage ou en remerciement d’une protection accordée.
La procession gagne ensuite le port, la jetée ou une hauteur d’où la mer est visible. Le prêtre bénit les équipages et les bateaux. Selon les lieux, la bénédiction se fait depuis le quai, à bord d’une vedette ou au passage d’une flottille pavoisée. Les navires défilent lentement, toutes sirènes actionnées, et embarquent parfois des familles de marins.
L’immersion d’une gerbe marque le moment le plus recueilli. Elle rappelle que la mer est aussi un cimetière. Dans certains ports, les canots de sauvetage occupent une place centrale, car la mémoire des disparus se prolonge par l’engagement de ceux qui portent secours aujourd’hui. Le repas, les chants, les bagadoù et la fête qui suivent ne contredisent pas la solennité du rite. Le pardon a toujours associé le sacré et la sociabilité.


Une tradition ancienne qui continue de se transformer

Les pardons bretons puisent dans des pratiques de pèlerinage médiévales, mais leurs formes actuelles ne remontent pas toutes au même moment. Beaucoup ont été réorganisés ou amplifiés au XIXe siècle, période de renouveau religieux et de profond développement des grandes pêches. Les armateurs, les paroisses, les confréries et les municipalités ont alors donné une visibilité nouvelle aux cérémonies maritimes. Le recul de la pratique religieuse, la disparition de certaines flottilles et la transformation des ports ont changé leur public. Des cérémonies autrefois préparatoires à un départ dangereux sont devenues des rendez-vous de mémoire, de patrimoine et d’identité locale. Les visiteurs y sont nombreux, mais les habitants, les familles de marins, les associations de sauvegarde et les paroisses continuent d’en assurer l’organisation.
Cette évolution explique la diversité actuelle. Certains pardons conservent une forte dimension liturgique ; d’autres accordent davantage de place au rassemblement nautique et à l’hommage civil. Dans les deux cas, la bénédiction ne relève pas d’une superstition naïve. Elle exprime la conscience d’un risque que les progrès techniques n’ont pas supprimé et rappelle que la mer reste un espace de travail où l’on dépend des autres.
Le pardon demeure ainsi un langage collectif. Les bannières racontent la paroisse, les maquettes rappellent les navires disparus, la procession relie la chapelle au port et la gerbe unit les vivants aux absents. Tant que ces gestes seront compris et transmis, la tradition gardera un sens au-delà de son apparence spectaculaire.

 

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Nathalie Moreau
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Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.