Le Cap Horn dans deux jours

Par Figaronautisme / Vend?e Globe

À deux jours du passage du cap Horn (du moins pour les leaders), il y a comme une lassitude qui envahit les poursuivants : la fin du Pacifique avec sa grande houle, son coup de vent attendu, son froid prégnant et les 53 jours cumulés depuis le départ des Sables d’Olonne, rendent les derniers milles des mers du Sud bien laborieux. Pas pour tous car les premiers cherchent aussi à faire le break avant la remontée de l’Atlantique.

L’époque n’incite pas à se dévisager, mais il faut parfois enlever son masque, ce que ne manquent pas de faire les solitaires du Vendée Globe. Car les vidéos le montrent : les femmes et les hommes du Pacifique sont fatigués, surtout ceux en tête de la course qui s’approchent inexorablement du bout du « tunnel ». Sachant qu’une mauvaise dépression va se glisser devant les côtes chiliennes avec de grosses rafales et une mer sinon démontée, du moins particulièrement agressive, les esprits gambergent pour savoir comment contourner l’obstacle tout en maintenant ses distances avec leurs compagnons de route.

Combien de commensaux à la table du Horn ?

Car la fracture (australe) a déjà eu lieu : il y a ceux qui sont devant la dépression, qui allument pour rester le plus longtemps possible devant le vent dans une brise de secteur Nord-Ouest, et sous la pluie ; et il y a ceux de derrière qui peinent dans un vent nettement plus instable en force et en direction de secteur Sud-Ouest, avec un ciel moins couvert mais un froid de canard et une mer dans tous ses états... Bref, le leader Yannick Bestaven (Maître CoQ IV) continue sa rapide « descente » le long de la Zone d’Exclusion Antarctique (ZEA) à près de vingt nœuds de moyenne : son objectif semble de glisser sous le plus fort de la dépression qui va atteindre les côtes chiliennes ce week-end. Mais il va tout de même se faire brasser copieusement par un souffle du Nord, pour finir avec du Nord-Ouest 35 nœuds minimum dans le détroit de Drake.

 

C’est aussi l’option de Charlie Dalin (Apivia) qui sait que cette phase est un tournant dans ce neuvième tour du monde en solitaire sans escale. Le skipper attaque fort pour rester en avant du phénomène dans le flux de Nord à Nord-Ouest de plus en plus puissant qui doit le porter jusqu’au cap Horn. Incontestablement, sa trajectoire est plus agressive car il lui faut absolument devancer le centre de cette dépression australe avant d’embouquer le détroit de Drake qu’il devrait atteindre enfin dans la nuit de dimanche à lundi et dans le sillage du leader : il ne devrait y avoir que quelques dizaines de milles de décalage et que quelques heures d’écart…

 

La situation est bien différente pour Thomas Ruyant (LinkedOut) qui tente une voie septentrionale afin d’éviter les calmes qui sévissent sous le centre de la perturbation. Mais arrivera-t-il à conserver ce vent de travers rapide ? C’est malheureusement peu probable et le solitaire devrait alors se recaler plus au Sud pour contrôler le pack emmené par Damien Seguin (Groupe APICIL) qui vient de l’arrière. Ainsi ils ne seraient plus que deux en tête avec une marge oscillant entre 300 et 400 milles, ce qui dans cette situation météorologique, ne correspond qu’à une « petite » journée de mer, les plus véloces ce matin cumulant près de 500 milles quotidiens !

Le groupe implose pour mieux se ressouder

En fait, les chasseurs se dispersent sur le plan d’eau en raison de plusieurs facteurs : d’abord la brise n’est pas la même pour tous entre le 54° Sud et le 56° Sud ; ensuite tous les bateaux n’ont pas les mêmes potentiels, surtout après 53 jours de mer entre avaries et voiles défaillantes ; enfin les skippers ont aussi leurs états d’âme et cumulent la fatigue, ce qui avec le grand froid qui commence à pincer, réduit la motivation de se faire rincer dans une eau de mer à 6°C et un air qui frise les 3°C…

En sus, il ne sert pas à grand-chose de tenter de gagner quelques dixièmes de nœud quand une nouvelle zone de calmes pointe son nez pour le réveillon ! Chacun s’attache donc à peaufiner sa trajectoire pour se retrouver en position plus favorable lorsque la brise de secteur Sud-Ouest va revenir en tout début d’année. Les premiers du groupe vont ainsi plutôt longer la ZEA, le milieu devrait se recadrer plus au Nord et Giancarlo Pedote (Prysmian Group) et Louis Burton (Bureau Vallée 2) plus en retrait, devraient tenter une voie plus directe vers le détroit de Drake.

Mais au final en milieu de week-end, tout ce groupe va se ressouder à une journée du cap Horn pour l’aborder dans un flux modéré d’Ouest (20-25 nœuds) qui va imposer une chaîne d’empannages avant la Patagonie. Et c’est probablement à ce stade que les écarts vont se créer selon l’énergie de chaque skipper : non seulement il faudra choisir le bon tempo, mais encore faudra-t-il être percutant dans les manœuvres. Pas si simple par 56° Sud, sur la grande houle du Pacifique, avec des vagues parfois vicieuses et un effet Venturi qui alterne bouffées et bascules…

Les frimas du Pacifique

Certes devant, c’est la pause pour certains, mais derrière il y a aussi du match au point que Clarisse Crémer (Banque Populaire X) sent de plus en plus le souffle d’Armel Tripon (L’Occitane en Provence). Et ce dernier profitant d’un flux de Sud-Ouest musclé et frais devrait recoller au groupe des chasseurs tout en laissant dans son sillage la jeune navigatrice.

Bien plus loin, Jérémie Beyou (Charal) fait des siennes en « allumant » à plus de vingt nœuds dans une brise de secteur Nord-Ouest, en bordure d’anticyclone le long de la ZEA. Or ces conditions vont perdurer jusqu’au week-end, ce qui devrait lui permettre de revenir sur le trio Roura-Boissières-Hare, 400 milles devant actuellement. Enfin, on n’attend plus qu’Alexia Barrier (TSE-4myplanet) et le Finlandais Ari Huusela (STARK) dans le Pacifique, une fois qu’ils auront franchi la longitude du Sud de la Tasmanie aux premiers jours de la nouvelle année !

Cotillons et langues de belle-mère…

Mais la question qui turlupine les solitaires (comme leurs spectateurs) est de savoir combien seront en mesure de scorer dans l’Atlantique ? Et surtout quels vont être les écarts en temps et en distance, entre les concurrents qui auront franchi ce troisième cap ? Il faudra attendre le réveillon et bien plus pour que la hiérarchie se décante devant la Terre de Feu. Or ce qui semble déjà acquis, c’est que l’Atlantique Sud ne va pas être très coopératif aux premiers jours de l’année nouvelle.

Une fois le cap Horn passé, il faudra déjà choisir entre le passage par le détroit de Le Maire (entre la Patagonie et l’île des États) ou le grand large. Puis savoir de quel côté négocier l’archipel des Malouines ! Bref, les bulles anticycloniques et les centres dépressionnaires semblent très agités au large de l’Argentine en ce début d’été austral, et si le groupe des poursuivants est aussi compact qu’il semble l’indiquer au passage du Horn, il va y avoir des trajectoires très variées pour aborder cette remontée de tous les dangers.

En attendant, tous se préparent à une journée particulière : le réveillon du Nouvel An, qui avec le décalage horaire (entre neuf et dix heures pour les premiers) et les conditions météorologiques, ne semble pas la priorité du moment au fin fond du Pacifique…

 

La rédaction du Vendée Globe / D

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…