Sur un bateau comme on cause : du vocabulaire en usage dans la marine

Culture nautique
Mercredi 15 décembre 2021 à 6h36

Le lexique maritime est si riche que les néophytes le comprennent mal ou l’emploient à mauvais escient. Que les néophytes aient du mal à comprendre, passe encore, mais les initiés non plus ne s’y retrouvent pas toujours. Sauf peut-être les adeptes de la marine à voiles. C’est parmi eux qu’on rencontre les puristes qui pratiquent le mieux le langage des gens de mer.

Le lexique maritime est si riche que les néophytes le comprennent mal ou l’emploient à mauvais escient. Que les néophytes aient du mal à comprendre, passe encore, mais les initiés non plus ne s’y retrouvent pas toujours. Sauf peut-être les adeptes de la marine à voiles. C’est parmi eux qu’on rencontre les puristes qui pratiquent le mieux le langage des gens de mer.

Voici ce qu’écrivait Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer publié en 1866 :

"Le navire à vapeur La Durande vient de s’échouer sur les Roches Douvres. Alors Clubin le chef de bord décide d’évacuer le bateau qui va couler et dirige la mise à l’eau d’un canot de sauvetage :

- Abraquez. – Faites une marguerite si le cabestan est entravé. - Assez de virage. - Amenez. - Ne laissez pas se joindre les poulies des francs-funains. – Affalez. – Amenez vivement des deux bouts.   - Ensemble. – Garez qu’elle ne pique. – Il y a trop de frottement. -  Touchez les garants de la caliorne.

La chaloupe était en mer."

A vos dictionnaires ! Imaginez de nos jours une opération de sauvetage conduite avec ce vocabulaire… Pourtant tous les mots employés par Victor Hugo figurent toujours dans le lexique maritime. Sauf peut-être l’expression Abraquez. On dirait aujourd’hui Embraquez. Embraquer, tout le monde le sait n’est-ce pas, c’est tirer sur un cordage pour le raidir…

Un nom pour chaque chose

Chacun sait qu’il n’y a qu’une corde sur un bateau, celle qui pend au battant de la cloche. Ce n’est plus tout à fait vrai : c’est bien par une corde qu’est tracté le skieur nautique ou le wakeboarder. On n’a pas trouvé d’autre mot, que voulez-vous, pour désigner le cordage que relie le palonnier au point de traction – mâtereau ou taquet. Déjà, le mot palonnier n’est pas comme on dit, « dans le langage courant », c’est-à-dire compréhensible pour tout le monde… C’est le triangle dont la base est tenue par le skieur ou le wakeboarder. Parmi les cordages, il y a des aussières, des amarres, des garcettes, des aiguillettes, des merlins, des bitords, des ralingues, des grelins et j’en oublie. Même chose pour les voiles. Sur les voiliers au long cours et les vaisseaux de premier rang, on en compte plus de vingt : aucune ne porte le même nom. En revanche, il n’y a qu’un mot pour désigner cet instrument génial et archaïque qui permet de se passer de vent qui équipe aujourd’hui tous les bateaux, même les voiliers : l’hélice. Il y a des hélices de toutes sortes, mais ce ne sont jamais que des hélices. Pas tellement différentes de la vis inventée par Archimède… Même chose pour l’ancre : il y a l’ancre maîtresse dite aussi l’ancre de miséricorde, la plus forte du navire, l’ancre d’empennelage pour éviter que l’ancre plus grosse ne chasse, l’ancre flottante aussi, mais ce sont toujours des ancres. C’est mieux de pouvoir désigner une chose avec un seul nom, quitte pour être précis à lui attribuer un complément ou un adjectif qualificatif.

Passons sur les cordages, les ancres et les hélices. Il y a d’innombrables mots du lexique maritime incompréhensibles pour le non-initié et même pour bien des initiés.

L’apparition du franglais et la modernisation des bateaux ne facilite pas les choses. Victor Hugo n’a pas connu les winches, la VHF, les spinnakers ou les waypoints… Mais, né à Besançon, fils de biffin (son père était général d’infanterie, mais sa mère était la fille d’un capitaine au long cours), Victor Hugo semble avoir tout appris de la mer et de son langage lors de son exil dans les îles anglo-normandes. A-t-il trop appris ou trop vite appris ? Pour tout comprendre de son roman Les Travailleurs de la mer, il faut un dictionnaire maritime sous la main… Mais c’est du Victor Hugo et c’est un chef-d’œuvre, qui oserait en disconvenir ?

