Route du Rhum – Destination Guadeloupe : une première nuit à toute vitesse et déjà des choix stratégiques
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La ferveur des quais de Saint-Malo a rapidement laissé place à la solitude du large. Dimanche, les 115 skippers de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe se sont élancés dans des conditions particulièrement favorables, portés par les encouragements du public et de leurs proches. Mais à peine sortis de la Manche, les navigateurs ont dû se concentrer sur une tout autre réalité : celle d'une course exigeante, où chaque manœuvre et chaque réglage peuvent déjà faire la différence.
« C'est toujours particulier de se retrouver seul aussi rapidement. Mais on a vite de quoi s'occuper, alors on n'a pas trop le temps de réfléchir », confiait ce lundi matin Tom Laperche, skipper de SVR-Lazartigue. Un sentiment partagé par Pierre Leboucher (Institut Imagine), qui dispute sa première Route du Rhum – Destination Guadeloupe en Class40. Le navigateur garde notamment en mémoire les derniers instants passés avec son équipe, avant de retrouver ses automatismes de compétiteur une fois la ligne franchie.
Pour Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei), l'entrée en matière a été particulièrement offensive. L'Italien a choisi de prendre des risques dès le départ, persuadé que ses adversaires adopteraient une approche plus prudente. Une stratégie qui l'a conduit à frôler le départ anticipé, sans pour autant entamer sa détermination à rester aux avant-postes.
Cette première journée a toutefois été marquée par un incident entre deux concurrents. L'IMOCA Initiatives-Cœur de Violette Dorange et le trimaran Use It Again de Romain Pilliard, engagé en Vintage Multi, sont entrés en collision. Si les deux navigateurs sont indemnes, leurs bateaux ont subi des dommages : le foil tribord de l'IMOCA a été touché, tout comme un flotteur du multicoque. Les deux skippers ont rejoint Roscoff dans la nuit, où leurs équipes techniques se sont mobilisées pour évaluer les réparations nécessaires et envisager une reprise de la course.
Sur l'eau, les premières heures ont confirmé le potentiel spectaculaire de cette édition. En Ultim, Tom Laperche (SVR-Lazartigue) et Armel Le Cléac'h (Maxi Banque Populaire XI) se sont immédiatement engagés dans un duel serré. Les deux navigateurs ont multiplié les changements de voiles et les ajustements de trajectoire pour conserver leur avantage, dans des conditions devenues progressivement plus musclées à l'approche des îles Scilly.
« On a connu une nuit bien costaud. C'est chouette de réussir à régater comme ça sur ces grandes machines, avec des différences de vitesse de l'ordre du demi-nœud. C'est hyper serré, donc il faut vraiment être à fond », racontait Tom Laperche. Ce lundi, les trimarans géants pourraient encore atteindre des vitesses proches de 35 nœuds, propulsés par un vent d'est-sud-est soufflant entre 15 et 18 nœuds.
Chez les Ocean Fifty, la navigation n'a pas été beaucoup plus reposante. Matthieu Perraut (Elvest) a dû composer avec une mer courte, des accélérations importantes et une visibilité particulièrement réduite pendant la nuit. Malgré ces conditions, le skipper est parvenu à maintenir un rythme soutenu, tout en profitant d'une légère accalmie pour prendre quelques minutes de repos. Basile Bourgnon (Edenred) et Pierre Quiroga (WeWise) figurent également parmi les navigateurs les mieux placés de la catégorie.
En IMOCA, la confrontation s'annonce tout aussi disputée. Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei) a notamment dû revoir ses ambitions face à un renforcement du vent plus rapide qu'anticipé. L'Italien a reconnu avoir hésité à effectuer un changement de voile dans des conditions particulièrement exigeantes, tandis que Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance) parvenait à réaliser la manœuvre. Un choix révélateur de l'équilibre délicat entre performance et préservation du matériel, alors que la traversée de l'Atlantique ne fait que commencer.
La bataille est également engagée dans les autres catégories de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe. En Class40, Pierre Leboucher (Institut Imagine) a réussi une excellente entrée en matière, prenant les commandes malgré des conditions qu'il estime peu favorables aux caractéristiques de son bateau.
À proximité des Sorlingues, les navigateurs ont dû composer avec des variations brutales du vent, parfois passé de 28 à 16 nœuds sous l'effet des dévents générés par les îles. Une situation délicate pour le choix des voiles et la stabilité des trajectoires, mais qui n'a pas empêché le Nantais de conserver un rythme élevé. « Il faut mettre du charbon, mais surtout ne rien casser », résumait-il, conscient que la moindre avarie pourrait rapidement compromettre ses ambitions.
