
Un trio s’est détaché en cette moitié de traversée de Manche. Moins de 70 milles restent à parcourir pour un final époustouflant.
L’Ultra Wollongong, le Jabal Nafusa ou encore le Ciudad de Cadix descendent de conserve le rail de la Manche. Agitant leurs pavillons avec complaisance. Sur leurs écrans radar à la passerelle, de petits points s’agitent. Les premiers coureurs de cette Solitaire du Figaro-Éric Bompard Cachemire sont en train eux aussi de tracer leur route, mais perpendiculairement. Pour les hommes seuls à bord de leurs frêles esquifs, la tension est extrême. Le sprint final en direction de Dieppe, ultime havre de cette 44e édition de la course reine est commencé depuis de longues heures. Depuis la bouée Fairway des Needles, à l’entrée occidentale du Solent, ils sont tous ventre à terre après avoir mis le clignotant à droite.
Dans un mouchoir de poche, en direction de la bouée d’entrée du chenal d’Antifer, Yann Éliès (Groupe Quéguiner-Leucémie Espoir) et Adrien Hardy (Agir Recouvrement) sont sur la même longueur d’onde. Ils épient le moindre centimètre avalé par l’adversaire. Depuis le PSP Flamant, on tente de les interroger même si ce n’est pas trop l’instant. Ils viennent tout juste d’envoyer leurs spis lourds et la conduite n’est pas facile. Seul Yann Éliès accepte de se prêter à l’exercice. Un Éliès, visiblement exténué : « Le bateau a quelques petits bobos et le bonhomme est cuit. J’ai dormi deux fois trente minutes après Fairway. Cela pourrait être une belle histoire mais cette histoire n’est pas terminée. Il reste encore un chapitre à écrire et il faut être au taquet, juste ce qu’il faut, sans rien casser. Il faut garder la tête froide parce que j’en ai perdu des étapes sur les derniers milles ». Et la voix subitement s’effondre : « Je pense à mes enfants. Depuis le début je pense à eux. C’est ça mon moteur »…
Adrien Hardy est lui aussi au taquet. Il a uniquement en mémoire sa première victoire d’étape de Solitaire. C’était en 2010. Il avait dominé dans des conditions similaires un certain… Yann Éliès. Bis repetita placent ?
Juste derrière, à quelques encablures, un mort de faim tirait aussi la langue. Il avait mené la meute avant de quitter les côtes anglaises malgré un handicap de taille. Xavier Macaire (Skipper Hérault) s’apprêtait lui aussi à envoyer la voile ballon : « Nous sommes vent de travers sous solent et grand voile et il y a 30 nœuds de vent. Il y a un peu de soleil mais nous sommes trempés car on tape une vague sur trois. A vue j’ai Yann Éliès et Adrien Hardy devant. Derrière je distingue Yoann Richomme (DLBC). Je suis satisfait de ma troisième place actuelle mais déçu parce que j’étais en tête ce matin. Pendant la nuit je suis allé tête baissée. En étant parfois au-delà du raisonnable. En poussant les limites du bateau en gardant le spi au maximum. Je manque de vitesse à cause de mes problèmes techniques. Suite à la collision du départ, mon ballast perd de l’eau et je dois le re-remplir tous les quarts d’heure. Je manque de lest au rappel. J’espère que le dernier bord sous spi va être maniable, que l’on ne va pas avoir les 40 nœuds de vent annoncés ».
Au classement officiel de 17 heures, les calculettes commençaient à chauffer. En l’état des choses, Yann Éliès filait vers son second succès d’affilée. La lutte pour la deuxième marche du podium était elle aussi à couteaux tirés. Morgan Lagravière (Vendée) était pointé pratiquement à 7 milles des deux leaders alors qu’il restait à ceux-ci 68 milles à parcourir.
Frédéric Duthil (Sepalumic) avait depuis longtemps fait son deuil d’un premier triomphe. Il était pointé au diable vauvert à plus de 26 milles. Résultat final aux alentours de 23 heures.