
Certains bateaux gagnent des courses. D’autres traversent les décennies. Joshua appartient à cette seconde catégorie. Ketch rouge à la silhouette sobre et immédiatement reconnaissable, il est indissociable de Bernard Moitessier, mais son importance dépasse largement la trajectoire d’un seul homme. Joshua est à la fois un voilier de grand voyage, un outil radicalement cohérent et le support matériel d’un des gestes les plus forts de l’histoire maritime contemporaine.
Un bateau né d’un livre et d’un projet de vie
Joshua est commandé en 1961 par Bernard Moitessier, alors déjà connu pour ses récits de navigation. La construction est confiée à l’architecte naval Jean Knocker, et réalisée au chantier de Jean Fricaud, à Chauffailles, en Saône-et-Loire. Le financement du bateau n’est pas anodin : Moitessier utilise les droits d’auteur de Vagabond des mers du Sud, publié en 1960, dans lequel il raconte ses navigations entre l’Indochine et la France à bord de Marie-Thérèse et Marie-Thérèse II. Dès l’origine, Joshua n’est pas pensé comme un voilier de compétition. C’est un bateau de grande route, conçu pour durer, encaisser, traverser les mers sans dépendre d’une logistique extérieure. La coque est en acier, un choix assumé, robuste, lourd mais sécurisant, parfaitement adapté aux navigations lointaines et aux conditions du grand Sud. Le gréement de ketch répond à la même logique : équilibre, polyvalence et facilité d’adaptation aux conditions météo plutôt que recherche de vitesse maximale. Le nom Joshua est un hommage explicite à Joshua Slocum, premier homme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Un choix révélateur : Moitessier s’inscrit dans une filiation où la navigation est d’abord une aventure humaine et intérieure.
Le grand voyage fondateur autour du monde
Après une période d’école de croisière en Méditerranée, Bernard Moitessier et son épouse, la navigatrice Françoise Moitessier, quittent l’Europe en 1963 à bord de Joshua pour un voyage qui va sceller la réputation du bateau. Direction Tahiti via les Antilles et les îles Galápagos, avant un retour en Europe par le cap Horn. Ce périple, éprouvant, long et techniquement exigeant, démontre les qualités marines exceptionnelles de Joshua. Le bateau encaisse les mers difficiles, tient la durée, protège son équipage. Ce voyage deviendra la matière du livre Cap Horn à la voile, publié en 1967, qui contribue à asseoir définitivement la notoriété de Moitessier et de son ketch. À ce stade, Joshua est déjà un bateau éprouvé, façonné par les océans, loin des prototypes et des constructions légères qui commencent à apparaître dans la course au large naissante.

Le Golden Globe Challenge et la naissance d’un mythe
En 1968, Bernard Moitessier s’engage à bord de Joshua dans le Golden Globe Challenge, organisé par le journal britannique The Sunday Times. Il s’agit de la première course autour du monde en solitaire et sans escale. L’épreuve est encore floue, peu encadrée, mais elle marque un tournant majeur dans l’histoire maritime. Joshua se révèle parfaitement adapté. Moitessier progresse régulièrement, sans forcer, sans casser, et prend la tête de la course. Aux deux tiers du parcours, alors qu’il est virtuellement en position de vainqueur, l’histoire bascule. Dans l’Atlantique Sud, Moitessier décide de ne pas remonter vers l’Europe. Il abat, met le cap vers le cap de Bonne-Espérance et poursuit sa route vers le Pacifique.
Après un tour du monde et demi, il termine en juin 1969 à Tahiti. Son message, lancé en mer à destination des organisateurs, entre immédiatement dans la légende : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour ne pas perdre mon âme. » Joshua cesse alors définitivement d’être un simple bateau de course. Il devient le support matériel d’un refus assumé de la logique compétitive, un symbole de liberté et de cohérence personnelle. Moitessier racontera cette aventure dans "La Longue Route", publié en 1971, ouvrage majeur de la littérature maritime.
Une trajectoire chaotique après Moitessier
Au début des années 1980, Moitessier emmène Joshua en Californie. Le bateau connaît ensuite un épisode dramatique : le 8 décembre 1982, il est arraché de son mouillage au Mexique par un cyclone et jeté à la côte. Longtemps perdu, Joshua est finalement retrouvé en 1989 à Seattle par Patrick Schnepp. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle prend au contraire un nouveau tournant lorsque Joshua est racheté le 12 juin 1990 par le Musée maritime de La Rochelle, avec l’aide de la Socafim Sud-Ouest. Le bateau est alors entièrement restauré, dans le respect strict de sa configuration d’origine. Ramené au Havre à bord du CGM Champagne, Joshua est ensuite convoyé jusqu’à La Rochelle par Gérard Janichon et Pierre Follenfant, arrivant à temps pour le Grand Pavois. Un retour symbolique pour un bateau devenu patrimoine.

Un monument historique toujours vivant
Depuis le 6 septembre 1993, Joshua est classé au titre des monuments historiques. Il n’est pourtant pas figé. Armé par les Amis du musée maritime de La Rochelle, il navigue environ 150 jours par an, participant à des rassemblements nautiques et à de petites croisières. Il hiverne dans le Bassin des Chalutiers du Vieux-Port de La Rochelle, sur les pontons extérieurs du musée, et fait partie de la flotte du Yacht Club Classique de La Rochelle. Joshua reste ainsi un bateau en état de marche, fidèle à sa vocation première.
Un héritage qui inspire encore la course au large
En 2017, les organisateurs du Golden Globe Race annoncent la création d’une classe Joshua, directement inspirée des caractéristiques du ketch de Moitessier. Ces voiliers, construits notamment en Turquie, reprennent les principes fondamentaux du bateau original : robustesse, simplicité, autonomie. En 2018, Joshua est exposé aux Sables-d’Olonne aux côtés des concurrents du Golden Globe Race, amarré près de Suhaili, le bateau de Robin Knox-Johnston, vainqueur historique de l’édition 1968/69. Plus de cinquante ans après le geste de Moitessier, Joshua continue d’irriguer l’imaginaire maritime. Il rappelle que la course au large peut aussi être une aventure intérieure, et qu’un bateau peut devenir légendaire non pour avoir gagné, mais pour avoir refusé de le faire.
Joshua n’a jamais franchi la ligne d’arrivée du Golden Globe Challenge. En choisissant Tahiti, il a franchi quelque chose de plus durable : la frontière entre la performance et le mythe.
vous recommande