En Vintage Mono, Kieran Le Borgne (Armor-Lux – Le Finistère Assurance) poursuit sa découverte de la course avec enthousiasme. Malgré l'intensité des premières heures et les nombreuses manœuvres imposées par les conditions météorologiques, le skipper se montre satisfait du comportement de son bateau. Après une sortie de Manche particulièrement rapide et une navigation compliquée par la densité du trafic maritime, il a enfin trouvé davantage d'espace pour exploiter son potentiel.
Chez les Vintage Multi, l'expérience semble déjà peser dans la balance. Francis Joyon (Oceans), vainqueur de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe en 2018 dans la catégorie Ultim, a pris les commandes ce lundi matin, devant Damien Seguin (Arkéa – Handicap International) et Éric Péron (French Touch Oceans Club), également engagés dans la lutte pour les premières places.
Damien Seguin a notamment souligné la maîtrise de son adversaire lorsque les conditions se sont renforcées. « Dès que ça s'est compliqué, Francis est devenu plus rapide. Il connaît sa machine à la perfection », expliquait-il. Le skipper d'Arkéa – Handicap International a néanmoins profité de la nuit pour affiner ses réglages et retrouver progressivement un rythme comparable à celui de ses concurrents.
Sur ces multicoques plus anciens, la gestion du matériel constitue un enjeu supplémentaire. Les navigateurs doivent exploiter pleinement leurs machines sans dépasser leurs limites, une équation qui pourrait devenir déterminante au fil des prochains jours.
Après cette entrée en matière particulièrement rapide, les concurrents abordent désormais une phase stratégique majeure. Au sud-ouest de l'Irlande, les premiers empannages doivent permettre aux différentes flottes de se repositionner vers l'ouest et d'anticiper les systèmes météorologiques qui se dessinent sur l'Atlantique.
Tom Laperche a été l'un des premiers à engager cette manœuvre, peu avant 4 heures ce lundi matin, à environ 155 milles au sud-ouest du phare du Fastnet. Le skipper de SVR-Lazartigue surveille désormais les décisions de ses adversaires, alors qu'un passage météorologique délicat attend les Ultim dans les prochaines heures.
Les trimarans devraient en effet rencontrer un étroit couloir dépressionnaire, caractérisé par des précipitations, une chute brutale du vent, puis un nouveau renforcement de nord-nord-ouest. Ces variations pourraient provoquer d'importants écarts de vitesse et redistribuer les positions au sein d'une flotte encore très regroupée.
Derrière eux, les IMOCA et les Ocean Fifty préparent également leurs changements de cap. Pour Matthieu Perraut, l'enjeu ne consiste pas seulement à négocier le prochain système, mais surtout à anticiper les conditions qui suivront. Les navigateurs pourraient ainsi être amenés à prendre des options différentes, en fonction de leurs analyses météorologiques et de l'évolution des dépressions.
En Class40, Pierre Leboucher considère également le prochain empannage comme une décision déterminante pour la suite de sa course. Le positionnement choisi pourrait influencer sa trajectoire pendant les trois prochains jours, alors que les monocoques progressent en mer Celtique dans une vingtaine de nœuds de vent.
Plus à l'est, les Vintage Mono et Vintage Multi disposent encore de temps avant leurs prochaines grandes manœuvres. Mais leurs skippers regardent déjà vers les Açores, où l'évolution d'une dépression pourrait jouer un rôle décisif. Kieran Le Borgne surveille notamment la possibilité d'arriver trop tard sur ce système, tandis que Damien Seguin envisage une trajectoire vers le nord de l'archipel portugais pour tenter de profiter des conditions les plus favorables.
Au lendemain du départ, les premières tendances se dessinent sans qu'aucune hiérarchie définitive ne puisse encore être établie. En Ultim, Tom Laperche et Armel Le Cléac'h poursuivent leur duel, tandis qu'Ambrogio Beccaria et Sam Goodchild se montrent particulièrement performants en IMOCA. Les Ocean Fifty restent groupés autour de Basile Bourgnon, Pierre Quiroga et Matthieu Perraut, alors que Pierre Leboucher figure parmi les premiers Class40.
Chez les Vintage, Kieran Le Borgne réalise un début de course encourageant en monocoque, tandis que Francis Joyon, Damien Seguin et Éric Péron se livrent une bataille serrée en multicoque.
Mais au-delà des premières positions, c'est surtout la météo qui pourrait rapidement bouleverser le classement. Les changements de direction du vent, les passages dépressionnaires et les différentes options de trajectoire vont obliger les skippers à multiplier les arbitrages entre vitesse, sécurité et stratégie.
Moins de vingt-quatre heures après avoir quitté Saint-Malo, les concurrents de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe ont déjà montré qu'ils n'étaient pas venus pour observer leurs adversaires. La première nuit a été rapide, parfois éprouvante, et les prochains jours promettent de nouvelles confrontations. Alors que les regards se tournent progressivement vers les Açores, la capacité à anticiper les évolutions météorologiques pourrait bien compter autant que la vitesse pure des bateaux.

