Le canal de Suez, le chantier fou qui a changé la face des mers

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

En 1869, la Méditerranée et la mer Rouge sont reliées par un canal sans écluse. Derrière cette révolution maritime, un diplomate français à l’entregent exceptionnel et un chantier collectif, égyptien autant qu’européen, dont l’histoire est moins lisse que la légende.

En 1869, la Méditerranée et la mer Rouge sont reliées par un canal sans écluse. Derrière cette révolution maritime, un diplomate français à l’entregent exceptionnel et un chantier collectif, égyptien autant qu’européen, dont l’histoire est moins lisse que la légende.

© AdobeStock - acrogame

Le 17 novembre 1869, un cortège de navires s’engage dans le canal de Suez. L’Aigle, yacht impérial français, ouvre la marche avec l’impératrice Eugénie à son bord. Après dix années de travaux, les bâtiments peuvent passer directement de la Méditerranée à la mer Rouge. Pour rejoindre l’Asie depuis l’Europe, il n’est plus nécessaire de contourner toute l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. La carte n’a pas changé ; les distances maritimes, elles, viennent de se contracter.

Le nom qui triomphe ce jour-là est celui de Ferdinand de Lesseps. Pourtant, l’homme n’est pas ingénieur. Né à Versailles en 1805 dans une famille de diplomates, il a servi en Méditerranée et connaît les usages du pouvoir égyptien. Sa force est ailleurs : convaincre, négocier, réunir des capitaux et transformer une idée ancienne en projet politique réalisable.

Une idée ancienne, un moment favorable

Relier les deux mers n’est pas une invention du XIXe siècle. Des voies d’eau avaient déjà uni le Nil à la mer Rouge dans l’Antiquité, avant d’être abandonnées et ensablées. Au début du XIXe siècle, les études reprennent. Une erreur de nivellement fait d’abord croire à une importante différence d’altitude entre les deux mers ; des travaux ultérieurs montrent qu’un canal direct, au niveau de la mer et donc sans écluse, est envisageable.

En 1854, Saïd Pacha devient vice-roi d’Égypte. Ami de longue date de Lesseps, il lui accorde le 30 novembre une première concession pour créer la compagnie chargée de creuser et d’exploiter le canal. Une seconde concession, en 1856, précise le projet. La Compagnie universelle du canal maritime de Suez est fondée en 1858, et le chantier s’ouvre à Port-Saïd le 25 avril 1859.

Lesseps n’a pas creusé Suez tout seul

La postérité aime les héros uniques, les grands travaux beaucoup moins. Le tracé et les solutions techniques doivent à des ingénieurs tels que Louis Maurice Adolphe Linant de Bellefonds, Eugène Mougel et aux travaux d’une commission internationale à laquelle participa Alois Negrelli. Des milliers d’ouvriers égyptiens ont fourni l’effort humain, d’abord dans le cadre de la corvée imposée par l’État. Après la fin de ce système au milieu des années 1860, le chantier s’est davantage mécanisé, avec dragues et excavateurs.

Le coût humain fut lourd, même si les chiffres spectaculaires souvent répétés ne reposent pas tous sur des décomptes solides. Les conditions étaient éprouvantes : désert, maladies, manque d’eau potable et travail physique considérable. Raconter Suez seulement comme le coup de génie d’un Français efface donc une partie essentielle de l’histoire : celle des travailleurs égyptiens et d’une réalisation technique profondément collective.

Un canal immédiatement géopolitique

Le Royaume-Uni s’était longtemps opposé au projet, inquiet de voir une entreprise soutenue par la France contrôler la route la plus courte vers l’Inde. Mais l’utilité du canal s’impose vite. En 1875, le gouvernement britannique rachète les actions détenues par le khédive Ismaïl, étranglé par les dettes. En 1888, la convention de Constantinople affirme le principe de libre navigation, en temps de paix comme en temps de guerre, un principe dont l’application sera régulièrement mise à l’épreuve.

Suez devient un verrou du commerce mondial, mais aussi un symbole de souveraineté. En 1956, Gamal Abdel Nasser nationalise la Compagnie du canal, provoquant la crise de Suez. Le canal sera ensuite fermé à plusieurs reprises au gré des conflits, notamment de 1967 à 1975. Son histoire rappelle qu’une ligne d’eau peut concentrer à elle seule des intérêts économiques, militaires et diplomatiques planétaires.

Du triomphe à l’aveuglement de Panama

Le succès de Suez vaut à Lesseps le surnom de « Grand Français ». Il nourrit aussi une certitude dangereuse : ce qui a réussi dans le désert égyptien doit pouvoir être reproduit ailleurs. À partir de 1879, il défend un canal au niveau de la mer à Panama. Le terrain tropical, les glissements de terrain, la fièvre jaune, le paludisme, les coûts et la corruption font échouer l’entreprise française. La compagnie fait faillite en 1889 et le scandale ruine des milliers d’épargnants.

Cette fin n’annule pas Suez, mais elle nuance le portrait. Lesseps fut moins un ingénieur visionnaire qu’un formidable entrepreneur diplomatique, capable de faire converger pouvoir, argent et imaginaire du progrès. En reliant deux mers, il a raccourci les routes et accéléré la mondialisation maritime. Il a aussi laissé un ouvrage indissociable des rivalités impériales, du travail égyptien et des rapports de force qui continuent de traverser le canal.

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.