
Deux théories pour une même naissance
L’histoire du blazer n’est pas linéaire. Contrairement à d’autres vêtements dont l’origine est clairement établie, le blazer repose sur deux récits parallèles, documentés et régulièrement cités par les historiens du vêtement. Ces deux théories ne s’opposent pas frontalement mais éclairent différemment l’émergence d’une même pièce, née dans un contexte où sport, nautisme et représentation sociale sont étroitement liés.
La théorie sportive, entre aviron et clubs universitaires
La première théorie situe la naissance du blazer dans les clubs d’aviron britanniques, au début du XIXᵉ siècle. À Cambridge et à Oxford, les rameurs portent alors des vestes de flanelle ample, conçues pour protéger du froid et du vent lors des entraînements et des compétitions. Ces vestes ne sont pas pensées comme élégantes mais comme fonctionnelles, taillées pour bouger, supporter l’humidité et être portées longtemps à l’extérieur. Très vite, ces vestes deviennent aussi un signe d’identification. Chaque club adopte ses propres couleurs, parfois unies, parfois rayées, afin d’être immédiatement reconnaissable lors des régates. Le Lady Margaret Boat Club de Cambridge est souvent cité pour sa veste rouge vif, décrite comme “blazing red”, qui aurait contribué à l’apparition du terme “blazer”. Dans cette lecture, le blazer est d’abord une veste de sport nautique, associée à l’aviron, avant de se diffuser vers d’autres disciplines comme le cricket, le tennis ou le golf. Ce rôle d’uniforme sportif explique plusieurs caractéristiques fondatrices du blazer : une matière épaisse, une coupe confortable, des couleurs marquées et, plus tard, l’ajout d’écussons cousus, symboles d’appartenance à un club ou à une institution.
La théorie navale, ancrée dans la tradition maritime britannique
La seconde théorie rattache le blazer directement au monde maritime militaire. Elle évoque l’équipage du HMS Blazer qui, lors d’une visite officielle au XIXᵉ siècle, aurait porté des vestes bleu marine ornées de boutons métalliques. Ces vestes, plus élégantes que les tenues de travail, auraient marqué les esprits et donné leur nom au vêtement. Si cette version est parfois qualifiée de légende, elle n’en reste pas moins cohérente dans son contexte. La Royal Navy joue alors un rôle majeur dans la diffusion de codes vestimentaires rigoureux, fonctionnels et symboliques. Le bleu marine, les boutons dorés, la coupe structurée sont des éléments directement issus de l’uniforme naval. Cette filiation explique pourquoi le blazer sera durablement associé à une certaine idée de discipline, d’autorité et d’élégance sobre. Dans cette lecture, le blazer n’est pas un vêtement de sport mais une tenue de représentation maritime, conçue pour incarner une fonction et une institution.
Une évolution progressive vers le vestiaire masculin
Qu’il soit né sur les berges d’un fleuve ou sur le pont d’un navire, le blazer quitte progressivement son cadre d’origine pour s’installer durablement dans le vestiaire masculin. À la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, il devient la veste des clubs, des universités et des cercles privés. Les étudiants des grandes universités britanniques, puis américaines, l’adoptent comme alternative plus souple à la veste de costume. Aux États-Unis, les campus de l’Ivy League jouent un rôle clé dans cette diffusion. Le blazer y est porté avec un écusson universitaire, renforçant son statut de vêtement identitaire. Il devient un symbole de réussite sociale, de discipline et d’appartenance à une élite culturelle, tout en conservant une certaine décontraction héritée du sport.

L’appropriation féminine et la transformation du symbole
Il faut attendre le XXᵉ siècle pour que le blazer franchisse une nouvelle étape décisive : son appropriation par les femmes. D’abord porté de manière marginale, il s’impose progressivement comme un vêtement d’émancipation. Dans les années 1920 et 1930, certaines femmes s’en emparent pour en détourner les codes, mais c’est surtout à partir des années 1970 et 1980 que le blazer devient un symbole fort du vestiaire féminin. Épaules structurées, lignes affirmées, il accompagne l’entrée massive des femmes dans le monde professionnel et devient un outil vestimentaire de légitimité. En conservant ses références masculines et institutionnelles, le blazer se transforme en pièce de pouvoir, capable d’exprimer à la fois autorité, modernité et liberté.
Un héritage toujours visible
Aujourd’hui, le blazer continue de porter les traces de ses deux origines. Qu’il soit croisé ou droit, orné de boutons métalliques ou d’un simple écusson, il reste profondément marqué par le monde nautique, le sport et la notion de club. C’est précisément cette double naissance, entre aviron et marine, qui explique sa capacité unique à traverser les époques sans perdre son sens. Une veste née sur l’eau, façonnée par l’usage, devenue un symbole universel.
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