D’abord se faire comprendre

Le langage évolue vers la simplification, d’aucuns diraient avec la baisse du niveau de connaissances des marins et des terriens aussi. Il ne faut pas dire que le niveau de culture est inférieur à ce qu’il était naguère, il est différent. De nos jours, quand on actionne les avirons d’une annexe, on peut dire « ramer ». Naguère, il fallait dire « nager ». Nager, pour tout le monde ou presque, c’est se déplacer dans l’eau dans laquelle le corps est immergé. Il fut un temps où peu de marins savaient nager. Se mettre dans l’eau, c’était bon pour les touristes. Et quand les marins y tombaient, ils y restaient… Alors nager pour ces gens-là, c’était se déplacer sur l’eau dans une embarcation en utilisant des avirons. Dans son roman Le Shangaïé, André Le Gal raconte l’horrible fin d’un marin tombé à l’eau dans les parages du Cap Horn. Un homme d’équipage lance une bouée de sauvetage au malheureux. Le capitaine ne bronche pas mais désapprouve : valait mieux l’abandonner et qu’il coule à pic, plutôt que de le laisser en proie aux albatros avant qu’il meure de froid...

Bon, rappelons-nous que l’essentiel est de se faire comprendre même si l’emploi du mot juste est souhaitable, en mer comme ailleurs. Le bateau qui est un moyen de transport risqué sur un milieu hostile. Mais le vocabulaire marin est si riche, qu’il n’est connu et maîtrisé que par les spécialistes. En médecine aussi on emploie des termes imagés : l’enclume, l’étrier, le marteau désignent des os de l’oreille. Les patients – dans certains hôpitaux et cliniques on ose enfin dire clients, mais c’est long à venir – les patients donc, doivent se faire expliquer, quand ils osent poser des questions. C’est quoi un ostéosarcome, Docteur ? – Un cancer des os. – Ah, oui, je vois, je vois… En droit, le vocabulaire judiciaire et les tournures de phrases ne sont pas non plus à la portée du premier venu. L’évolution est néanmoins en marche, même si c’est à marche forcée… Les usagers qui sont au final les destinataires des décisions de justice ont toujours un peu de mal à comprendre à la première lecture… La cour de cassation à laquelle siège l’élite de la magistrature a pourtant voulu simplifier le langage. Elle a rappelé qu’il était inutile d’écrire « pour servir et valoir ce que de droit » ou « lu et approuvé ». Elle a suggéré de proscrire les « attendu que… » au profit du style direct. Qui fait de la résistance ? Pas les grands avocats, ni les magistrats professionnels, mais ceux du bas de l’échelle, les sans-grades du milieu judiciaire : les huissiers, les greffiers et les juges occasionnels, comme les conseillers prud’homaux ou les juges aux tribunaux de commerce…

Pour en revenir au lexique maritime, qui va houspiller le mousse qui a dit « attacher le bateau » au lieu « d’amarrer », qui se moque du novice qui dit « drapeau » au lieu de « pavillon » ? Le matelot. Le bosco ou maître d’équipage, peut-être. Pas le commandant qui se satisferait d’enseigner à l’apprenti l’expression correcte pour son information et dans le cadre de sa formation. Les marins chevronnés et qui ont une culture marine éprouvée sont bien conscients qu’il y a des expressions de puristes à oublier ou à moderniser. Quand on a fait rigoler l’équipage en rappelant à haute voix à celui qui a saisi l’ancre : « Prends-la par la verge et non par les oreilles » on a montré aussi qu’on connaissait le lexique maritime et qu’on pouvait faire de l’humour en l’utilisant à bon escient. Sans doute aussi celui qui utilise l’expression veut-il faire savoir qu’il faut être prudent quand on dégage l’ancre du davier…

Soyons pratiques : quand le chef de bord demande à un équipier de mouiller, d’abattre, de border, de choquer, ou de mollir pour un tribord amures, il doit commencer par se demander si ses propos seront compris. De nos jours, savoir nager ce n’est pas savoir manier les avirons ou ce n’est pas seulement cela, même si on est sur un bateau. Allons plus loin : gauche pour bâbord et droite pour tribord, ce n’est pas choquant dans la mesure où on dit bien depuis toujours : « 10 à droite, la barre » et l’homme de barre répète : « La barre 10 à droite, commandant » … C’est bien aussi de ne pas se compliquer l’existence.

Sur un bateau, et surtout sur un bateau de plaisance, il y a plus de débutants ou de néophytes que de marins chevronnés. Il convient de les aider et non de les moquer, de les amener à aimer la mer et la plaisance et non pas à les en dégoûter, de les instruire sans les détruire. Vous voulez que je vous dise ? Le chef de bord qui s’agace quand les mots justes qu’il emploie ne sont pas compris et quand le vocabulaire employé par son équipage est inapproprié est un marin qui n’a pas confiance en lui.

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne. Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
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